‹ Ubaldo et IrèneChapitre 81 sur 94 · I.A FOLLE FURIEUSE · texte numérisé non relu

I.A FOLLE FURIEUSE

dant les premiers jours ; mais tu t'en trouveras bien par la suite.

11 lui mit la négresse en sentinelle à la porle et, par l'écoulille, il remonta sur le pont.

Comment exprimer l'abattement et la mortelle angoisse de cette pauvre jeune femme qui, après avoir passé ses jours en France dans une dure captivité, se voyait maintenant entraînée le ciel sait où, bien loin des siens, aux mains d'un homme brutal et pervers qui l'avait indignement trompée, qui ne l'aimait pas, qui ne l'estimait point; qui, loin de la traiter comme on le doit pour sa femme, la regardait comme on regarde un chien auquel on fait de temps en temps quelque rude caresse? Elle souffrit cruellement de l'affreux mal de mer. On atteignit enfin Porto-Bello où l'on aboida : on traversa l'isthme et l'on arriva à Panama, sur la mer Pacifique. Nardos loua à Panama une jolie petite maison à l'entrée de la ville, dans un site délicieux, environné d'arbres inconnus en Europe, tout brillants de teintes variées, de fleurs et de fruits et formant d'ombreuses allées : ces petits bois étaient remplis des oiseaux les plus beaux du monde : il y avait là de charmants petits prés, des cavernes solitaires, de beaux réduits au milieu des rochers qui surplombent la mer, en forme d'éperon, de deux côtés et dont le pied se baigne dans les flots. L'intérieur de'la maison était riche ; les chambres, élégamment meublées, ouvraient leurs balcons et leurs terrasses sur le jardin, les bosquets et la mer, qui offraient d'admirables points de vue. La noire sorcière disparut. Lauretta se vit servie par une jolie métisse, au brillant costume, aux manières avenantes et gracieuses, qui vint lui baiser respectueusement la main et lui dire qu'elle était tout entière à ses ordres. Trois valets en belles et riches livrées faisaient le service de la table et celui de l'antichambre. On lui sellait tous les soirs une belle jument blanche pour la promenade où deux jockeys la suivaient à cheval. Tout le monde à la maison, était respectueusement soumis au moindre de ses commandements. L'aurore des beaux rêves de sa première jeunesse allait donc se lever enfin ! Mais la pauvre Lauretta, qui avait acquis à ses dépens une triste et amère expérience, se, méfiait de ce changement subit et inattendu. Son mari tenait tous les jours table ouverte : il y avait con-

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aamment trois ou quatre convives; excepté deux qui venaient très-souvent, les autres étaient toujours de nouvelles figures, -nais toutes sinistres, aux regards durs et menaçants, à la parole rude et brève : quelqueô-uns de ces visages étaient sillonnés de cicatrices profondes ; plusieurs de ces hommes avaient des doigts mutilés. Ces gens avaient assez peu d'égards pour Laurelta et leur langage ne ressemblait guère à celui du monde poli : ils buvaient avec excès de capiieux vins d'Espayne et la plupart d'entre eux mangeaient gloutonnement et malproprement. Tous ces convives mal élevés et très-peu ré- ) «lissants, disparaissaient assez tard dans la soirée avec Nardos qui ne rentrait qu'à deux ou trois heures après minuit.

Une nuit, pendant que Laurelta, attendant le retour de son mari, prenait le fiais sur une terrasse et regardait les longues raies d'argent que la lune traçait sur les flots calmes de la mer, à peine ondulés sous le léger souffle de la brise tropicale qui, de l'île des Perles, venait mourir dans le feuillage d'un espalier de jasmins du Japon, dont la terrasse était garnie, elle vit sur la mer deux petites barques voguant silencieuses vers le promontoire qui se trouvait au bout du jardin où s'ouvraient les petites cavernes dont nous avons parlé plus haut. Arrivées devant ces ouvertures, les avirons fin eut levés et les barques prirent fond. Trois hommes courbés, sortent alors doucement et sans faire le moindre petit bruit de ces grottes et marchent vers les barques dont les rameurs, enlevant une couche d'algues, en retirent des objets brillants qu'à la clarté de la lune, Laurelta reconnaît être des t Tombions, des sabres d'abordage et quatre petits canons de bord. A peine la dernière pièce de cet arsenal fut-elle transportée dans les grottes, les deux coquilles de noix virèrent cl eurent bientôt disparu derrière les sinuosités de la cote.

A la vue de toutes ces armes, Laurelta entra dans un dédale de soupçons, de conjectures, de craintes, de doutes, de perplexités inextricable ; mais interprétant les absences nocturnes de son mari, elle s'arrête à l'idée d'une sourde conspiration et l'effroi qui la saisit ne lui permet de prendre aucun parti salutaire. La nuit suivante elle revient sur la terrasse cl va se cacher derrière le feuillage des jasmins. A l'heure de la veille, elle voit paraître une barque, puis une seconde et une troi-

LA FOLLE FUIUEUSE. 4C!>

sièmc qui, toutes, se dirigent vers les ouvertures des cavernes : on débarque six autres canons d'un calibre plus fort que les quatre premiers, d'autres fusils, des haches, des piques. — Qu'est-ce que tout cela ? — Son mari était avec elle d'une douceur, d'une grâce charmantes ; il lui témoignait une sorte de considération tout à fait effrayante, ma foi ! Mais ses enlretiens secrets avec ses ai.ciens et de nouveaux convives, devenaient plus fréquents: lorsqu'il était seul, il paraissait distrait ; il s'asseyait, il se relevait; il passait dans une chambre ; il se mettait à une fenêtre, puis s'en arrachait brusquement.

La jolie métive s'était grandement attachée à sa maîtresse qui, sortie des griffes de hyène de la négresse qui l'avait tout torturée à Bordeaux, traitait la belle et douce Maricliita, — comme on appelle .Mariette en espagnol,— avec toute l'affection de la tendresse d'une sœur. Elle lui apprenait à embaumer les oiseaux, à piquer proprement les beaux papillons qu'elle prenait avec le voile sur les fleur»; à classer méthodiquement les plantes les plus rares de t-on herbier. Maricliita, qui avait été-élevée chez des négociants français, comprenait et parlait très-bien celte langue ; Laurel ta, pendant qu'elle la coiflait, lui lisait les journaux et de jolies histoires que la jeune lille aimait passionnément.

Un jour, pendant qu'elle l'habillait pour le dîner, au moment de lui placer un rang de perles dans les cheveux, elle lui dit:

— Maîtresse, lorsque tout le monde se rendra, après le dîner, sur le balcon du vivier et que selon l'habitude je vous verserai le café, j'en répandrai quelques gouttes sur votre main : vous crierez alor s: Aïe ! tu me brûles ! — vous laisserez tomber votre tasse par terre, vous me gronderez bien fort et vous vous essuierez la main avec votre mouchoir, en faisant semblant de beaucoup souflrir.

Laurelta pâlit, trembla ; mais la métive ajouta aussitôt :

— Ne craignez rien, maîtresse : tant que Maricliita sera à vos côtés, vous n'avez rien à redouter.

— Mais quel est ce mystère, celte trahison?

— Hier, en passant par hasard derrière le paravent, dans la chambre chinoise, j'entendis le Brésilien dire à l'esclave nègre :

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— Mets, avec un pinceau, un peu de cette huile au fond de la tasse dorée ; mais.... José? tu m'entends !

— A pas peu, Massa .'... répondit le gueux. — Or, la tasse dorée est la vôtre, maîtresse ! . .. Donc attention !

Lauretta, en clïet, faisant" contre mauvaise forlune, bon cœur, se montra, à table, d'une humeur charmante ; en sortant de diner, elle fut la première à conduire les convives sur le grand balcon du vivier. On parla des victoires de Napoléon : Marichita entra avec le calé, le versa et lorsque Lauretta cria : Aïe! et laissa tomber sa tasse, Nardos échangea un terrible coup d'oeil avec l'un des convives, et tous deux pâlirent. Le lendemain on trouva l'esclave nègre noyé dans le vivier, et Nardos, redoublant de caresses envers sa femme, lui demandi :

— Ma belle, comment va ta biûlure ? Te fait-elle beaucoup souffrir ?

— Elle m'a fait bien mal cette nuit ; mais, à présent, la cuisson diminue.

— Que je suis fâché, Lauretta. reprit Nardos'en changeant de discours, que nous soyons forcés de quitter cette agréable demeure ! une lettre que je viens de recevoir presqu'à l'instant nous appelle, d'abord, à l'opayan, ensuite à Guayaquil, pour de graves affaires de banque. Tâche, ma chérie, d'être prête; fais-toi aider par Marichita à faire tes bagages : je ne sais pas au juste quand le navire sera prêt; mais cela ne peut guère tarder. —

Lauretta et la métive s'occupèrent pendant plusieurs jours à emballer tous les objets dans des caisses ; mais elles voyaient autour d'elles du monde bien autrement occupe. Il arrivait grand nombre de paquets dont on remplit toute une grande chambre du rez-de-chaussée, la clef de laquelle ne sortait jamais des mains de Nardos. 11 y avait un continuel va-et-vient d'étrangers qui mangeaient fort tard, sortaient chargés et rentraient se coucher au point du jour. Marichita était tout yeux et tout oreilles : elle finit par découvrir que tous ces paquets ne contenaient que de la poudre à canon et à fusils. Nardos, pendantquelques heures de la journée, s'enfermait avec deux ou trois de ses commensaux ordinaires et ils étudiaient des cartes marines ; ils parlaient de certaines

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