‹ Ubaldo et IrèneChapitre 77 sur 94 · IL · texte numérisé non relu

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image de l'enfer ! Notre armée s'est trouvée dans cet état désespéré. L'air la gèle, le ciel la couvre de neige, la terre l'engloutit, la cloue, l'étouffé et la noie : l'ennemi l'entoure, la charge, la frappe et la met en déroute. — Ces hommes dont l'aspect seul faisait trembler l'Europe terrifiée, il n'y a que quelques mois, meurent maintenant de froid et de faim : ils ne peuvent même plus manger la nourriture qu'ils rencontrent; leur estomac affaibli la rejette : le feu gangrène leurs membres gelés au lieu de les réchauffer : tous les secours tardifs, quand ils ne sont pas inutiles, deviennent un poison terrible et mortel !

— Ce que vous dites là, colonel, est parfaitement vrai. Il nous est arrivé la nuit dernière un pauvre soldat italien, tellement saisi par le froid, qu'en voyant la femme de mon concierge prête à enfourner, il s'est planté devant la bouche ardente du four en ouvrant ses habits pour que la chaleur pût ranimer sa poitrine; mais au bout de quelques minutes, il commença à bâiller, ses yeux s'égarèrent; il devint livide, sa figure enfla et il tomba par terre, se roulant et se tordant dans d'atroces douleurs qui s'emparèrent de ses jointures, de sa poitrine et de ses entrailles: le malheureux poussait d'affreux hurlements. Ma fille Edwige, dont l'appartement est au-dessus de la loge du concierge, en entendant ces cris, quitta précipitamment son lit, la bonne et pieuse enfant, et s'enveloppant dans une fourrure, accourut vers le four par un escalier dérobé. En voyant cet infortuné souffrir de la sorte, elle le fit emporter dans une petite chambre où est l'étuve, lui détacha le sac qu'il avait au dos, le fit déshabiller et mettre au lit. Par des fumigations et des frictions faites avec de la laine bien chauffée, qu'elle lui prodigua charitablement, elle parvint à calmer un peu ces douleui s spasmodiques : alors elle se recoucha, espérant qu'au bout de quelques heures les souffrances du pauvre soldat cesseraient tout à fait. A mon lever, ma fille est venue, ce matin, me rendre compte de ce qui était arrivé; je suis descendu avec elle auprès du malade; je l'ai trouvé les membres contractés et tout violets; nous lui avons fait prendre une tasse de bouillon qu'il a trouvé bon et qui a semblé le soulager. Je lui ai demandé en français de quel pays il était ; il m'a dit qu'il était Italien et natif de Venise.

Pendant que le noble slave racontait ceci à Ubaldo, un< charmante jeune fille en costume polonais entra dans la chambre, elle portait un corsage de satin vert foncé, orné de petites ganses en or et bordé de tiès-belles fourrures en martre zibeline; sa coiffure consistait en une toque de velours bleu de ciel surmontée d'un gland d'or; elle avait un pardessus de cachemire amarante et était chaussée de jolies petites pantoufles en maroquin rouge. A la vue de cette gracieuse jeune fille, Ubaldo pensa à son Irène et soupira, car elle lui ressem blail par la taille et par son air calme et modeste.

— Papa, dit la jeune fille en polonais, je crois que notre pauvre soldat va plus mal que ce matin : il a enflé tout à coup ; la couleur violette de ses joues s'est changée en un jaune citron et son visage est tout tiré.

— Ma chérie, répondit le père en français, le chevalier que je te présente est un gentilhomme italien, colonel de cavalerie : nous pouvons le mener auprès de notre malade.

Se tournant alors vers Ubaklo, il le pria de vouloir bien descendre avec eux chez le soldat ; il y consentit volontiers. En entrant dans l'étuve, le colonel aperçut un beau jeune grenadier de l'armée d'Italie enfoncé dans un moelleux lit de plume : en voyant la croix et le hausse-col d'Ubaldo, le soldat reconnut un officier et porta la main à son front pour exécuter le salut militaire. Le colonel lui fit un gracieux signe et lui demanda en italien comment il se trouvait.

— Mal, uion officier, répondit-il ; très- mal! Je fais partie de la brigade du général Pino: je me suis battu, avec mesvaillant? compatriotes, à la fameuse journée de Malojaroslawilz, où nous avons soutenu la gloire de l'Italie; mais à présent je n'en ai plus pour longtemps ! Sans les soins de cette angélique demoiselle j'en aurais déjà fini. — 0 mon officier ! hier, à l'heure qu'il doit être, j'étais pourchassé par les cosaques qui nous ont poursuivis sur la brune, pendant que nous faision une petite halte : ils nous ont mis en déroute, parce que le froid était si cuisant et si terrible que nous n'avons jamais pu saisir nos fusils qui étaient en faisceaux dans le camp. J'ai couru jusqu'à ce château où Dieu m'a accordé le secours de cette céleste jeune fille, qui n'a pas quitté mon chevet et qui a cherché à me consoler en me parlant du Seigneur dont son

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cœur innocent est rempli. Elle a daigné me raconter, pour me distraire, les aventures et les malheurs de sa noble famille : elle m'a dit qu'elle vivait bien modestement avec monsieur son père, qu'elle aime à l'adoration. — Mon officier. Dieu a regardé ce bel ange en pitié et il veut la récompenser dès icibas de l'immense charité dont elle a usé envers moi et avec laquelle elle adoucit et console les derniers moments d'un pauvre soldat. Dites-lui que je l'institue héiitière unique et légataire universelle de mon sac militaire. A la prise de Moscou, j'ai recueilli un trésor de diamants dans plusieurs palais abandonnés : j'étais à Venise, sai tisseur de bijoux; jeu connais la valeur; il y a dans mon sac des diamants pour plus d'un million et demi; il y en a à pointe, à goutte, à facettes, du plus fort carat que l'art du joaillier ait connu; j'ai de très-grosses émeraudes de Golconde, des rubis de Lahore, dont plusieurs sont de ceux qu'on appelle escarboucles, à cause de leur éclat rayonnant : il y en a une dizaine qui ont appartenu à une couronne royale.

Le soldat parlait a^ec effort; la gangrène poursuivait rapidement son œuvre destructrice ; sa voix s'affaiblissait et sa vie s'éteignait... — 11 fit alors un effort suprême et appelant par un signe, la jeune fille auprès de lui : lui prenant la main, il laportaà ses lèvres avec une expression sublime d'affection, de dévouement, de reconnaissance et de respect, eu lui disant d'une voix expirante :

— Mademoiselle, que Dieu vous paie et vous récompense de votre charité... Je vous lègue mon sac de soldat...

La noble et can lide Edwige, qui était toute en pleurs, ne lui répondit que par un signe du visage, indiquant qu'elle acceptait le pauvre héritage et avec son mouchoir parfumé, el!e essuyait la froide sueur de la mort qui mouillait son front, en présentant à ses baisers un petit crucifix sur lequel le soldat rendit le dernier soupir. — Alors le père prit sa fille sous le bras pour la ramener au salon; Ubaldo se chargea du sac et les suivit.

Arrivés aux appartements supérieurs, le colonel déposa le sac sur une table et l'ouvrit. Entre quelques chemises de grosse toile, il trouva un petit paquet entouré de chiflons : c'étaient les pierres précieuses. Le premier objet qui s'offrit

LA RETRAITE DE MOSCOU. 4b7

aux regards, fut une tabatière en or, entourée de douze brillants de la plus belle eau, plus larges que l'ongle du pouce, encadrant une jolie miniature qui était le portrait de Catherine 11 : cette boîte était remplie de tous les autres diamants recueillis par le soldat. On trouva ensuite des pierres trèsprécieuses, renfermées dans divers étuis, les unes enchâssées en épingles ou montées en bagues; les autres, détachées. Il y avait un collier de perles grosses comme des noisettes*; des bracelets en émeraudes, en saphirs orientaux, en rubis, en opales d'un éclat merveilleux. Mais la plus grande richesse consistait en bagues formées de solitaires d'une grosseur et d'une eau admirables: il y avait les escarboucles brillantes comme des étoiles dont le pauvre soldat avait parlé au colonel : dans d'autres paquets, il y avait des centaines de diamants de toutes les sortes ; mais tous si beaux que l'appartement en était vraiment illuminé. Enfin, ce pauvre sac de chiffons renfermait un vrai trésor (1).

La bonne Edwige était restée en extase devant tous ces joyaux, pleurant avec chagrin et avec gratitude la mort du pauvre grenadier; mais son père, qui connaissait la qualité et la valeur des pierres précieuses, vit tout de suite de quelle fortune sa fille venait d'hériter et en remercia la divine Providence qui avait voulu consoler sa pauvreté par une voie si extraordinaire, mettant cette pieuse jeune fille à même de contracter une splendide alliance tout à fait digne de sa haute origine. Edwige ne toucha à aucune de ces pierres éblouissantes ; mais posant la main sur le collier de perles :

— Papa, dit-elle, je voudrais bien offrir ceci à la Vierge miraculeuse de Mohilow pour le repos de l'âme du pauvre défunt : nous prierons M. le curé (le pope) de dire beaucoup de messes à son intention...

Les larmes l'empêchèrent de poursuivre.

Lbaldo passa deux jours chez cet aimable gentilhomme; profitant du passage d'un corps de troupes du duc de Bassano, qui venaient de Polotsk, il se joignit à elles et courut les chances de cette terrible retraite où il manqua de périr, d'a-

(l) On a lu ce fait daiis les feuilles françaises du mois de décembre 1812; il fut publié plus tard dans la Gazzetta milanese, du royaume d'Italie.

(L'auteur.)

bord, à l'affreux passige delà Bétésina ; puis à ceux du Niémen ou du Narew. 11 parvint pourtant à hiverner avec ces pauvres débris, jusqu'à ce que Napoléon (qui, en décembre, avait été de Wilna à Paris), ayant mis sur pied une armée nouvelle, fût revenu à Erfurlh, en avril 1813. Ubaldo, avec les vaillants soldats du maréchal Ney, assista à l'assaut et à la prise de Weissenfelds. Dans les premiers jours de mai, il fut légèrement blessé à la bataille de Lutzen ; ce qui ne l'empêcha pas de se battre comme un lion, les 20 el 21, aux grandes journées de Bautzen et de Wuitschen où fut tué par un boulet le maréchal Duroc, le meilleur ami de Napoléon, qui le pleura amèrement.

Au mois de septembre de celte même année 1813, pendant qu'Ubaldo campait à Wartembourg, sur l'Elbe, il reçut des lettres de sa mère qui, après lui avoir parlé des angoisses qu'elle avait éprouvées depuis la funeste retraite de Moscou jusqu'au îvçu de sa lettre datée de Breslau, c'est-à-dire depuis neuf mois de la plus affreuse incertitude sur le sort de son fils, lui donnait des détails très-circonstanciés. Elle lut parlait d'une grave maladie de son père dont il entrait à peine en convalescence, et que depuis longtemps il était devenu triste, distrait et incapable de la moindre occupation sérieuse. « Ah! que cette « guerre finisse! » écrivait la pauvre mère; « et que je puisse « embrasser mon Ubaldo; le revoir auprès de moi, après « une si longue absence, et recevoir de lui les consolations <( qu'un fils affectueux peut seul donner à une tendre mère ! » Elle lui apprenait sur son Irène les particularités les plus douces, les plus émouvantes : celte fille angélique était heureuse dans l'exercice de ses œuvres de charité : elle avait passé plusieurs mois dans les hôpitaux des Pyrénées où elle avait donné les soins les plus affectueux aux blessés de l'armée d'Espagne qui tous bénissaient cette main si charitable, qui répandait tant de consolants bienfaits sur les innombrables misères de ces victimes de la guerre.

La comtesse terminait sa lettre en disant qu'elle aurait voulu pouvoir lui donner des nouvelles de Lauretta; mais qu'elle avait eu beau demander, chercher, investiguer, tant en France que hors de France, elle n'en avait jamais pu savoir la moindre chose : cette malheureuse créature, si elle n'était

LA FOILE FURIEUSE. 45$

pas morte, devait avoir été menée au bout du monde par son infâme ravisseur. D'une manière ou d'une autre, la pauvn Lauretta ne pouvait être heureuse ; 'la bénédiction de Dieu n'avait pas sanctifié son mariage clandestin, qui avait fai» verser à sa mère tant de larmes et avait causé tant d'amertume à son père. — Les bénédictions et les sentiments de ten dresse que contenait cette lettre étaient si vifs et si affectueux qu'Ubaldo, tout fier soldat qu'il était, ne put s'empêcher de la tremper de larmes et de la suspendre à son cou pour la mettre sous la garde de son cœur de fils!

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