LE 16 MAI
moniteur le comte, que cette or«!onnance-là ! — Nardo, le fils du fermier, a voulu essayer la cuirasse du soldat : ah ben,oui! au bout de dix minutes il soufflait comme un marsouin et suait comme un forgeron. Pourtant Nardo est un gars qui soulève une meule comme une plume ! Et ce grand sabre, avec sa gaine en fer? quel bras il faut pour s'en servir!...
— Ah! tu as ton soldat? dit la comtesse : mais comment dflhc avez-vous fait pour vous frayer un passage ? car, tu le sais, nous sommes environnés d'Allemands qui occupent Val di Dora jusqu'à Aoste et aux débouchés des gorges du petit et du grand Saint-Bernard.
— Ah! ah! maman, vous êtes vraiment une ermite dans votre château; et vous n'êtes nullement au courant de tout ce qui s'est passé autour de vous depuis quelques jours ! Sachez donc qu'il n'y a plus un seul Allemand en Val di Dora ; que nous sommes à Aoste, à Chàtillon, à Vères et à Ivrée : les Allemands n'ont plus que le fort de Bard, qu'il faudra bientôt céder à la prodigieuse valeur de Bonaparte.
— Tu me fais reculer de surprise, mon fils ! Et par où ètesvous venus ? On ne peut tomber dans Aoste, sans voler dans les airs comme les faucons et les éperviers !
— Eh ! maman ; vous dites vrai, et ce sont des choses incroyables, que celles qui arrivent à présent ! Mais voici votre Ul'aldo, qui n'est pas tout seul, car il est accompagné d'une grande armée, avec des chevaux, une grosse artillerie de campagne et de siège, un train, des bagages et des engins de guerre de toules les natures.
— Vous êtes donc descendus par Suse, ou vous êtes venus par le Simplon et par la Spluga; puisque l'on ne connaît pas d'autre passage pour les armées jusqu'à ce jour.
— Les autres capitaines n'en connaissent pas: d'accord; mais l'émule d'Annibal, de César et d'Alexandre ! oh ! c'est une autre affaire ! Bonaparte sait concevoir et exécuter des entreprises audacieuses, téméraires, incroyables avec l'aisance et la facilité qu'un autre mettrait à se piomener dans la plaine pour son bon plaisir. Apprenez donc, chère mère, que Bonaparte, voyant que sa promenade en Egypte avait amené la débâcle des affaires de l'Italie et que la république avait reperdu les places conquises par les admirables batailles do.
i I- DBALOO ET IRÉHE.
Monleuotte, de Lodi,de Rivoli, d'Arcole et de Bassano, pensa, après avoir été nommé premier consul, à restaurer l'édifice que qii' lques mois d'inertie avait ruiné. Les Français ne possédaient pas un pouce de terrain de la Piave au Var. L'invincible Hasséna soutenait le siège de Gênes avec une prouesse et une constance héroïques contre le long assaut de Mêlas qui s'y était campé à l'entour avec quarante mille hommes : Sudiet se tenait ferme au Var avec quatre mille braves seulement contre toutes les forces de l'armée de Mêlas, jurant d'y ré pandre jusqu'à la dernière goutte de sang avant de reculei d'une semelle. Bonaparte envoya Moreau sur le Rhin pour y tenir en respect le général Kray, qu'il repousse jusqu'à Ulm dans cinq batailles rangées.
Dans cet intervalle le. premier consul avait manifesté l'intention de se masser à Dijon et de descendre par là en Italie, se répandre dans les plaines du Pô, comme l'armée d'Allemagne dans celles du Rhin; mais ni Londres, ni Vienne, ni même Paris, n'écoutent ce qu'ils appellent ses bravades à la grande satisfaction de notre homme, qui profite de leur opinion sur son compte pour les prendre au file t qu'il leur a tendu. Dès que Bonaparte sentit ses épaules assuiées par les défaites de Kray, il s'élance rapide comme l'éclair, de Paris à Genève et de Genève à Martigny. Arrivé là, il lève les yeux, des vallons de l'Enlremont vers les jougs inaccessibles du Saint-Bernard, qui le regardent sévèrement et, lui montrant leurs glaciers et leurs précipices, semblent lui dire :
— Homme audacieux, à quoi penses-tu ? Les aigles euxmêmes n'osent pas voler ici et se contentent de raser mes penchants du bout de leurs ailes : que veux-tu donc faire, pygmée?
Bonaparte secoue la tête et appelle le général Marescot :
— Vois-tu ces sommets glacés? Monte à cheval avec teséclaireurs, va les visiter et reviens.
Marescot monte, regarde et redescend.
— Eh bien ! y a-t-il beaucoup de neige ?
— Énormément.
— Beaucoup de glace ?
— Abominablement.
— Peut-on passi i 1
LE Ki mai 1800. 413
— Oui, mais....
— Alors partons.
Celui qui a passé par ces gorges ; celui qui a vu ces rochers, mesuré ces abîmes ; celui qui s'est accroché à ces escarpements, qui a escaladé ces roches, glissé sur ces glaciers, enfoncé dans ces neiges, nagé dans ces brouillards, entendu les mugissements de ces tempêtes, celui-là seul sait ce quTs'appelle monter, non aux mois de juillet et d'août, mais au milieu de mai, sur ces terribles hauteurs ! Il ne s'agit pas ici d'une promenade d'agrément, avec toutes les aises d'un touriste sans porte-manteau , bien et dûment enfourché sur son robuste mulet ferré à glace, escorté par deux guides montagnards des plus expérimentés : il est question d'une armée de fantassins, de cavaliers, d'une artillerie de tous les calibres, de boulets, de munitions, de lourds équipages, de charges volumineuses et massives. Bonapaneavaii prévu etpourvu à chaque chose. Il avait fait creuser, pour les canons, des troncs de chêne et de hêtre, à coups de hache et de ciseau, avec la tète en forme de taille- mer et y avait fait attacher deux longs câbles noués de distance en distance, pour que soixante ou quatrevingts des plus robustes grenadiers pussent s'y atteler. Les queues, les chevilles, les affûts et les eô'és du canon étaient posés sur des trains ; les roues, passées dans des barres, étaient portées à dos de sapeur et roulées, dans les petils sentiers unis; six ou huit charpentiers les prenaient sur leur cou dans les passes raboteuses et difficiles ; les mulets portaient dans dos bannes et des boîtes, les boulets, la poudre et les cartouches.
Tout ceci arrangé, le tambour bat, la trompette sonne. — O maman! si vous aviez vu celte foule d'hommes, de che- \aux s'élancer en avant, criant :
— Vive la France!
vous eussiez dit vraiment qu'on moulait à l'assaut d'une forteresse. Arrivés au village de Saint-Pierre., on fit une haitsur les dos et les pentes des montagnes : on cassa une croûte : on but un coup d'eau- de-vie et monte, monte, monte! A Lide, seconde halte et nouvelle réfection. Enfin [ nous voilà aux glaces, aux neiges qui, étant iYp&&ffig$ç£i~ gr|Sïî$»tot r dans certains passages, Irompaieu* ni^fireuscinent ecu^'j^^pas-
saient dessus et les engloutissaient hommes et chevaux, vie marchais, par une rude montée, vers une grande plaque de glace qui formait un pont entre deux masses très-hautes : un gouffre de sept ou huit cents pieds de profondeur s'ouvrait sous ce pont gelé : si la glace s'était hrisée sous moi, serviteur très-humble ! on n'eût plus retrouvé vestige ni de mon bucéphale, ni de ma très-illustre seigneurie ! ^
C'était une chose terrible et qui eût ébranlé des âmes de bronze, que de nous voir arriver sur les crêtes gelées de Cerny et de nous voir saisir les crinières de nos chevaux, nous baisser avec notre casque sur le cou de ces bêtes ardentes, leur presser les flancs avec nos éperons, donner de la voix et, avec notre main droite, soulever le chanfrein, pour soulager leurs hanches et les muscles gonflés et écumants de ces poitrails fatigués. En même temps, par d'autres chemins ou, pour mieux dire, par des casse-cou de montées, de gorges, de fentes, de ravines, de filons, de fissures, montaient les canons traînés par d' s centaines de fusiliers qui, arrivant à de certains passages impossibles à franchir, s'arrêtaient tout courbés, en criant :
— A la charge !
Et comme une troupe d'ours blancs de l'Iénisséi s'élançant sur les chasseurs samoyèdes, ces vaillants soldats, au son des tambours et des trompettes, se précipitent sur ces plaques de cristal raboteux, comme à l'assaut d'une redoute et ne reprennent haleine que lorsque ce canon triomphant a atteint le faite de l'obstacle surmonté. Souvent, sous ce poids énorme, les glaces se fendaient avec un bruit de tonnerre et engloutissaient les affûts, les roues, les mortiers de fer que les sapeurs avaient une peine infinie à arracher de là : le reste s'engouffrait dans la neige et il fallait des déblayeurs qui, avec des pics, des pioches et des pelles, décombraient les passages; d'autres déboisaient, excavaient, remblayaient, repiquant et consolidant les chaussées et les bords, les fondrières, les trous, les passages et les coulées.
— Mon Dieu ! tu me fais peur, Ubaldo ! êtes- vous tous arrivés gains et saufs sur le sommet ?
— Presque tous, maman : les uns par les Golliesdela Vassu, les autres par les âpres dos de Valfarrefort ou par d'autres débouchés : un petit nombre a succombé au froid, ou est
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tombé dans des abîmes, tels étaient le feu, l'impétuosité, l'animation et la hardiesse de cette armée qui voyait toujours Bonaparte le premier en lète dans les occasions les plus difficiles et dans les pas les [dus dangereux et les plus téméraires. — Mais ne croyez pas qu'on fut à bout de périls quand on eut fini de monter : ne vous y (n>mpez point ; il fallait descendre, et la descente a été peut-être encore plus endiablée. Dévaller
delà-haut, avec les chevaux, les canons, les bagages ce
fut une terrible histoire, je vous jure ! Chaque objet entraîné par son poids, sur ces glaces glissantes, sur ces degrés sourcilleux, sur ces neiges durcies, exigeait le double de force pour le retenir, qu'il n'en avait fallu employer pour l'aider à monter: on perdit bien plus d'ustensiles, on éreinta bien plus de chevaux, on cassa plus de machines, plus de roues, plus de caisses dans la descente qu'on ne lavait fait en montant, par les chutes, les culbutes, les engloutissements dans les neiges, dans les fentes des glaçons ; sans parler de la furie des vents, du tourbillon des tempêtes, des giboulées de grésil qui brûlaient les chairs en tombant, roidissaient les os et aveuglaient; des soubresauts imprévus, du déboulement des terres qui fuyaient sous les pieds et s'effeuillaient Bonaparte luimême glissa du haut en bas de la rude pente sous le lac, jusqu'à la cantine, sur un énorme glaçon qui lui servit de montagne russe un peu crânement.
Malgré tout, comme il plut à Dieu, nous dévallàmes sains et entiers à Saint-Rémy et de là à Saint-Ouen et à l'Estrouble, jusqu'à Allen, d'où le premier consul, ayant appris que l'avant-garde avait défait et pourchassé les Croates de la garnison d'Aoste Jusque vers le fort de Bard, s'élança, triomphateur de ces jougs si élevés, dans la ville. — Mais, disons-le ; tous nos efforts si héroïques, si miraculeux, avaient abouti à nous faire tomber... au fond d'un puits ! — 11 n'y a d'autre chemin, pour déboucher d'Aoste en Italie, que le Val di Dora, ou le monte Giove, chemin qui tombe sur la formidable forteresse de Bard qui domine si bien la vallée d'un bord à l'autre, qu'un moucheron n'y passerait pas sans donner dans le panneau! Mais Bonaparte ne connaît pas d'obstacle à ses désirs : son grand génie surmonte tout et s'élève, comme l'aigle, au-dessus des nurges et des tempêtes. — Que fait-il ?
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Il envoie l'ordre à Berthier et à Marescot de tailler une issuo, dans la montagne d'Altaredo, par où puissent descendre fantassins et cavaliers, et parce chemin d'enfer laissant Bardsur le flanc et aux reins, faire aux Allemands, ce qu'on fait à ceux qui attendent le merle aux collets et qui l'entendent chanter, au delà du traquenard, dans les arbres de la foret, se moquant du chasseur qui reste avec un pan de nez !
On ne saura jamais dire ce que ce fut que celte descente, ou plutôt cette débâcle débordante par des chemins que les chèvres eussent trouvés impraticables et désastreux! Pensez comment durent les*trouver des chevaux sellés et montés par des demoiselles aussi légères, aussi aériennes, aussi vaporeuses que votre fillot, membre, et taillées sur le patron de mon imperceptible et microscopique cuirassier dont Biaise vous donnait tout à l'heure l'esquisse ! Nous en sommes pourtant sortis à la moustache des Zururk (Allemands) qui nous attendaient sous l'orme, pendant que nous dégringolions en colonnes serrées sur le chemin d'ivrée. — Mais pouvoir traîner les canons, les bombes, les boulets et tout le lourd bataclan de guerre, à travers les écueils et les fragments rocheux d'Altaredo ?
Oh ! pour cela, non, et puis non ! Il fallait bien, vaille que vailli*, faire rouler toutes ces dragées par la seule route royale et militaire qui rase les boulevards et les œuvres avancées de la forteresse. Comment faire pour éviter la chausse-trappe? Pendant que Bonaparte se creuse la cervelle, il lui pousse une idée pour sortir d'embarras; mais lorsqu'il pensait tirer sou artillerie du pétrin, peu s'en fallut qu'il ne se vît lui-même emberné dans la pâte; mais son audace et son étoile l'ont encore sauvé de celle-là !
11 s'était porté avec quelques aides-de-camp et un gros de grenadiers qui le suivaient d'un peu loin, sur une hauteur entre Verès et Tilly, pour voir avec son œil de lynx, s'il découvrirait quelque trou, quelque fente, quelque chattière par où l'artillerie pût passer hors de portée des triples batteries de Bard : pendant qu'il tournait sa lorgnette en rond, voilà qu'un jeune officier allemand débouche tout à coup d'un grand fourre, avec trente hommes qui avaient fait pendant toute la nuit une ronde dans le Val de firana et qui s'en rc-
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tournaient à leur quartier En voyant le général ennemi qu'il ne connaissait pas, il lui dit en bon français :
— Général, vous êtes mon prisonnier : donnez- moi votre épée. Bonaparte, comme si son adversaire était un de ses officiers de service, le regarda dans les yeux et répondit :
— Mon brave lieutenant, d'où venez- vous ?
— De la ronde d'inspection.
— Combien d'hommes avez-vous ?
— Trente, général.
— Quels beaux vétérans ?
— Ce sont de ceux de Wurmser.
— Ah ! de ces braves, qui ont cédé Manloue à Bonaparte ? Dites-moi, quelle garnison avez-vous à Bard ?
— Dix mille hommes.
— C'est trop, mon cher lieutenant : vous exagérez vos forces !
Pendant que le premier consul parlait en maître, ces fiers vétérans hérissaient leur moustache, et serrant leurs mousquets avec rage, disaient en allemand à leur officier :
— Lieutenant, que faites-vous donc ?
Le jeune homme dit alors, comme quelqu'un qui se réveille en sursaut ;
— Votre épée, général.
— C'est bon : mais dix mille hommes ! c'est trop : avec trois niille, on peut empêcher les Français de passer.
En prononçant ces mots il voit les baïonnettes de ses grenadiers se hisser vers le dos des Allemands. Alors il sourit et dit à l'officier d'une voix ferme :
— Votre épée, lieutenant. Vous êtes prisonnier de Bona parte : voici mes grenadiers.
Le lieutenant se retourne et aperçoit toute une compagnie en colonne serrée qui venait de franchir la montée au pas de charge. Il ordonne à ses hommes de mettre bas les armes, se rend avec ses trente vétérans qui écumaient de rage et est conduit à Aoste sous bonne escorte. Lorsque les officiers français lui demandèrent pourquoi il ne s'était pas pressé de désarmer le premier consul, il répondit :
— Ma foi, cet homme me tenait tellement en arrêt avec ses deux yeux si brillants, que ie ne pouvais pas détacher les
ir. 36
418 UBALDO ET IHtNE.
miens de dessus son visage. Je ne connaissais pas Bonaparte ; mais si je l'avais connu, je n'aurais pas pu faire autrement. Telle était la fascination exercée par ce regard perçant el impérieux (1).
— Enfin, dit la comtesse, ce Bonaparte est ensorcelé: nous le pensions à Paris, au milieu des fêtes et des intrigues pour défaire les alliances qui se sont formées contre la France, comme il Ta déjà fait en partie, détachant Paul Ier, czar de Bussie, la Suède, la Prusse et le Danemaik, et le voiià planant, comme un vautour, des Alpes sur Ivrée? — Quel homme !... Mais, je >uis fâchée de ce qu'il a été forcé de laisser en arrière l'artillerie, traînée avec une incroyable audace au milieu de tant d'abîmes, de glaces, de neiges et de tempêtes furieuses.
— Mais non, maman ! L'artillerie dont nous parlons, défile pn ce moment, glorieuse et triomphante, api es avoir vaincu le deuxième et plus terrible embarras, entre Donnay et lviée, au grand désavantage de Mêlas. — Bonaparte ne voyant pas d'issue, fil recueillir le plus de ramier qu'il fut possible de trouver à Sainl-Gervais, Saint-Didier, Aoste, Chàlillon et aux autres châteaux d'alentour et, au commencement de la nuit, le fit répandre sur la route, jusqu'au delï de Bard ; il fit garnir de paille les cercles des roues ; il mit des chaussons de paille et de sparterie aux sabots des chevaux, il fit graisser à triple dose les moyeux et les essieux; il habilla les chaînes, les ferrements des charriots et tout ce qui pouvait rendre un son, produire un léger bruit, et cette artillerie se mit en marche, silencieuse comme une artillerie fantôme. Les batteries du fort tiraient pourtant de tous leurs bouts; mais dès que le train fut arrivé aux grandes sous-constructions romaines qui soutiennent le chemin tout le long de la Doirc, il se trouva sous les canonnières, et tous les boulets passaient par-dessus sa tête, allant frapper la rive de granit et rebondir sur le fumier et la paille de la route. Aux premières clartés de l'aube, tout le charroi marchait en sûreté hors de la portée des canons de la forteresse, et les Allemands qui croyaient que Bonaparte, privé d'artillerie de siège et de campagne, ne
(1) Ces particularités nous fureut racontées par M. Rion à Aoste, et il non? nomma la maison où l'officier autrichien a\ait logé, avec un capitaine fiançais, avant qu'il ne fût envoyé par Bonaparte à Paris. iLauleur.)
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pourrait leur faire qu'une guerre de tirailleurs, s'aperçurent, un peu trop tard, qu'il marchait gros de boulets et de munitions sur les derrières de Mêlas qui ne s'attendait pas plus à voir Bonaparte sur son dos que si on lui eùi dit <|ue les Alpes, glissant sur les chars, allaient courtoisement lui rendre visite dans les plaines de la Lombardie.
— Tu nous racontes des choses miraculeuses, incroyables, et si je ne te voyais pas là devant moi ; si je ne te serrais pas dans mes bras, je dirais que tu prends plaisir à te moquer de ta mère : mais, dis-moi , à qui suis-je redevable d'une si inattendue et si grande consolation ? A toi, d'abord, cher Ubaldo ; mais tu as des chefs et ce sont eux sans^loute qui ont eu la charmante bonté de l'accorder un coggé.
— Un congé, non, maman; mais une toute petite permission de faire un détour de rien du tout, puisque nous logeons cette nuit avec le premier escadron, entre Baio et Vico, et le général Berthier m'a permis de prendre un temps de galop jusqu'au château, pour vous voir, vous embrasser et vous dire que votre Ubaldo vous aime de ce bon amour que vous désirez et qui vous est dû comme à la meilleure des mères.
— Mais dis-moi donc, est-ce qu'on ne pourrait pas inviter le général Berthier à venir faire demain matin un bon déjeuner ici, avec son état-major?
— Bonaparte nous talonne, maman ; demain nous devons aller camper au delà de Caluso pour nous jeter sur le Pô et en assurer les passages, pendant que les Allemands s'évaporent devant nous comme le brouillard devant le soleil. Vous pouvez lui écrire, si vous voulez, pour me recommander à lui ; cela me sera trè:— utile: mais vous savez aussi, ma bonne mère, que le soldat a toujours besoin de munitions; je vous prie donc, avant toute autre chose, de me donner une bonne petite pincée de doubles, pour former le contre-poids de mon portemanteau de croupe.
— C'est entendu, mon enfant : nous lâcherons de ramasser tout ce que nous pourrons; mais je veux y ajouter un joli petit chapelet de corail que lu porteras sur loi ; il a été bénit à Noire-Dame de l'Oropa. Sois dévot à la Madone, mon fils, pour qu'elle te protège dans les batailles.
— Très-bien : la couronne au cou ; mais les doubles dans
la poche, maman ; et qu'il y en ait de quoi faire, au moins, les cinq dizaines, avec les Pater en doubles de Gênes et les Gloria aussi ! Quant à la médaille, je me contenterai d'un doublon d'Espagne.
— Ne plaisante point avec le chapelet, Ubaldo : je ne vou drais pas qu'au milieu de ces mécréants de républicains, tu fusses devenu un jacobin !
— Le pensez-vous, ma mère ? Ce que j'ai dit n'était qu'une plaisanterie, pour vous dérider un peu. — Le temps des jacobins est passé; on n'en parle plus et Bonaparte les déteste autant que j'aime, moi, ce petit chapelet de doubles que vous m'avez promis.
— Et de ta chère Irène, tu ne m'en as pas dit un seul mot, Ubaldo ? Elle t'aimait pourtant bien, la pauvre enfant !... — Bienheureuse est-elle, car elle s'est donnée au Seigneur ! Elle m'écrit qu'elle n'échangerait pas son état contre celui d'une reine couronnée !
— Pas même si la couronne était faite avec mes doubles de Savoie? Pour un pauvre cuirassier en campagne, croyez-moi, bonne mère, une couronne de doubles vaut un royaume.
— Oh ! que tu es devenu mauvais !
— C'est le bon bordeaux de Lida qui en est cause ! A propos, n'en auriez-vous pas encore un autre petit verre, mademoiselle? Lorsque je l'aurai bu, vous verrez quelle dévotion, et avec quel amour je vous parlerai des sœurs de charité !... mais vous pleurez, maman? Vous ne voyez donc pas que je m'efforce de dire des niaiseries pour vous amuser? Ne pleurez pas, je vous en supplie, mère ! J'aime Irène au delà de toute expression et le cœur me saigne de n'avoir pas pu la voir à Paris. Je vous dirai que je lui ai écrit, avant de quitter Lyon, une bonne petite lettre toute remplie de tendresse fraternelle qui doit lui avoir fait verser de bien douces larmes. Je lui disais aussi qu'elle tachât de trouver moyen d'arriver, s'il était possible, à avoir des nouvelles de la malheureuse Lauretta que je crois devoir être dans une triste position. Dieu sait où ce gredin de Nardos l'a traînée !
A cette cruelle pensée les pleurs de la comtesse redoublèrent: Ubaldo tâcha de la consoler de son mieux ; puis il quitta
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la salle sous prétexte d'aller laire une petite visite à son cheval, se sentant à son tour gagné par la tristesse, surtout en pensant qu'il allait quitter sa mère le lendemain matin pour aller rejoindre l'escadi on et se mettre en marche avec lui vers la Lomelline. Il annonça son départ à Lida qui l'avait suivi sans que Virginie s'en aperçût et qui l'avait rejoint près des écuries : ils se concertèrent ensemble pour qu'il pût partir au point du jour à l'in&u de sa mèie, à laquelle il voulait épargner le douloureux et cruel tourment des adieux.
Lida rentra auprès de la comtesse qui éprouvait en même temps la joie excessive d'avoir revu son enfant si beau, si vaillant, si bien portant, lorsqu'elle s'y attendait le moins, et l'excessive douleur de devoir s'en sépaier si vite, dans des temps pareils, sur un terrain que l'on se disputait pouce à pouce les armes àlamain;àla veille d'une rencontre terrible avec l'armée de Mêlas; dans la perspective d'une bataille rangée au passage de chaque fleuve, aux fossés de chaque forteresse, à la tranchée de chaque redoute. Et son L'baldo, si jeune encore, si vaillant, si fier, si audacieux; Dieu sait à quels dangers il s'exposera imprudemment : dans combien d'assauts il voudra être le premier ! Elle le voyait blessé, mouranl, agonisant dans un fossé, dans un ravin, dans une forêt. Seul, sans aide, sans secours, sans confession, sans une voix qui lui rappelle la bonté de Dieu, dont la miséricorde sauve les pécheurs par un seul et dernier acte de contrition sin-. cère. — Lida faisait de vains efforts pour la consoler par l'espoir que son fils serait assez heureux pour s'en tirer sans accidents graves; qu'il pouvait être placé à l'arrière-garde, à la réserve, à l'escorte des munitions; à la garde du premier consul ou du quartier-général, la comtesse lui répondait :
— Non, ma chère ; les cuirassiers de la garde sont toujours les premiers à soutenir les premiers chocs; les plus exposés aux postes périlleux ; ils attaquent, ils servent aux renforts; ils poursuivent l'ennemi; ils remettent le combat sur pied.
Pendant qu'elles faisaient ces tristes raisonnements, Ubaldo rentra en faisant sonner les molettes de ses éperons et dit, d'un air vif et gai :
— Je pense bien, maman, que demain vous ne me laisserez pas partir sans me donner un 1 on et copieux déjeunei ?
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Lida, vous voudrez bien, n'est-ce pas, chercher dans le sable du caveau , deux petites bouteilles de vin de Bordeaux, qui m'aideront à faire descendre la grosse côtelette et le bon rognon de veau que vous me donnerez, avant que je ne monte à cheval.
— Ubaldo, s'écria Lida pour distraire la comtesse; comment ? vous voulez engloutir deux bouteilles dès le matin?
— Quoi, mon enfant? interrompit Virginie; tu auras le triste courage de m'abandonner dès demain ? J'espérais que ce départ si précipité n'était qu'une plaisanterie et tu me trompes bien cruellement ?
— Comment faire, maman? Je dois rejoindre l'escadron sous les tours d'ivrée ; je l'ai formellement promis au général ; mais je ne partirai que tard, très- tard dans la journée.
En cet instant l'intendant entre en portant le rouleau de doubles d'or. A cette vue, Ubaldo se secoue, se redresse, frappe ses deux talons l'un contre l'autre, en faisant bruyamment retentir ses éperons et se met à sauter en tapant des mains:
— Bravo, mon très-doux Gerolomino; mais, fais bien attention : il faut qu'il y en ait cinquante; cinq génownes et un doublon d'Espagne : et quelle monnaie me donnes-tu comme réjouissance ?
— Des louis d'or, monsieur îe comte.
— Vive Louis XVI ! cria Ubaldo.
En plaisantant de la sorte, dans l'intention d'égayer, ou du moins d'occuper la comtesse, voyant que l'heure avançait, le jeune officier prit congé de sa mère en lui disant :
— Bonne nuit, maman ; à demain.
Ubaldo descendit aux écuries : il rentra saluer les femmes et les anciens serviteurs, qui pleuraient tous, poussés par des sentiments divers et qui lui rappelaient cent souvenirs de son adolescence. 11 se renferma quelque temps avec l'intendant pour convenir des moyens les plus sûrs de lui faire parvenir de l'argent sur les banques des différentes villes de l'Italie ; il lui recommanda de prendre soin de ses intérêts : il demanda comment allaient les aff ires du comte son père; il apprit que, malgré le désastre occasionné par la dot de Lauretta, les impositions publiques, les dépenses extraordinaires, le patri-
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moine éiail en bon élat, son père, étant devenu rangé el thésauriseur j)lus qu'on ne saurait dire.
Lida, voyant la comtesse retirée chez elle et sachant par Julie qu'elle était couchée, descendit, accompagnée par la femme de chambre, dans le petit appartement d'L'baldo, qui l'attendait. Ils causèrent ensemble longuement et elle reconnut que, sous cette écoice militaire, Ubaldo avait conservé une âme noble, honnête et vaillante et surtout, qu'il aimait passionnément sa mère. Il pleura chaudement à la pensée de la quitter si vite ; il la recommanda à Lida avec supplication et aux bons soins de Julie : il les remercia toutes les deux de l'attachement qu'elles avaient pour sa mère; il ne pouvait pas se résoudre à les congédier. Mais lorsqu'elles furent enfin parties, il se jela sur un canapé sans se déshabiller, et à trois heures du matin l'intendant vint le réveiller. Il descendit triste et le cœur serré, pour surveiller le sellement des montures.
Lida et Julie étaient déjà sur le perron, le saluaient silencieusement avec leurs mouchoirs et pleuraient. Ubaldo leur dit à voix basse :
— Lida... ma mère... je vous recommande ma mère !... — Hélas ! Lorsqu'elle se réveillera et qu'elle demandera son fils. . dites-lui... que je l'aime... que je la vénère... que je lui demande sa bénédiction...
Il monte à cheval et saluant Lida de la main, il s'achemine pas à pas vers la grille de la première cour; mais à peine son cheval dépassait-il de la tèle le seuil de la porte, qu'il voit, une robe blanche se dresser devant lui et une main se poser sur la bride :
— Non ; tu ne fuiras pas ainsi ta mère , s'écrie une voix étouffée : non, ta mère ne dort pas, Ubaldo : elle veille, elle pleure, elle se meurt de douleur et d'angoisse... et tu la trompes ; et tu te sauves sans qu'elle te bénisse ?. . . — Reçois-la, cette bénédiction maternelle et va où Dieu t'envoie!...
Ubaldo atterré se jette à bas de sa selle, tombe à genoux devant sa mère el pressant avec passion sa robe sur ses lè\res, il s'écrie :
— Maman, bénissez-moi : je fuyais pour ne pas vous déchirer le cœur !
UBALDO El IIJEMi.
La comtesse pose sa main gauche sur le casque de l'officier et levant en même temps les yeux vers le ciel et la main droite, elle dit d'une voix fei me et accentuée :
— Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit te bénissent ! que la bénédiction de ta mère te suive dans tes voyages, au champ d'honneur et au milieu de la mêlée! qu'elle soit ton guide, ta lumière, ton courage, ta force et ta défense ! Va, mon fils ! que la sainte Vierge t'accompagne et te protège !
Ubaldo se relève, saisit la main de sa mère, l'embrasse, la pose sur sa cuirasse, à l'endroit du cœur, en s'écriant :
— Maman, ce cœur battra pour vous jusqu'à son dernier battement !
Lida et Julie s'étaient précipitées dans la cour ; la comtesse embrasse son fils, pousse un gémissement et tombe dans les bras de son amie. Ubaldo remonte à cheval précipitamment, donne de l'éperon et s'éloigne à toute carrière, suivi de son cuirassier. •