‹ Ubaldo et IrèneChapitre 67 sur 94 · LE 10 MAI · texte numérisé non relu

LE 10 MAI

— 0 ma mère! comme le cœur de votie Ubaldo est joyeux en se sentant si pies de voire cœur! Avez-vous cru petit-être que je vous eusse oubliée? Non, maman, non, jamais!... — Que ne puis-je voir à vos côtés Laurelta et mon Irène!... — Mais vous êtes seule et vous avez l'air souffrant! — Où est donc mou père?

La comtesse regardait Ibaldo en silence, palpitante, brûlante : elle ne l'entendait pas; elle ne lui répondait point. Lida s'approcha et dit au jeune officier, en lui serrant la main :

— Votre père est à Turin, et il se porte bien.

— 0 Lida ! Combien je vous suis reconnaissant pour l'aimable et amicale compagnie que vous tenez à ma mère? Que îe ciel vous rende tout le bien que vous lui faites!

En achevant ces mots, il prit la comtesse sous son bras et lui dit :

— Courage, maman, levez-vous, et allons vers la maison : entre autres belles choses, votre Ubaldo meurt defaim. Il y a plus de vingtetune heuresque je n'ai goûté un seul morceau de pain. — Lida, soyez donc assez bonne, je vous prie, pour me faire servir une espèce de dîner quelconque, qui me servira en même temps de souper.

On s'achemina vers le château, qui était au bout du jardin. Virginie marchait machinalement : de temps en temps elle serrait fortement le bras d'Ubaldo sans parler, et celui-ci se baissait vers sa mère qui lui appliquait un gros baiser en le regardant et en souriant convulsivement, comme une personne qui n'est pas tout à fait à elle.

Parvenus à la maison et moulés auxappartements de la comtesse, le jeune homme soulevant sa mère dans ses bras d'athlète, la posa doucement sur un sopha et se mit à lui faire cent caresses un peu soldatesques, qu'elle recevait presque avec insensibilité. En attendant, Lida, qui avait donné des ordres à la cuisine, étant remontée près de Virginie, cherchait à la rappeler à elle-même avec le secours des eaux de senteur et du vinaigre desQuatre-Voleursqui estun excitant et un exhilarant très-efficace, usité dans le pays. Ubaldo regardait curieusement tout autour de lui, tâchant de reconnaître cent objets divers, répandus sur les meubles ou accrochés aux parois. Là, se trouvait son

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portrait peint à l'aquarelle, à côté décelai d'Irène; d'un autre côté celui de Lauretta, que la bonne mère tenait toujours sous ses yeux, placé sur une table. Sur cette même table il aperçoit sa vieille el laide écri toi re en corne dont il se servait pour écrire ses devoirs, que sa mère avait préférée à son magnifique encrier d'argent sculpté : il retrouva là son petit carton, contenant encore quelques feuilles de papier sur lesquelles il avait, tout enfant, griffonné des bons hommes et des maisons, des arbres, des animaux impossibles et apocalyptiques, et qui portai lies marques des accrocs, des entailles et des écorniflures du canif qu'il pratiquait lorsqu'il apprenait sa leçon en bâillant. 11 découvre, soigneusement placées sur des bahuts, diverses ligurines qui avaient été les jouets de sa première enfance. A cette vue, l'officier de cuirassiers n'y tient plus; il court vers sa mère, et l'embrassant avec passion, il s'écrie :

— Maman chérie, voyez donc ici votre grand dadais, encore tout entier, tandis qu'à tous mes joujoux, il manque bras et. jambes: celui là-bas n'a plus de nez; l'autre n'a plus de tête, — tout juste comme moi, qui n'en ai plus; hélas, je ne suis plus votre Balduccio si raisonnable, si sensé : je suis un soldat de la tête aux pieds; du casque à la cuirasse; de l'épaulelte aux éperons!

La pauvre comtesse qui commençait à secouer son abasourdissement, lui répondit :

— Mon enfant, tu ris de la fantaisie que j'ai eue d'aller déterrer du fouillis où ils étaient ensevelis, ces jouets de tes premiers ans; mais tu ne sais pas ce qu'est l'amour d'une mère ! Rien de ce qui peut nourrir ce saint amour, n'est petit, n'est inepte et cette nourriture le ragaillardit. — Ouvre ce tiroir; tu y verras autre chose.

U bal do l'ayant ouvert, le trouva rempli de tous les jouets îles premiers mois de sa vie : il y trouva la feuille où il avait tracé ses premiers bâtons; les petits éperons et la cravache que le cocher de son père lui donnait lorsqu'il le mettait, âgé de moins de six ans, à cheval, pour lui faire faire le tour de la cour, le tenant par la main, sous les yeux de sa mère qui riait, appuyée sur la rampe du balcon.

En ce monent Julie entrait dans l'appartement, suivie des lilles de la gu'dc-robe :

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— Que Votre Excellence nous le pardonne; mais nous n'a-vons pu y tenir plus longtemps.

Et courant à Ubaldo, ces bonnes tilles lui baisaient les mains, le regardaient et pleuraient. Pendant qu'elles le trouvaient grand, fort, superbe, Julie avec son mouchoir blanc, essuyait la poussière de ses épaulettes, des ornements de sa cuirasse, secouait et arrangeait la queue de son casque. Le muîire d'hôtel entre et annonce :

— Monsieur le comte est servi (1).

Ubaldo détache son casque et le jette sur le sopha; il commence à déboucler sa cuirasse; Julie accourt et défait les courroies, puis, aidée par le maître d'hôtel, qui prend le dos tandis qu'elle enlève le thorax, elle s'écrie :

— Jésus, quel poids ! Comment pouvez-vous porter tout ce fer sur le corps! Miséricorde! mademoiselle Lida, soupesez ça ! quelle affaire ! !

Ubaldo s'assied militairement à une petite table : il trinque, il avale, une jambe sous la nappe, l'autre étendue nonchalamment au milieu de la salle à manger, le coude gauche appuyé contre les bouteilles. La comtesse examinait d'un air presque effrayé cette pose sans gêne que l'école flamande ne manque jamais de donner à tous les piliers de taverne de ses tableaux. 11 mangeait et parlait à la fois : la comtesse lui versa le premier verre qu'il saisit de la main gauche, sans la remercier, et qu'il avala d'un trait, sans lever le coude, tenant dans sa droite, au bout de sa fourchette un gros morceau de veau qu'il arrachait à belles dents. On servit un poulet rôti : Virginie s'apprêtait à le découper avec un empressement maternel :

— Ce n'est pas la peine, maman; au camp, lorsque nous mangeons les poules volées aux paysans, voilà comme nous nous y prenons.

11 déchira le poulet avec les mains, en porta tout un qua.it à sa bouche et le dépêcha en moins de rien.

— Quelle faim-valle, mère ! découper, n'est-ce pas? Voilà

(I) Signor contint) (petit comte) ne peut se traduire, pas plus que les autres diminutifs des titres : principiiw, duc/tino, marchesino,- b ironcino, et leurs correspondants féminins: irincipessina, duchessiua, murchesina, baroncina.

{Le traducteur.]

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