‹ Ubaldo et IrèneChapitre 65 sur 94 · I.K CABINET DE VKRDUIIE · texte numérisé non relu

I.K CABINET DE VKRDUIIE

de ces deux portraits, au-dessus du médaillon d'or qui les renfermait, couraient deux boucles de cheveux gracieusement entrelacées formant les deux initiales de leurs noms.

La belle noble dame ne pouvait se rassasier de la vue de ces chers objets et, en les regardant, elle palissait et rougissait tour à tour et semblait répandre toute son âme sur ces deux visages bien-aimés, poussant vers l'un et vers l'autre de douloureux soupirs qui soulevaient son sein cl suspendaient, pendant un instant, la respiration sur ses lèvres. Elle se baissait pour les embrasser à la dérobée; mais dès que sa bouche avait touché la glace de l'une des miniatures, elle ne pouvait plus l'en détacher que pour aller la coller sur l'autre, avec un vif élan d'ardeur et de piété. Elle se relevait; mais elle retombait aussitôt affaissée contre le vert dossier de la banquette qui plovait mollement sous son poids, couronnant son iront et ses joues des tristes fleurs de la verveine : ces fleurs pâles et ternes, en se mêlant à la pâleur de cette femme, eussent 1 éveillé dans les cœurs de ceux qui auraient pu la voir ainsi, un sentiment sympathique de pitié et d'ineffable compassion. Elle resta longtemps, les yeux à demi fermés, sous l'étreinte de ce morne abattement; d'abondantes larmes, sortant de dessous ses paupières mi-closes, inondaient tacitement son visage et ruisselaient sur son sein palpitant et oppressé.

Autour d'elle, dans le bosquet et sur les petites plantes qui formaient la grotte verte, gazouillaient, sautillaient et s'ébattaient des oiseaux de diverses espèces, qui psalmodiaient le chant du soir La fauvette à tète noire exécutait des cadences; la mésange coquetait gentiment ; le rossignol emplissait l'espace de sa douce et amoureuse mélodie ; mais la cruelle douleur <pii broyait 1 âme de la noble dame, ne pouvait trouver d'adoucissement dans le doux murmure des zéphyrs, dans le chant des petits oiseaux, dans les vivifiants rayons du soleil couchant, dans les ondes pures de la fontaine où se miraient gracieusement les camélias blancs et les vertes herbettes de la rive. Comme si ce repos, ce silence et cette solitude eussent eu le triste pouvoir de redoubler ses tourments, elle prorompait parfois en de longs gémissements et s'écriait en sanglotant avec une indicible angoisse.

392 UBAI.DO ET 1FIKNE.

— Jésus !... Jésus, mon Dieu! !...

Mais en prononçant ce nom si auguste et si doux, sentant son âme se réveiller dans sa poitrine, elle jetait vers le ciel un repard plein de resp ctueusc confiance et ajou ait :

— Vous le voyez, ô mon Jésus ; vous savez combien mon cœur est rempli d'amertume et de désolation! ô mon bon Seigneur, prenez pitié de ma faibls-e! Apportez un peu de soulagement à tant de douleur ! Répandez une seule goutte de vos divines consolations dans cette âme torturée par la longue, affreuse et mortelle agonie qui la détruit sans trêve ni repos ! Je vous le demande par les douleurs du cœur de Marie, votre mère, lorsque vous fûUs enfermé et cloué dans le sépulcre et qu'elle resta seule et privée de la vue de. son divin Fils et de toute maternelle consolation ! Vols pouvez seul, ô mon Dieu, consoler ma solitude, me rendant plus que mes enfants, plus que tout autre bonheur terrestre, votre amour et votre grâce qui me donneront la force et le courage de souffrir !

Pendant que cette âme affligée se sentait par la prière attirée vers les consolations divines, une jeune personne à l'air simple et modeste, au gracieux visage, s'avançait tacitement sous le bosquet et tournait ses pas vers le berceau de verdure : avant d'y entrer, elle cueillit une fleur de camélia, en détachant toute la tige garnie de feuilles et pénétrant sous le berceau, elle s'écria en y apercevant la dame :

— C'est bien heureux que je vous trouve enOn ! Je vous ai cherchée dans le verger, aux banquettes des cerisiers où vous avez l'habitude d'aller vous asseoir à cette heure-ci, dans la serre aux ananas; à la volière des tourterelles; mais aujourd'hui vous avez l'humeur ermite! Je vous attendais pour faire un petit tour de promenade ; si vous ne voulez pas faire d'exercice aujourd'hui, à la bonne heure; vous pouviez me le dire; j'eusse été vous tenir compagnie... — Mais, comme vous êtes pâle, mon Dieu ! vos yeux sont tout rouges ! Dites-moi la vérité ; vous venez de pleurer ?

— Oui, ma chère, pardonne-moi : je t'ai fait une impolit<a-c ; mais ne l'attribue pas à un manque d'affection, au moins ! aujourd'hui je suis oppressée ; je sentais le besoin de pleurer toute seule. Tu me pardonnes, n'est-ce pas? — 0 ma douce amie ! il y a trois aDS aujourd'hui que mon mari

LE CABINET DE VKRDUBB. 3t)3

m'annonça la cruelle décision de m'enlever mon fils qu'il a effectivement arraché de mes bras... Et l'an dernier, à celte même heure, mon ange de fille est aussi partie pour se consacrer à Dieu.

— Comment! c'est aujourd'hui? Mon Dieu, comme le temps passe vite !

— Il passe, mais plein d'amertume et de deuil pour une mère qui, sur trois enfants, n'a pu en garder un seul auprès d'elle, reprit la pauvre affligée ne pouvant retenir les larmes nouvelles qui vinrent étouffer sa voix.

Le lecteur a depuis longtemps reconnu la comtesse Virginie dans cette pauvre mère si désolée. La jeune personne qui venait d'entrer sous le berceau, était Lida qui, lors du dépari de la cour pour son long et douloureux exil en Sardaigne, n'avait pu demeurer davantage auprès de madame la duchesse du Chablais, mais qui était restée à Turin, pour y remplir de secrètes et délicates missions de sa royale maîtresse et des princes qui trouvaient da s une femme dévouée et fidèle un agent bien plus sûr et plus actif que ne l'eût été un homme trop en évidence et exposé à la surveillance soupçonneuse et jalouse de leurs ennemis. Sous le plausible prétexte d'assister ses parents, Lida vivait paisiblement au milieu du bouleversement universel du Piémont et passait le plus de temps qu'elle pouvait dans la familiarité de la comtesse Virginie. Il y avait plus d'un mois qu'elle demeurait auprès de son amie, dans le délicieux séjour de San Roberto, qui avait été la villa de prédilection du vieux marquis, placée à peu de distance du territoire d'Iviée, vers la Dora Baltca : elles y vivaient presque seules, loin des scènes pénibles qui serraient le cœur, employant leurs journées en bonnes lectures, en prières, en petits travaux féminins, déplorant les malheurs Je la royale famille de Savoie et faisant des vœux pour elle.

Lida prit place sur la banquette du berceau, et caressant la main de la comtesse, elle s'étudiait parles meilleurs raisonnements possibles, à appliquer sur les blessures de ce tendre cœur maternel le baume consolateur de l'amitié; mais les secours humains étaient insuffisants ponr la pauvre Virginie; pour de telles douleurs, pour des désolations pareilles, il n'y a que la grâce céleste que le Seigneur accorde avec tant de bonté à

;>!»l VBAI.PO ET IRÈNE.

ceux qui la demandent avec une entière confiance et une aveugle soumission, qui puisse les consoler.

— Hélas, ma Lida ! s'écriait la comtesse, comment veux-tu quej'e>suie mes larmes? elles sont les seules amies qui ne me quittent jamais ! Tout ce que mon cœur aimait s'est séparé de moi : les joies maternelles me sont toutes ravies : je n'espère plus jamais que la moindre d'entre elles vienne apporter désormais la plus petite parcelle de bonheur à mon âme lassée de sa trop longue souffrance ! Laurel ta, cette chère et infortunée victime d'une éducation sans Dieu, sans ange gardien, sans la sainte lumière que l'Esprit-Saint l'ait briller avec tant d'éclat dans les âmes virginales des enfants ; privée de l'amour innocent de Jésus, délice des cœurs, force des esprits, vaillance des poitrines qui combattent les passions naissantes; victoire et couronne de toute belle entreprise ; Lauretta, ma tille ainée, privée de tous ces célestes appuis, a grandi sans foi, s'est précipitée, comme cela devait être, dans les égarements du cœur et a succombé à la séduction d'un pervers qui l'a arrachée de mes bras! Si, au moins, il m'était donné de savoir où elle a été pleurer ses malheurs et ses remords, la triste infortunée !

— Est-il bien possible, dit Lida, qu'on n'ait pu, jusqu'ici, découvrir la moindre de ses traces ? Le comte a été deux fois à Paris, et il Ta vainement cherchée partout. Mais je connais assez la nature superbe et tenace de Lauretta, pour craindre qu'elle ne se laisse mourir de faim, avant de s'humilier et dire à ses parents : — J ai péché ! pardon !

— Mais en attendant, ma Lida, que de privations, que de peines, que d'angoisses, que de mauvais traitements nedevrat-elle pas dévoter en silence! Dieu sait où ce malheureux l'a entraînée ! Pourvu encore, que le désespoir ne l'ait pas réduite à prendre quelque terrible et funeste résolution! Cette pensée, Lida, me blesse l'âme plus que je ne saurais le supporter. L'histoire des humaines perversités est si vieille, et en môme temps si récente, si actuelle ! Il n'y a pas de vihe, de terre, de bourg, de villa qui n'ait sa légende d'une jeune fille séduite, trompée, puis abandonnée et conduite par le désespoir à quelques-unes de ces chutes terribles, qui d'en entendre parler, vous "lacent d'horreur et d'épouvante ! Pense, Lida, à quelles

LE CABINI ï I>K VERDURE. 395

all'ieusosot terrifiantes images s'accouple pour moi, l'idée de la pauvre Lauretta. Je la vois maltraitée, injuriée, frappée par son indigne séducteur ; une autre luis eile (n'apparaît dans une misérable hutte, privée de l'extrême nécessaire; couverte de sales haillons ; couchée sur un grabat, sans matelas, sans draps, entourée de deux ou trois petite .«créatures élioiléesqui lui demandent du pain en pleurant, et qui peuvent à peine se soutenir : je me l'imagine aussi un enfant à son cou, tendant la main, au coin d'une borne, à des passants qui suivent leur chemin sans se détourner; elle, la fille noble, soutenant le regard insolent et moqueur d'un débauché qui l'insulte, ou d'un butor qui lui jette une obule, un sarcasme et un coupd'œil de reproche, ou de mépris... — Je la vois malade, brûlante de fièvre, sans une âme charitable qui lui tende une goutte de bouillon, qui lui adresse un mot consolant de pitié; seule sur une poignée de paille, ou dans l'infirmerie d'un hôpital, cherchant d un œil désolé un visage ami , un geste, un signede tendresse !... — Ah, Lida! tu n'es pas mère, toi, tu ne connais pas ces agonies-là, ces déchirements incessants des entrailles maternelles !

— Mais vous vous créez des tourments à plaisir, comtesse; rien de tout ce que vous imaginez ne peut être arrivé. Sou mari l'aimait grandement : elle est belle, gracieuse; elle sait se faire aimer. Elle lui a apporte une dot avec laquelle on peut vivre honorablement. Qui =.ail? si le comte n'a pas pu avoir de leurs nouvelles en France, c'est peut-être bien parce que son mari l'aura conduite en Amérique; ou bien encore, ils auront acheté une vaste habitation à Saint-Domingue, à la Martinique ou ailleurs, où elle mène, au milieu de ses plantations de sucre ou de coton, une existence très-aisée.

— Et tu crois me consoler, mon amie, en me montrant ma Lauretta devenue gouvernante d'esclaves négresses, leur appliquant des coups de houssine sur les épaules, faisant fouetter impitoyablement ses nègres, les laisant mettre aux quatre piquets pour la moindre peccadille; rendue avare et cruelle, sans entrailles e' sans pitié? J'aime mieux la croire pauvre que persécutrice de ces malheureuses créatures, esclaves de la globe!... Mais ile?l plus probable que ce voleur de ma liile se soit l'ait pirate comme le deviennent aujourd'hui beaucoup

3*)G HBALOO Kl infeHE.

d'avides Européens, et que Lauretta le suive ri bord d'une lu igantine, où, au milieu d'un abordage, elle aura été blessée, tuée peut-être, ou capturée par les Anglais !

— Par pitié, comtesse, ne vous livrez pas à des pensées si lugubres, si effrayantes ! Tournez plutôt vos reg.'rds maternels vers Irène que vous savez être si heureuse dans la maison du Seigneur, dans les jardins du céleste époux, au milieu des œuvres magnanimes de la ensuite. — Y a-t-il longte ips qu'elle ne vous a écrit ?

— 11 n'y a paslongtemps : elle bénit sans cesse Jésus qui l'a appelée à remplir un état si noble, si sublime : elle m'assure qu'elle parcourt les galeries et les infirmeries de l'hospice avec bien plus de joie qu'elle n'en éprouverait dans les salons splendides des mondains, au milieu des danses et de la musique. Je porte envie à cet ange chéri ; mais elle m'a laissée seule et sans secours. J'étais si heureuse de l'avoir près de moi ; de lui voir supporter en paix les bizarreries et les duretés paternelles, qui lui refusaient le bonheur auquel elle aspirait si ardemment.

— Je vous dis la vérité, comtesse ; rien n'a égalé r a surprise lorsque j'ai vu le comte, après tant d'opposition, tant de vexations, tant de durs refus, par lesquels il éprouva si rudement cette angélique jei ne fille, consentir enfin à la mrner lui-même à Paris, dans la maison de Sœurs de Charité où Irène avait un si vif désir d'entrer.

— Eh, Lida, ma chère! Edouard a eu deux raisons pour en agir ainsi. Tu sais avec quelle mauvaise grâce il avait résisté aux instances de l'archevêque Délia Marmora; aux chaleureuses supplications de tant de nobles dames, aux conseils de nos meilleurs amis, qui voyaient Irène se consumer de désir et de chagrin? Eh bien, ce que n'ont pu obtenir toutes ces sollicitations , repoussées toujours avec tant de dédaigneuse inconvenance, la haine d Edouard contre moi, et le dé ir avide de la dot d'Irène, l'ont enfin obtenu. Il vojait avec colère et d'un très-mauvais œil mon adhésion àla vo.a:ion de ma fille : il disait ouvertement que, sans moi, il lui aurait depuis longtemps fait passer la superstitieuse envie de %'embcg\ %er; mais en voyant que nous étions tou'.es les deux continuellement ensemble a l'église, fréquentant ensemble les sacrement., ; me

LE CABINM DE VKIUHRE. 397

sentant heureuse de la continuelle société d'Irène, après la perte de mes deux pauvres enfants; un jour qu'il était tourmenté pour certaines dettes qu'il fallait éteindre, il fut frappé de la double mauvaise pensée de me causer une grande peine et de profiter de la dot de sa fille, pour payer ses dettes sans y mettre du sien. Ce soir-là, saisissant, je ne sais plus quel prétexte pour me chercher querelle après souper, il se leva d'un air furieux, et frappant la table d'un grand coup de poing :

— Nous allons en finir, madame la comtesse, s'écria-t-il , nous allons en finir du coup. — Venez ici, Irène; avancez donc ! Vous voulez absolument vous faire religieuse? Au diable ; soit, une bonne fois ! Vous allez signer un écrit par lequel, quand je vous aurai donné votre trousseau et payé la pension de votre noviciat, vous renoncerez à toute autre prétention sur la fortune de votre père.

La pauvre Irène, en voyant ce visage enflammé de colère , se jeta aux genoux de son père, et lui prenant la main, qu'elle embrassa avec joie :

— Je vous remercie , cher papa, s'écria-t-elle ; tout est à vous ; je ne veux que votre bénédiction, et je serai la fille la plus riche de Turin.

Le croiras-tu, Lida? A cet élan généreux, Edouard trembla ; deux grosses larmes coulèrent sur ses joues, et repoussant Irène sans aigreur, il se sauva dans sa chambre, laissant la jeune fille à genoux. — Le lendemain matin, je fis venir Irène dans mon cabinet, et je lui dis :

— Mon enfant, remercie le Seigneur qui se sert quelquefois des dépits humains pour en venir à ses fins : tu as assisté à bien des scènes comme celle d'hier au soir : eh bien ! Dieu attendait précisément celle-là pour accomplir à ton égard sa sainte volonté. Bénissons-le, et écris de suite la renonciation que ton père t'a demandée; cours à son cabinet de travail, et dis-lui gaiement :

— Voici, cher papa, le papier que vous me demandiez hier : me permettez-vous d'écrire aujourd'hui à sœur Rosalie, à Paris?

Tu entendras ce qu'il te dira.

Irène fit tout cela avec tant de grâce, qu'Edouard lui permit d'écrire en lui disant qu'il l'accompagnerait toi-même à Paris;

que si Ubaldo était de retour du camp, ils iraient ensemble lui rendre visite. — Deux mois après, ils se mettaient en route , et je suis restée seule, abandonnée, pleurant l'éloignement de mes trois enfants! — J'envie le sort d'Irène; mais Ubaldo? Mon pauvre Ubaldo?...

— Croyez-moi, comtesse, interrompit Lida : si Dieu avait voulu qu'il fût religieux, il aurait arrangé les destinées de cet excellent garçon d'une tout autre manière; car personne ne peut aller contre la volonté divine.

— Tu aurais raison, mon amie, si Dieu ne nous disait pas mille fois : Si tu veux être heureux, ne résiste pas à ma volonté ! Il me semble donc que le Seigneur nous traite en père qui conseille, réprimande, menace même, son enfant majeur; mais qui, le reconnaissant maître de soiet de ses actions, le laisse libre d'agir à sa guise : Dieu appelait Ubaldo à son service; mais il a permis que son père abusât de son autorité pour l'arracher à son pieux dessein. Qui peut sonder les abîmes inaccessibles de la divine pensée? — Le l'ait est qu'Ubaldo n'a pas répondu au céleste appel : et maintenant, a-t-il, au moins, gardé la crainte du Seigneur qu'il aimait, tout enfant, d'un amour si doux, et qu'il servait si fidèlement dans l'innocence de son âme et avec toute l'ardeur de la volonté ? Ah! Lida, j'en doute fort! Ses lettres ont depuis longtemps une allure mondaine, un ton libre, un air philosophique, un genre, soldatesque et débraillé, qui bravent tout calme sentiment du cœur, et sous cette braverie on seni une désaffection glaciale, — point pour sa mère; je ne veux pas le croire! — mais pour la piété qui brûlait si ardemment dans sa jeune poitrine. S'il en est ainsi, — et j'ai lieu de le craindre; — à quoi m'aura servi, chère amie, de l'avoir élevé avec tant de soin, tant de sollicitude; à quoi auront servi toutes les larmes que m'ont fait verser les incessantes persécutions de mon mari ?

— Mais enfin, comtesse, il ne faut pas prétendre qu'un sold;it soit timide et bigot! Chaque état a son langage et ses manières, ei chacun doit se tenir à la hauteur de sa position dans le monde : le moine doit avoir la tète baissée, l'air humble et soumis ; le soldat doit marcher tête levée, d'un pas assuré et avoir l'air résolu, la voix foi te et sonore.

— Oui, Lida; mais sous cet air crâne et fanfaron, le soldat

LE CABINET DE VKHDbllE. 30 lt

peut cacher une àme noblement chrétienne; une poitrine où règne la piété ; un cœur qui déteste la luxure, qui fuie la vengeance, qui pardonne les offenses, qui tende une main bienfaisante à son offenseur. Dans ce sein courageux, le doux amour de Jésus-Cbrist peut cacher son nid, où s'abriteront la dévotion à Marie et le courage de confesser, au besoin, les saintes vérités évangéliques à la face de ce monde perverti. Nous avons connu beaucoup de vaillants officiers de noire armée qui ne rougissaient pas de se mêler, sons lépaulette de capitaine, de colonel et de général, aux femmelettes du peuple, et, après avoir quitté leur épée, de s'approcher humblement de la Table sainte, pour y recevoir le corps du Seigneur, puis reprenant leur atme redoutable et riant de l'air surpris ou moqueur des incrédules, aller combattre et vaincre les ennemis de la patrie- Oh! il fallait les \oir, ceux-là même qui s'approchaient humblement des saints autels, il fallait les voir à Saorgio, à Tenda, à Rauss, se battre comme des lions, là, où beaucoup de ces voltairiens bravaches se cachaient, ou se recommandaient à leurs jambes ! Donc, tu comprends maintenant, ma douce amie, ce que je veux d'Ubaldo. Non; je ne demande pas qu'il soit un bigot, un diseur d'oremus, un pilier de sacristie; mais que ce soit un pur et franc chrétien, un vaillant soldat; cela peut parfaitement aller-ensemble, comme s'allièrent très-bien chez Sébastien, Eustache et Maurice, la couionne de la gloire et celle du martyre.

— Eh bien, comtesse; vous avez élevé Ubaldo si pieusement, qu'il doit avoir conservé tous les sentiments du chrétien sous l'uniforme du soldat.

— Dieu veuille qu'il en soit ainsi; mais les collèges de la Révolution, loin d'inspirer la piété, la détestent, l'abhorrent; lui font la guerre au dernier sang : s'ils en rencontrent le plus petit vestige chez les jeunes élèves, ils ne lui accordent m paix ni trêve ! Ah, mon pauvre Ubaldo !

— Et Irène? demanda Lida, pour détourner le cours des douloureuses pensées qui brûlaient le cœur de Virginie ; et Irène, est- elle contente de son état? Je pense que oui; mais je me figure toujours qu'Irène était bien mieux faite pour être Salésienne ou Clarisse que fille de saint Vincent de Paul : elle est *i mignonne, si délicate, si gracieuse, si douce, si charmante

4(10 UBALbû El IKEIHE.

enfin ; elle a le cœur si sensible, l'esprit si élevé et pourtant si timide et si réservé, que je la trouve faite pour la vie calme et retirée du cloître, bien plusque pour cette existence d'amazones de la Croix que mènent les saintes sœurs de charité, qui, pour être des hommes, n'ont que la différence extérieure du sexe, car elles ont l'âme forte et virile : leur volonté est si ferme, si vaillante, si résolue, leurs pensées sont si hautes et si sublimes, leur cœur est si magnanime, si généreux et si invincible, qu'il n'y a peut-être pas de soldat qui puisse, comme elles, soutenir les rudes, rebutants et courageux travaux de ces admirables et saintes héroïnes du Seigneur. Elles passent leurs jours et leurs nuits dans l'atmosphère morbide des hôpitaux, au sein de la lugubre tristesse que répandent autour d'elles toutes les infirmités du corps humain. Elles séjournent dans les prisons, en présence de ces visages réprouvés de guichetiers, de gardeschiourme, renfermées derrière les énormes grilles qui emprisonnentle crime, au bruit sinistre et continuel des clefs et des verrous, aux cris discordants des gonds et des épaisses ferrures qui tiennent sous garde des malheureux, criminels ou non, qui gémissent dans l'horreur des ténèbres, de la solitude et du désespoir ; leurs chastes oreilles sont souvent blessées par les voix rauques des meurtriers, des voleurs, des faussaires, des parjures et douloureusement offensées par les obscènes chansons, par lesinfàmes blasphèmes de ces misérables qui sont là, quelquefois, entassés comme les animaux qu'on destine à la boucherie ! *

Ces anges de charité se montrent au milieu de toute cette pourriture, comme le rayon du soleil qui frappe sur un tas d'immonde fumier sans ternir la pure clarté de sa lumière resplendissante : elles pénètrent dans ces chambrées avec un visage paradisiaque et, sûres d'elles-mêmes, elles sont les impératrices chéries de ces âmes dépravées qui, en les voyant passer, baissent avec respect ces mêmes yeux insolents et audacieux qui ont effrontément et cyniquement bravé les juges qui les condamnaient au dernier supplice , le bourreau qui les torturait et les suspendait au gibet. — Ma douce et chère Irénuccia, comment pourra-t-elle soutenir la vue d'objets si tristes, ou si horribles, que sa sainte mais bien pénible vocation la destine à contempler journellement pendant le restant

LE OBIIXET DE VERDURE. 40l

de sa vie, si jeune encore el probablement, si Dieu le veut, si longue et si rude à parcourir i

— Que cela ne t'inquiète pas, ma belle Lida : Irène, avec son petit cœur si doux et si tendre, est devenue une héroïne, en vertu de la grâce que Dieu lui a faite, en la rendant forte d'âme et de corps. On m'assure que je ne reconnaîtrais plus, en la voyant, la mince, délicate et frêle jeune tille qui était à la maison. La vie active, le contentement du cœur, la force de l'appel divin, l'ont si bien dénouée , qu'elle a grandi et pris du corps; elle est grassouillette et fraîche comme une rose: sa vue réjouit les yeux et le cœur. Des personnes qui l'ont vue, me disent qu'elle a acquis une démarche ferme et agile, et que son air est devenu si imposant et à la fois si mideste, que sa vue inspire la conliance, l'affection et le respect dans les hôpitaux comme dans les prisons. Sœur Rosalie m'écrit que, dans les premiers temps, la pauvre Irène était un peu dépaysée, et que son âme tendre et compatissante ne pouvait soutenir la vue des plaies, des saignées et des ventouses : il lui en venait des sueurs, des soulèvements d'estomac et de petites défaillances qui lui faisaient tomber des mains la cmette qu'elle tenait sous la saignée. — Je le crois: je me souviens qu'à l'automne dernier, Peppo, l'oiseleur bergamasque, qui était chargé de la direction de la cabane aux fil ts, ne pouvait pas écraser la tète aux grives et aux bergeronnettes sans qu'Irène ne perdît connaissance... — Et à présent elle manie ellemême la lancette comme un interne de clinique, applique des sangsues, panse des vésicatoires et soigne des plaies fistuleuses avec un courage de lion.

Dieu prévient et seconde par sa grâce ceux qui ont confiance en lui. Il leur change le cœur, il donne de la hardiesse aux timides, et un courage indomptable aux âmes craintives et pusillanimes. Un seul triomphe compense largement mille actes faits avec une volonté faible et lente : sœur Rosalie m'assure que Dieu, pour une héroïque victoire que la chère Irène a remportée pour l'amour de Lui, lui a donné un cœur nouveau, un nouveau caractère. Dans les premiers mois, la pauvre enfant se sentait défaillir en maniant les linges sanglants et pleins de sanie des blessés et des cancéreux. La sœur supérieure lui disait que la charité de Dieu se montre chez ses

40*2 LBALDO ET IKEKE.

épouses, lorqu'elles se combattent vaillamment elles-mêmes, et qae chaque victoire, pour mince et minime qu'elle nous paraisse, nous vaut une couronne de joyaux immortels. — Alors, la pauvre Irène, irritée de toutes ces répugnances à la vue des plaies, priait continuellement le Seigneur pour qu'il lui lit la grâce de pouvoir surmonter ce dégoût pour l'amour de Lui.

— Tiens, Lida, poursuivit la comtesse en déployant un papier, voilà justement dans mon sac une lettre que sœur Rosalie m'écrivit, il y a quelques mois, et qui m'a causé une bien grande surprise. Écoute :

« Comtesse,

« Notre Irène est un ange : on ne peut pas donner d'autre « nom à cette héroïque novice, qui est plus qu'une femme, « Un matin, après la visite des chirurgiens, il se trouvait dans « le panier une petite montagne de compresses, de plumas- « seaux,de tampons, de bandelettes, de rondelles de sparadrap, « de ligatures, de linges à emplâtres enlevés des plaies de la « salle des chroniques : je lui dis en lui montrant le panier:

— « Sœur Irène, ayez la charité d'emporter toutes ces sa- « letés sur la terrasse et de placer les bandelettes et les liga- « tures sur les cordes, pour qu'elles y puissent sécher et ne « pas sentir mauvais dans le magasin, avant d'être envoyées « à la lessive. »

« Irène, sans répondre un seul mot, enleva la corbeille dans « ses bras et sortit : elle ne rentra dans la salle des chroni- « ques, qu'assez longtemps après l'avoir quittée. En la voyant « entrer pâle comme une morte, et pouvant à peine se tenir « sur ses jambes, je lui demandai :

— « Ma fille, qu'avez-vous? »

— « Je n'ai rien, ma mère supérieure. »

— «Comment, rien? 11 doit vous être arrivé quelque « chose d'extraordinaire: dites-le pour l'amour de Jésus? »

« La chère créature me fit signe qu'elle me le dirait en « particulier : je la conduisis dans ma chambre où, se jetant « âmes genoux, elle s'accusa d'être en faute, à cause de sa ré- « pugnance excessive:

— « Voyez, ma mère, si je ne suis pas indigne d'être l'c-

LE CABINET DE VERDURE. 't»>3

« pouse du Seigneur? En portant la corbeille sur la terrasse, « arrivée aux dernières marches , je sentis que j'allais me « trouver mal, et je tombai sur les degrés sans connaissance. u En revenant à moi , je me trouvai toute honteuse de ma « faiblesse, et je me disque j'étais une lâche, une sans-cœur, « incapable de me vaincre pour Jésus-Christ qui a quitté le « bonheur des cieux pour venir guérir sur la terre les plaies « de mes péchés! Alors, pour en finir d'un seul coup, je pris « le chiffon le plus sale de ce vieillard du n. 3, qui a cette pusce tule fistuleuse et je mordis dedans à pleine bouche;

« mais la nature surprise et vaincue m'a fait rendre tout mon « déjeuner!.... »

« Qu'en dites-vous, comtesse? appellerez-vous encore cette « âme céleste une femme?.... Le fait est qu'Irène a. depuis ce « moment, une poitrine de bronze, un estomac d'autruche. « Elle manie les bubons, les furoncles, les anthrax, lespustu- « les, les ulcères et les gangrènes, comme si c'étaient des « roses, des jonquilles, des jasmins, des œillets odorants! Elle n descend tous les jours à la porte de la pharmacie où tous les « pauvres du quartier viennent faire panser leurs ulcères et « leurs fractures. Elle fait, dans notre hôpital, la besogne de « deux chirurgiens, et depuis ce moment elle est devenue « plus belle, plus fraîche et plus forte : elle marche dans nos « corridors, nos galeries et nos salles avec le port noble et rna- « jestueux d'une reine. »

— Je reste confondue! s'écria Lida, après avoir écouté la lecture de cette lettre. Le monde qui se roule dans les plus dégoûtantes ordures, s'il entendait notre entretien, nous traiterait tout uniment de sales et malhonnêtes personnes, qui donnent des nausées à leurs auditeurs: puis il nous appellerait exagérées, conteuses de faussetés ! Pourtant, nous ne disons que la pure et simple vérité. Les sœurs de charité sont l'admiration de la nature, le constant témoignage de l'héroïsme chrétien, le gage le plus certain des triomphes de la grâce. Aucune philosophie n'eût pu les instituer; aucune secte religieuse ne peut se vanter de les posséder : l'Église catholique seule peut montrer au monde cette pieuve exquise et sublime de la charité sainte qui l'anime, qui l'investit! — Comtesse, j'espère qu'au milieu de tous les maux que la Révolu-

404 UBALDO ET IIIÈNE.

tiun a causés à l'Italie, elle lui apportera au moins ce trésor, en faisant connaître à tant de soldats italiens blessés sur les eliamps de bataille la charité opérante de ces filles de saint Vincent, et que nous les verrons un jour dans nos hôpitaux, mériter les bénédictions et l'admiration des villes italiennes, qui lutteront pour les avoir!... — Mais où est donc Irène, maintenant? Est-elle encore à la maison des aliénés de Bicêtre?

— Elle y est restée jusqu'à la fin de l'hiver ; mais elle vient de partir, avec d'autres sœurs, pour l'armée de Moreau qui a poursuivi en Suisse le général Kray, dans les hautes gorges du Rhinthal, et qui a déjà gagné les batailles d'Engen, de Stockach, de Moëskirch, de Biberaih et de Memmingen. Sœur Eunice, supérieure de cette petite escouade d'héroïnes, m'écrit du camp de Stockach, à la date du 3 mai, qu'Irène est une parfaite grenadière du Christ. Elle se promène, me dit la sœur, au milieu des combattants pour soigner les blessés qu'elle charge sur ses épaules et porte aux ambulances ; elle

assiste les moribonds « Ces rudes soldats, qui ont fait les

« campagnes d'Italie en 90, sont tout étonnés en nous voyant « soigner les blessés avec sollicitude, et les blessés eux- « mêmes, pendant que nous pansons leurs plaies, pleurent de « tendresse : lorsque nous nous baissons sur eux pour les ban- « der, ils prennent avec respect le coin de notre tablier et « l'embrassent avec affection, nous appelant doucement leurs « mères, leurs sœurs, DES ANGES DU RON DIEU -..quel- « ques-uns d'entre eux prennent la croix de notre chapelet, « l'approchent de leur front ou la pressent sur leur cœur.

« Hier, continue de m'écrire la sœur Eunice, Irène a fait « une action que les généraux Moreau et Saint-Cyr ne pou- « vaient se lasser d'admirer. La cavalerie de Kray ayant « poussé une charge sur l'une de nos colonnes, nos soldats « s'étaient reployés en arrière, et un de nos voltigeurs était « tombé à reculons du haut d'une rive, dans un trou noir et « profond. En cherchant les blessés après la bataille, on en- « tendit un gémissement qui montait du fond de ce fossé : « quelques soldats qui s'étaient approchés du bord de cette « espèce de gouffre, crièrent au malheureux qui se plaignait, « qu'on allait lui descendre des cordes, pour qu'il eût à s'y

LE CABINET DK VKHDWUÀ. 40ij

« accrocher et qu'on le tirerait de là; mais l'infortuné criait « qu'il avait un bras et les deux jambes brisées: on fut cher- «i cher les chirurgiens; mais personne ne voulut se risquer <> dans ce trou peu rassurant. Alors sœur Irène dit :

« — Allons, mes frères, allez me chercher un panier ou « n'importe quoi, et descendez-moi là dedans.

«Elle prit des bandes, des laites de bois et, entrant dans « un demi-gabion de batterie, elle fut, non sans danger, des- « cendue jusqu'au fond : elle posa comme elle put un pre- « mier appareil sur les membres rompus du soldat, qu'elle « serra entre les lattes dont elle s'était munie; plaça avec » précaution le blessé dans le gabion, et cria qu'on le remontât a doucement : on redescendit la machine, et l'héroïne fut « remontée aux grands applaudissements de la foule qui « s'était amassée, pour admirer ce spectacle sublime, sur « tous les escarpements de ce rocher caverneux. Sœur Irène, « avec un visage calme et souriant, comme si elle, ne faisait « que d'arriver sur le lieu de l'événement, aida à placer le « blessésur un brancard et l'accompagna jusqu'à l'hôpital. » Pendant que la comtesse racontait à Lida ces prodiges de charité, et qu'elles pleuraient ensemble de surprise et de bonheur, elles furent tout à coup effrayées à la vue d'un soldat de cavalerie qui marchait à la hâte vers le berceau qui les abritait. H était très-grand et très-robuste : un casque d'acier brillait sur sa tête, d'où tombait une longue crinière brune; il était revêtu d'une reluisante cuirasse; ses gants lui montaient presqu'au coude, et ses bottes fortes jusqu'à mi-cuisse; son espadon traînant résonnait sur les molettes de ses éperons. — La comtesse pâlit; mais Lida, plus jeune et fille de soldat, alla résolument à sa rencontre jusqu'aux deux pots de camélia qui gardaient l'entrée du cabinet de verdure

400 L'DALDO fcT IRÈNB.

Page 1