LIV. — LA FOLLE FURIEUSE
Nous avons, dans ce livre, plus parlé de Lauretta que d'Irène : beaucoup de nos lecteurs s'expliqueront difficilement pourquoi nous avons intitulé notre travail ubaldo et irè>e, lorsqu'on y parle bien plus de la sœur égarée que de la chaste et pure jeune fille. En ceci, notre but a été de prouver aux jeunes gens que les filles sages et pieuses ne font guère parler d'elles, parce qu'elles aiment, comme la fraise des bois, à se cacher sous l'ombre des buissons ; mais le parfum qu'elles répandent est si suave et si pénétrant que la main qui les cherche suit l'odorat, les trouve, les cueille et les savoure avec délices. La vertueuse enfant qui ne se prodigue jamais, qui se recueille en elle-même, brille de sa splendeur naturelle; tandis que la jeune personne hardie jette autour d'elle une fausse lueur qui choque l'œil et passe vite, laissant derrière elle l'odeur désagréable d'une traînée sulfureuse.
Irène vécut et grandit dans la demeure domestique nourrissant son cœur d'affections calmes et douces et entretenant son esprit de ces hautes et magnanimes pensées qui dépassent l'humaine faiblesse et volent vers Dieu, puisant en lui cet amour ineffable qui donne une vie nouvelle et réveille les
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flammes d'une ardente charité, victorieuse de 1 amour-propre et procurant les biens éternels pour les autres et pour ellemême. Nous avons vu cette angélique petite fille, qui donnait, dès l'enfance, la mesure de cette âme noble, généreuse et désireuse de grandes choses ; mais nous ne sommes pas descendu dans ce coeur pour y lire les luttes qu'il dut soutenir contre lui-même pour vaincre ses passions, en éteindre les ardeurs, diriger toutes ses pulsations sur la route épineuse de la vertu et monter vers les régions sublimes- de la paix et du repos de ces âmes élues qui ont su conquérir la victoire d'elles-mêmes, pour y jouir du prix de leur constance héroïque. L'âme amoureuse de son Dieu, travaille dans son for intérieur, comme la racine de l'arbre et ce travail donne les fruits les plus doux, les plus beaux, les plus savoureux !
L'entretien de la comtesse Virginie avec Lida, dans le cabinet de verdure de San-Roberto, nous a appris comment Irène avait obtenu de l'avarice et de la bizarrerie paternelles la faveur tant désirée de devenir l'épouse du Christ dans la communauté des sœurs de saint Vincent de Paul. Nous connaissons les saintes ferveurs, les fortes entreprises de cette âme d'élite qui ne reculait devant aucune difficulté lorsqu'il s'agissait de se vaincre ou de répandre généreusement les trésors et les douceurs de l'amour divin dans les hôpitaux civils et militaires, au lit des infirmes ou sur le grabat où gémissent les pauvres abandonnés. Vers la fin de 1812, Irène fut, de Perpignan, où elle soignait les blessés de la guerre d'Espagne, rappelée à Paris et nommée supérieure et directrice de l'hôpital des aliénées, la Salpè trière, fonctions pour lesquelles elle avait fait ses premières armes dans son pieux ministère de chrétienne charité.
Une nuit, pendant que les sœurs de garde veillaient dans les salles, la concierge monta près d'Irène pour lui dire que quatre gendarmes venaient d'amener une femme qui avait été subitement atleinte de folie chez un restaurateur, près de leur caserne, et qu'ils avaient eu grand'peine à saisir, tant ses accès étaient furieux :
— Les gendarmes pensent que c'est une infortunée, que son maria trompée et abandonnée à leur arrivée dans Paris, ajouta la sœur portière; les maîtres du restaurant ont dit aux
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gendarmes que cette femme était entrée chez eux ce soir-là, avec un homme qui paraissait être son mari; que celui-ci avait commandé un souper délicat et copieux, que lorsqu'ils en furent au dessert, l'homme dit à la femme :
— Je sors un moment dans la cour et je reviens de suite. Il sortit : la femme continua démanger; puis elle attendit.
Mais une demi-heure, une heure se passèrent sans amener le retour du mari. La femme s'impatientait : elle demanda aux gaiçons de service d'aller à la recherche de son mari, qui était sorti dans la cour : on y fut ; il n'y avait personne. Cette dame donna alors des signes d'inquiétude et d'agitation : elle pâlissait beaucoup, se levait, allait vers la porte, appelait, revenait s'asseoir en soupirant; puis recommençait le même manège. Minuit sonna, on lui présenta la carte à payer et le bourgeois vint la prier de se retirer, l'heure de fermer l'établissement étant venue. Cetle pauvre dame qui, depuis quelques moments, paraissait plongée dans de sombres et funestes réflexions, se leva impétueusement en s'écriant :
— Mon Dieu! je suis sans le sou..... — Je ne sors pas d'ici !... En prononçant ces mots d'une voix creuse, elle saisit le
bras du maître, le serre avec une force convulsive, tournant les yeux d'une manière effrayante, grinçant des dents de façon à faire frémir. Le bourgeois cherchait à se débarrasser de celte étreinte ; mais il ne pouvait pas parvenir à desserrer ces doigts d'acier. Tout le monde de la maison accourut; on arracha celte femme du bras du maître qu'elle avait, pour ainsi dire, tenaillé, on la jeta dehors et on ferma la porte. Alors celte femme poussa un rugissement épouvantable en s'arrachant les cheveux au milieu de la rue. Ce hurlement de bête féroce avait été entendu par les gendarmes de la caserne voisine : un brigadier et quatre hommes accoururent : le brigadier lui adressa des questions qu'elle laissa sans réponse, continuant de rugir comme une lionne blessée. On appela le restaurateur qui raconta ce qui était arrivé : on fut chercher une \oiture, ei, après avoir fortement garrotté la folle furieuse, on l'y transporta et on nous Ta amenée (I).
(t) L'auteur pardonnera, sans doute, à un homme qui a passé trente-cinq années de sa vie à Paris et qui en conitëii toutes les localités et toutes les ha-
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Sœur Irène descendit à la porte et vit à la faible clarté de la lanterne cette infortunée, étendue par terre où les gendarmes l'avaient déposée, encore garrottée et les pieds noués ensemble avec un cordeau qui l'empêchait de lancer des ruades : comme elle faisait mille efforts pour mordre ainsi qu'un chien enragé, un militaire lui tenait fortement la tête par derrière. La Mipérieure ordonna aux hommes de la maison de lui mettre la camisole de force et de la transporter au quartier des furieuses : elle dit à deux sœurs de lui pratiquer une abondante saignée et la lit garder à vue pendant le reste de la nuit : à leur visite du lendemain, les médecins aviseraient. On souleva la folle qui hurlait, frémissait et se tordait, et on la coucha sur un matelas, en l'attachant avec de gros écheveaux de ehanvre, à la tête et aux pieds de sa couchette.
Une sœur entra, le matin suivant, dans la chambre de la supérieure pour lui rendre compte de l'état de la dernière venue et le fit en ces termes :
— Ayant, d'après vos ordres, ma mère, tiré plusieurs palettes de sang a la malade, elle est entrée dans une sueur trèsabondante qui a semblé la calmer un peu : on voulut alors, selon les prescriptions de l'art, la mettre dans un bain pour détendre et assouplir les nerfs, radoucir la peau et mitiger la violence du sang ; nous défîmes les échevaux des épaules et ceux des coudes pour la déshabiller et la plonger dans la baignoire. Elle était immobile, les yeux fixes et dilatés; elle n'avait pas proféré un mot pendant la nuit et s'était laissé raser la tôle et retourner comme un corps mort ; mais ayant trouvé, suspendu à son cou, un petit scapulaire du Mont-Carmel, tout gras et tout usé, je voulus le lui enlever pour que l'eau chaude n'achevât pas de le réduire en bouillie ; cette femme, prompte comme la foudre, porta ses deux mains sur sa poitrine et saisit son scapulaire, en criant atrocement .
— Malheur à moi; malheur à moi!...
Nous eûmes heau tâcher de la calmer en la caressant, en prononçant de douces paroles, en lui disant de n'avoii aucune crainte; que nous ne lui prendrions pas son petit
hitudes, les changements qu'il a dû apporte-r dans quelques-uns des détails de ce passage. [Le traducteur.)