MARIE SUR LA TOMBE DES PREUX
pant la gourmette, fait tomber son casque. En moins de temps que nous n'en mettons pour le dire, une grêle de coups tombent sur sa tête nue, qui est fendue de trois côtés : ses joues sont déchirées, son front est sillonné, son sourcil gauche est partagé. Ce visage n'est plus que du sang qui jaillit et coule partout, le déforme et le rend horrible, épouvantable pour ses ennemis. Enfin un revers le blesse à la tempe, un autre lui ouvre le crâne. Alors il tombe de cheval, expirant, et s'étend sur ce sol tout trempé de sang.
Pendant ce temps, le général Rapp, avec la grosse cavalerie et la cavalerie légère, secouru par les vétérans de la garde à pied, avait renversé les premiers escadrons d'Ouwaroff, de la garde moscovite, se mêlant par flanc, et frappant d'estoc et de taille sur les cavaliers du centre, qu'il parvient à couper et A mettre hors de combat, les poursuivant, les bousculant, les poussant jusque dans les lignes de Bernadotte, qui les reçoivent la baïonnette en avant, et qui les forcent à se rendre. Le prince Constantin, frère du czar, manque d'être fait prisonnier de guerre dans cette affreuse bagarre. Ce désordre et cette déroute furent si prompts, et la défaite des Russes et des Allemands si complète, qu'en moins d'un instant les canons, les bombes, les chevaux et les drapeaux tombèrent au pouvoir des Français.
Les deux empereurs Alexandre et François aperçoivent des hauteurs d'Austerlitz la terrible débâcle de leurs armées, et remarquent que la défaite de l'aile droite et du centre permet au vainqueur de repousser l'aile gauche dans la plaine d'Austerlitz, de l'envelopper, de la cerner, de la presser entre les gorges des collines, et de la jeter, par les mouvements rapides que Napoléon fait exécuter conire elle, dans les marécages, les terrains mouvants et les fondrières d'Lhrenowilz et de Birubahum.
Le général Rapp après une telle victoire, vole vers le pavillon de Napoléon, et le voyant aux vedettes de la hauteur, il y monte en agitant de loin son chapeau et en criant :
— Victoire! Vive l'empereur!
Mais les Austro-Russes, foudroyés par lesartilleries, renfermés dans un cercle de (eu, poussés dans les marais, dans les mai es, dans la vase, défaits, brisés, écharpés, jettent leurs armes, se
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fendent prisonniers, et demandent quartier ; ccuxqui cherchent à fuir s'élancent sur les glaçons des lacs, qui se hrisent sous eux etlesengloutissenl .Vingt mille prisonniers, quinze mille morts, quarante drapeaux, deux cents canons, quatre cents chariots, tous les hagages et un grand nombre de chevaux, couronnèrent pour Napoléon la victoire d'Auslerlitz et les triomphes de cette grande journée, qui décida des destinées de l'Allemagne et de celles de l'Europe.
Beaucoup de Français aussi, selon le sort commun des batailles, périrent ou furent blessés ces : derniers restèrent dans les enviions d'Austerlitz; dans le camp russe et dans celui des Autrichiens, beaucoup de mourants reçurent de leurs aumôniers les secours de la religion ; mais les malheureux chrétiens de la France, aperçurent-ils jamais avant d'expirer le visage d'un prêtre? écoutèrent-ils jamais la douce voix de l'espérance? s'entendirent-ils jamais rappeler, avant de rendre le dernier souffle, les consolations de la divine bonté, le refuge de ses miséricordes? Sur la terre qui recouvre les ossements de tant de preux, s'élève-t-il une croix solitaire, qui, dans le silence auguste de la mort, vienne parler éloquemment aux ;œurs fidèles, et leur dire :
— Priez pour le repos des champions de la France î
Non; cette croix ne fut pas plantée! Les corps des chevaux > et ceux des cavaliers furent jetés pêle-mêle dans les sillons sanglants: les chrétiens et les bêtes! ! — Déplorable condition de cette époque funeste d'incrédulité que la France, redevenue maintenant plus religieuse, a rachetée dans les champs d'Alger, deConstantine et sur les plages de la Crimée!
Dès que la bataille fut terminée, l'heure de la trêve lui succéda. On vit alors les Russes et les Autrichiens se mêler, sombres et moroses comme des vaincus, aux Français pour la recherche de leurs morts et de leurs blessés : on vit des manipules enflammées errer toute la nuit par le camp : les sapeurs creusaient de longues fosses où l'on jetait sans compter tout ce qui ne bougeait plus : les mineurs les recouvraient. On eût pu voir sous les horribles batteries deClotzau, de Santon, de Pratzen et de Kostieradek, d'immenses montagnes de cadavres affreusement mutilés par les éclats de la mitraille : dans toutes les descentes, les croupes et les vallées de Ilola-
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hilz, dcBlosowiiz/Ulaschowilz, de Luzocowilz, de Salschœn et de Krule, où les mêlées furent plus terribles et plus acharnées, des milliers de blessés gisant abandonnés et gémissants, beaucoup desquels étaient là, depuis plus de douze heures, dans cette saison d'hiver, qui est excessivement rigoureuse en Moravie, les membres déchirés, brisés, tronqués; endurant d'intolérables, d'indescriptibles souffrances. Les chercheurs les posaient sur des brancards et les portaient aux fourgons, ou bien, formant une espèce de siège avec deux mousquets et quelques feuilles, les transportaient ainsi sur les roules de Brunn, d'Austerlitz, de Madritz et de Wasehan pour être soignés dans les hôpitaux et dans les églises.
Dans ces pieuses recherches, on courait ftvec des torches où l'on entendait des soupirs, des plaintes, des gémissements; mais l'obscurité était grande , et l'on passait sans les voir devant les malheureux auxquels la douleur excessive ou l'excessive faiblesse causée par tout le sang qu'ils avaient perdu, avaient ôté la voix; ils restaient abandonnés au froid glacial de la nuit et mouraient dans les spasmes et les angoisses de la plus atroce agonie.
Dans un de ces défilés exploré par un groupe de chercheurs français, un soldat vint à poser son pied sur les reins d'un corps étendu dans un sillon ; se baissant dans les ténèbres, le soldat posa par hasard une de ses mains sur les franges d'une épaulette, et s'aperçut que là gisait un officier : il appelle ses camarades, qui accourent avec les torches et voient l'officier couché sur le ventre et ne donnant aucun signe de vie. On le relève pour tâcher de le reconnaître ; mais il était tombé la face contre terre, et le sang et le sable s'étaient tellement agglomérés et conglutinés sur son visage, que tous ses traits étaient cachés et scellés sous un masque gluant et tenace. Pour reconnaître si ce corps inerte était un cadavre ou s'il conservait encore un souffle de vie, on se décida à lui mettre la main sur les chairs pour savoir si elles gardaient un faible reste de chaleur.
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Le chevalier Francesco Rovereto, cuirassier de la Garde, et le colonel d'Almavilla, qui se trouvaient en juin 1812, aux cantonnements de Wilkowiski, se promenaient , vers le soir d'une belle journée, sur tes bords du fleuve, causant ensemble des projets de Napoléon sur la campagne de Russie qui était à son début. Arrivés dans un beau taillis de vieux chênes, ils s'assirent, l'un en face de l'autre, sur deux grosses pierres posées au milieu d'une clairière, sur un sol tapissé d'herbe fine arrosée par les infiltrations, dont l'eau semblail effleurer les touffes qui s'y reflétaient. Les deux guerriers parcouraient de l'œil avec plaisir ce site frais et agréable. Dans cette inspection circulaire, les regards du chevalier Rovereto tombèrent sur le visage d'Ahnaviila, et, quoique le chevalier, beaucoup plus jeune, ne fût que lieutenant, avec la familiarité qu'autorisent el une commune patrie etuneparen\é,quoique éloignée :
— Colonel, dit-il tout à coup; votre visage est sillonné de cicatrices dans tous les sens : on le prendrait pour une carte de géographie; chaque blessure y marque la place d'une province!
— Il y en a onze bien comptées, répondit le colonel : je les dois toutes à la générosité des sabres moscovites, qui m'ont giatifié de ce beau patrimoine à la bataille d'Austerlitz. L'Empereur me disait, il y a quelques jours, à la revue qu'il a passée avec Murât :
— Colonel, voici le temps venu de rendre aux Russes les baisers dont ils vous ont couvert le visage à Austerlitz.
— Sire, ai-je répondu, je me sens en reste de politesse; je les embrasserai si bien à la française, que la rose y restera marquée, comme disaient les paladins de Chailemagne.
— Certes, colonel Almavilla, reprit le lieutenant, je crois
bien que si tous les visages des grenadiers et des cuirassiers de la Garde étaient aussi bien brodés que le vôtre, ce serait admirable à voir ! mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez pu survivre à de telles blessures, principalement à celles du crâne !
— Je dois la vie aux saints apôtres Pierre et Paul! Que n'ai-je été plus fidèle à la promesse que je leur avais faite !... — Mais au milieu de la vie des camps, de la licence militaire, des mauvaises mœurs et de l'irréligion, j'ai manqué de parole au bon Dieu.
— Qu'ont à faire ici les Apôtres? Est-ce qu'ils vous ont apparu pour panser vos blessures?
— Non, lieutenant; mais c'est pour l'amour d'eux que j'ai été soigné avec la plus grande affection, et que Ton m'a arraché à la mort qui me tenait déjà sous sa griffe inexorable : voici le fait. — La veille de la hataille d'Austerlitz, étant caserne dans un monastère abandonné, j'y trouvai par hasard deux belles gravures de saint Pierre et de saint Paul que je roulai et que je mis entre ma cuirasse et ma poitrine. Me trouvant, le lendemain, au plus fort de la mêlée, je tombai , couvert de blessures et mourant, dans un sillon, où je restai pendant toute la journée au milieu d'une mare de sang : ce sang et la terre qu'il avait imprégnée, collèrent sur mon visage une couche épaisse qui le cachait tout entier. Un soldat qui avait heurté mon corps dans la nuit, et qui me trouva un léger reste de chaleur, me transporta, aidé par ses camarades, à la grande abbay e de Brunn, sur un brancard Je ne sais ni quand, ni comment j'y suis entré, car j'étais presque sans vie : on m'a dit plus tard qu'on m'avait porté dans la grande salle du chapitre où se trouvaient déjà plusieurs officiers, capitaines et colonels blessés que les bons moines de cette nombreuse et sainte abbaye soignaient avec une charité toute chrétienne. En dégrafant ma cuirasse, les religieux trouvèrent sur ma poitrine deux rouleaux ensanglantés; les ayant ouverts et voyant les deux pieuses images zébrées de sang, ils 'es baisèrent dévotement en disant :
— Voilà donc, au milieu de tant de mécréants, un officier pieux ! Que Dieu le bénisse ! Il avait les saints sur sa poitrine; c'est de la foi, cela !
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— Qu'on le transporte chez moi, ajouta le père abbé tout attendri.
En attendant, les chirurgiens parviennent à me dégager la ligure, la lavant avec du vin chaud : ils aperçoivent mes ba- Idfres qu'ils cousent avec de la soie, et rapprochent sous des bandelettes : enfin, ils m'accommodent comme une vraie momie : quant à moi, je ne sentais rien; on eût pu me couper en morceaux sans me réveiller. Au bout de deux grandes heures, après mon pansement, je sors tout à coup de ma létargie, et il me semble, comme dans un rêve, que je me trouve dans le chœur d'un couvent, où j'entendais, où je croyais entendre les religieux qui chantaient :
— Jérusalem, cito veniet sains tua ; salvabo te, et liber abo te, n'Ai timere: ego emm sum Dominus Deus tuus, Sanctus Israël, Bedemptor tuus.
Je prête l'oreille, et j'entends d'autres chants qui parlent de Jésus, qui vient au monde pour notre salut. Mille idées me roulaient dans la tête, entre autre?, celle que nous étions aux fêtes de Noël:
— Mais non, me disais-je, ce ne sera que dans vingt jours: la bataille d'Austerlitz a eu lieu le 2 décembre; ah ! la bataille !... Mais j'y étais, moi aussi, à la bataille !... et j'ai tappé sur les Russes un peu proprement !
Et d'autres chants qui semblent retentir sous les voûtes d'un temple :
— Ecce Dominus veniet cum splendore descendens, et virtus ejus cum eo.
A ces nouveaux chants qui réveillent en moi toutes mes anciennes idées religieuses, je m'imagine que Dieu m'avait fait miraculeusement transporter dans l'ermitage de Lanzo, et sans autre réflexion, je saute en bas de mon petit lit, pour m'agenouiller et réciter un Pater à Jésus, mon Rédempteur ; mais je n'avais plus de force et je tombai sur mes deux mains: je voulais pourtant dire mon Pater ; mais ayant cessé de prier depuis bien des années, et me sentant la tête troublée par les nombreuses blessures que je venais de recevoir, je ne pus jamais venir à bout de réciter l'Oraison Dominicale tout entière. J'eus tant de honte de me trouver tellement descendu au niveau des brutes, que ie m'écriai :
— Soigneur mon Dieu ! pardonnez à celte bète insensée qui né sait plus vous invoquer!... — Animal, continuai- je à me dire avec colère : vois où tu en es arrivé ! à ne plus savoir, même tm Pater, que le plus petit pâtre, le plus stupide paysan chrétien sait aussi bien que les mois de papa et de maman !
Pendant que je gémissais douloureusement, je vois une révcvbc'iation de lumière sur la muraille ; je me sens saisir par quatre vigoureux bras et replacer sur ma couche. Avec l'œil libre qui me reslait à travers mes bandages, j'apeiçois un vénérable moine en cheveux blancs, qui arrangeait mes oreillers sous ma tète avec une affection inexprimable.
— Homme charitable, lui dis-je presque en tremblant, qui êles-vous et où suis-je?...
— Vous êtes, me dit-il gracieusement en bon français, dans le monastère de Saint-Benoît, de Biùrm, dont j'ai l'honneur d'être l'abbé très-indigne, et où vous avez été transporté tout couvert de blessures qu'on a soignées dans cette chambre qui est la mienne.
— Et où Ton chante, au milieu du bruit des batailles, la douce paix du Seigneur, en élevant les louanges de sa glorieuse venue dans ce monde?
— Mon enfant, vous avez entendu la voix des moines qui psalmodiaient au chœur les matines de YAvent et les espérances de salut que nous a données l'incarnation du divin Verbe : ils ont, pendant toute la journée, assisté et soigné les blessés, et après un court sommeil, ceux qui ne sont pas de garde près des malades, sont descendus au chœur, suivant l'usage. Cette petite fenêtre, par laquelle les voix sont montées jusqu'à vous, ouvre justement sur le chœur, et c'est par là que je prie la nuit devant le très-saint Sacrement qui se trouve sur l'autel placé en face d'elle.
— Mou révérend père, lui dis-je tout consterné ; ôtez-moi d'ici ! Je suis un pécheur indigne de demeurer dans ce saint lieu !
Le moine vénérable fit retentir une sonnette, et dit au frère convers qui arriva à son appel :
— Frère Boniface, apportez ici la petite réfection que vous trouverez auprès du feu: ce bon capitaine, qui a perdu tant de sang, en a grand besoin.
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Le corners sortit, et rentra de suite avec une tasse de consommé qui réveilla tous les esprits dans ma poitrine. Alors l'abbé me raconta qu'il avait été officier des Gardes suisses à la cour de Louis XV, et que s'étant fait moine, il vivait depuis trente ans dans cette abbaye. Il ajouta qu'il ne souffrirait jamais qu'on m'ôtàt de sa chambre, et qu'il voulait coucher dans un petit cabinet tout à côté, pour accourir à mon moindre besoin; il finit en me disani de prendre patience et de ne penser qu'à me guérir.
— Mon père, répondis-je tout ému et tout confus d'une charité si héroïque; mon père! J'ai plus besoin de guérir mon âme que les blessures de mon corps; car je suis un soldat qui a passé plusieurs années de sa vie sans penser à son Dieu et l'oubliant si complètement, qu'il ne se souvient plus des prières que la moindre vieille femme chrétienne récite par cœur.
L'excellent abbé prit tendrement mes deux mains dans les siennes et les serra en me disant d'avoir confiance en Dieu. — Vers la Noël, je me sentis assez bien remis peur pouvoir me tenir sur mon séant dans le lit, et je me confessai au père abbé avec une joie qu'il partagea de toute souàme.— Rovereto, aucune langue ne saurait dire tous les soins paternels dont ce saint moine me combla pendant plus de quarante jours ; ce qu'il faisait pour moi, tous ces bons religieux le pratiquaient de grand cœur envers les autres Français blessés, vivant en commun avec eux: c'était chose singulière avoir qu'un général, pur exemple, se promener lentement dans ces lo;igs corridors, soutenu par deux convers trapus ; un autre, auquel un boulet de canon avait emportéles deux jambes, élait traîné dans une petite voiture sous les galeries; un colonel manchot; un capitaine avec une jambe de bois; un autre avec un bras en écharpe; celui-ci n'avait plus qu'un œil: celui-là n'avait ni nez ni oreille. Le plus grand nombre avaient la tèle empaquetée , les doigts coupés , les côtes enfoncées; on en voyait marchant avec des béquilles, ayant une bille de bois à la place d'un pied; les boiteux étaient là en majorité; il ne manquait pas d'épaulés, de disloqués, d'éreintés. — Je vous dis la vérité, mon cher Rovereto : la première fois que je me trouvai dans le corridor, à cette galante promenade, et que j'y montrai mun beau minois, gravé et entaillé comme un tableau
d'arpentape, je ne pus retenir une folle envie de rire qui me saisit à la gorge. Mais le rire expira sur mes lèvres en voyant, au milieu de ces braves mutilés, — si bien portants et si complets il n'y avait qu'un mois, — ces charitables cénobites, servant de pied au boiteux, d'oeil à l'aveugle, de bâton au languwsant, de mère à L'affligé (I). — Non, je n'oublierai jamais tant de bonté, tant de charité de ces bons serviteurs de Dieu! En souvenir de tous ces bienfaits, j'ai toujours, dans les guerres continuelles qui se sont succédé depuis sept ans, fait respecter et défendre les monastères. Je vous affirme que dans les guerres d Italie, du Tyrol, de l'Autriche, de la Bavière et des autres contrées catholiques de l'Allemagne, je n'ai jamais été aussi bien logé que dans les monastères et dans les couvents.
— Nous le savons bien, nous autres Piémontais, répondit Rovereto; nous qui ne connaissant pas, — si ce n'est quelquefois de vue, — les religieux de n'importe quel couvent, pouvons néanmoins voyager partout où il y en a, dans toute l'étendue du Piémont, sûrs d'être accueillis, hébergés, traités avec toute sorte d'égards, avec cette courtoisie, cette politesse antiques, qui, bannies de notre moderne société, se sont faites religieuses et se sont réfugiées dans les monastères. A Saint- Pierre de Savigliano, à la Sagra de Saint-Michel, à l'abbaye de la Novalaise, à celle U'Altacomba, dans beaucoup de couvents de Dominicains, j'ai été reçu avec la plus grande cordialité, et soyez assuré que, même dans les plus pauvres 'petits couvents de zoccolanti et de capucins, vous trouverez ce bon visage, et surtout ce bon cœur que vous chercheriez ailleurs inutilement.
— C'est précisément à cause de cela que je suis très-fâché que l'Empereur, dans son extermination des ordres religieux, ait enlevé à l'Italie sa gloire de piété, de science, de doctrine, d'inépuisable bienfaisance, de politesse et de courtoisie. 11 a été alléché par l'appât de tant de riches et vastes domaines, dont il a tiré des sommes incalculables qui se sont évanouies comme le brouillard au vent, et il a laissé l'Italie pauvre et nue, sans lui avoir donné pour tant de millions engloutis
(1) Ceci nous a été raconté verbalement par le brave à qui arriva la cruelle aventure que nous avons rapportée ciaus tous ses détails et avec toutes ses douloureuses circonstances. [L'auteur.)