I.\ HI1.1.K FURIEUSE. 4<i
habit; que nous aussi, nous aimions beaucoup la lionne Vierge: rien n'y fit. Cette femme n'entend rien, ne répond rien : nous voulûmes écarter ses mains; elle les serrait avec violence et se raidissait comme une barre de fer. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'elle s'élance comme un tigre pour mordre ; elle rugit, elle écume ; si ses pieds n'étaient pas attachés avec d< ux forts écheveaux de chanvre, elle se précipiterait en bas de son lit, car elle se tord, se démène, se r iule, se débat, se replie, se groupe et se dénoue comme une couleuvre dont la queue serait prise sous une pierre de moulin. En se démenant de la sorte, le bandage de sa saignée s'est défait, le plumasseau a sauté en l'air, le sang a coulé dans son lit at a inondé son visage et son corps à la rendre effrayante à voir ! Quatre de nos plus robustes infirmières sont autour d'elle; Geneviève est enfin parvenue à mettre le gras de son pouce sur la veine et deux autres lui tiennent la tète pour qu'elle ne la morde pas.
La mère Irène, en entendant ces détails, se leva et se dirigea vers le quartier des folles furieuses. En entrant dans le cabanon et en jetant les yeux sur le petit lit, il lui sembla voir une furie de l'enfer, tant cette malheureuse était furibonde, effrayante, hideuse, épouvantable ! Ses joues, son cou et sa poitrine étaient couverts de larges taches d'un sang noir et fumant ; une bave écumeuse bordait les coins de sa bouche ; ses yeux démesurément ouverts, lançaient des jets de flamme ; ses cheveux se hérissaient et se dressaient sur sa tête et ses mains étaient toujours jointes et pressées sur son scapulaire.
L'habile supérieure ordonna les moyens les plus efficaces et les plus propres à apaiser cette crise frénésiaque et parvint à resserrer sa saignée et à rattacher la folle par les épaules et les coudes aux côtés de la couchette. Elle prit une éponge et commença à lui laver le visage avec de l'eau tiède; mais lorsqu'elle en fut à nettoyer le menton, la main de la mère Irène se prit à trembler et son cœur à battre tumultueusement. Les traits de ce visage ne lui étaient pas inconnus. Elle fit quelques pas en arrière etl'examina attentivement... Elle reconnut, hélas !... sa sœur... la pauvre Lauretta qu'elle et ses parents avaient pleurée pour morte !
A cette vue, la vierge intrépide rappelant et concentrant
4t>4 UBM.DO FT IKF.NF..
toutes ses forées à son cœur, se rapprocha de la furieuse et se mit à appeler de sa voil la plus tendre :
— Lauretta ! Lauretta !
A cette voix, à ce nom, la folle tourna la tète, fit une tentative pour se lever, fixa des yeux étonnés sur la figure de la religieuse et ôta ses mains de dessus son scapulaire. Irène le prit alors dans les siennes et le mettant sous les regards de l'infortunée:
— Regarde, dit-elle, ô ma Lauretta tant aimée, tant désirée, tant regrettée; regarde le signe manifeste de ton salut ; vois M nie qui t'a gardée jusqu'ici maternellement; qui laisse tomber sur toi un doux regard de miséricorde; qui veut que tu sois à elle...
— Je l'ai trahie, cria la folle avec rage : elle m'a maudite...
— Non, Lauretta, reprit Irène en pleurant ; non : Marie t'aime ; elle te pardonne; elle te sauve ! Embrasse ta protectrice.
En disant cela, Irène approcha le scapulaire des lèvres de sa sœur. Mais la furieuse s'élança, le mordit et le tint serré entre ses dents. Il n'y eut plus moyen de lui faire ouvrir la bouche ; elle grondait sourdement comme un chien qui grogne; ni les prières ni les caresses ne purent parvenir à lui faire lâcher prise.
La pieuse épouse du Seigneur, voyant que tous ses efforts restaient impuissants, fit appeler les plus ferventes de ses religieuses, et, se mettant avec elles à genoux autour du lit, elles entonnèrent les litanies de la Vierge, lui demandant avec ardeur d'avoir pitié de la pauvre folle, ignorant encore qu'elle était la sœur de leur supérieure. Les médecins arrivèrent dans ces entrefaites et voyant que le sang montait du cœur au cerveau et que les nerfs étaient dans un orgasme effrayant, ils lui firent ouvrir les veines des pieds et la firent plonger dans un bain très-chaud, jusqu'à ce que ia perte du sang et l'action macérante et débilitante de l'eau chaude, eussent amené la défaillance. Les sœurs, qui voyaient tout le tourment que cette folle donnait à leur mère supérieure, pensèrent qu'elle l'avait connue autrefois saine de corps et d'esprit et appartenant à quelque famille honorable : elles supposèrent que, mariée à un dissipateur vicieux, elle en avait été