A FOLLE 1-L'RIF.USE
maltraitée, abandonnée et réduite à cet état de désespoir qui inènf si souvent à la folie.
Elles sœurs ne se trompaient nullement dans leurs conjectures. Lorsque Lauretta était un peu calme, sa physionomie trahissait si noble extraction et sa distinction, apparaissait dans ses traits l'alignés par de longues souffrances et par des peines journalières et cuisantes. En effet, la malheureuse, depuis son malencontreux mariagt», n'avait pas joui d'un seul moment, nous ne dirons pas i!e bonheur, mais de paix et de repos.
Le fait* vicomte était, on lésait, un vil copiin dont les manières brutales n'avaient pas démenti les ignobles et coupables débuts <|ue diverses circonstances nous ont déjà fait connaître. Lauretta s'en aperçut dès les premiers jours de leur entrée en France, lorsqu'il changea son nom de vicomte de Naidos en celui de Thézerac, ainsi que nous l'avons vu lois de l'aventure de sa première femme qu'ils rencontrèrent à Neuville, et elle n'était pas assez dépourvue d'intelligence pour i:e pas comprendre dans quelles affreuses mains elle était tombée sottement et pour ne pas voir que cet homme n'avait i pousé que sa dot, qu'il ne l'aimait point et qu'il ne la gardait auprès de lui que par crainte de sa puissante famille, ou pour s'en servir comme d'un otage dans le cas où il viendrait <i être recherché par la justice, ou pour tout autre abominable dessein.
Cet homme l'avait traînée à Bordeaux, où il faisait l'usurier cl le courtier de navires qui venaient y faire escale, surtout de l'Amérique du Sud ; et pendant les premières années, il y menait grande vie ; mais il traitait sa femme comme une esclave et menaçait de l'étrangler si elle avait le malheur de se faire connaître non-seulement comme la fille du comte d'Almavilla, nuis encore comme étant Italienne. Un Américain des Antille-i lui avait cédé les services d'une négresse des colonies hollandaises, qui était bien la plus méchante, la plus exécrable créature que la terre eût produite. Portée par son mauvais naturel et excitée par son maître, cette lille haïssait la pauvre Lauretta, elle l'eût volontiers déchirée à belles dents, et ne lui laissait même pas la faculté de respirer librement, l.a pauvre femme vivait solitaire, désolée, enfermée, ne H. 40
4o(i VUALltO ET IRÈNE.
voyant àme au monde ; ne pouvant pas soulager son cœur en écrivant à sa mère qu'elle comprenait et appréciait, hélas, trop tard !
Lorsque Nardos, — nous continuerons à lui donner ce nom, — s'absentait pour se livrer à son usure et à ses autres trafics illégaux ou déloyaux, l'infortunée Lauretla était bien plus que prisonnière chez elle ; toujours tenue sous clef par sa terrible guichetière qui la couvait de l'œil, comptait ses pas d'une chambre à l'autie, ne lui permettait pas de s'approcher d'une fenêtre et la tenait si à court de nourriture qu'elle en tombait de faiblesse. La dernière fois que Nardos revint de Paris, à l'époque justement où le comte d'Almavilla et Ubal'lo l'avaient aperçu sous les arbres hors barrière, il revint plus tyran que jamais envers sa femme : il ne lui parlait pas depuis plusieurs jours, lorsqu'un malin il entra chez elle et lui dit brusquement :
— Lauretta, apprête-toi à partir: fais les malles et q :e tout soit prêt pour après-demain matin.
— Où me conduisez-vous? lui demanda-t-elle en tremblant.
— Tu le verras bien.
Le jour suivant des ouvriers et des commissionnaires vinrent dégarnir la maison et emporter tout ce qui s'y trouvait : le soir il ne restait plus dans les appartements que le lit, une petite table à manger et quelques chaises. Lauretta avait la fièvre qui vous prend lorsqu'on vous emporte tous les objets dont vous avez pris l'habitude de vous servir et que vous êtes dans l'incertitude de l'avenir et accablé d'une ennuyeuse .atigue. Elle ne dormit pas de toute la nuit ; elle brûlait ; elle avait le frisson ; elle étouffa ses larmes et ses sanglots. Avec le jour, elle se leva à l'appel de son mari qui parcourait les chambres vides avec impatience. Ils sortirent accompagnés de l'horrible négresse; ils arrivèrent sur le port : ils entrèrent dans un bateau et furent menés à bord d'un navire qui levait l'ancre. Nardos y avait fait transporter les bagages dès la veille. 11 conduisit Lauretta dans sa cabine de poupe et lui dit :
— Lauretta, mes affaires m'obligent de me rendre à Panama : un voyage sur l'Océan est salutaire : tu souffriras pen-