LA FOLLE FUIUEL'SE
par le sel marin et déchirés par la pointe aiguë des ccueils.
Après plus d'une année de ces alroces souffrances, nos trois naufragés découvrirent un soir, du haut d'un monticule, une Toile qui passait en vue de l'île à une assez grande distance. Nardos éleva le signal de détresse que tous les naufragés ont toujours arboré dans tous les livres de tous les temps, de toutes les langues et de tons les pays. On attendit avec une mortelle anxiété, — on le pense bien, — l'effet de ce signal. La nuit étant venue, ils allumèrent un grand feu, — méthode connue, — qui brûla jusqu'au jour.
C'était un navire qui venait de la Chine : il vit le signal, il envoya une barque au rivage, et on recueillit les trois malheureux qui ressemblaient bien plus à des sauvages qu'à des êtres civilisés. On allait à Buénos-Ayres : Nardos, en y arrivant, prit passage avec sa femme et le pilote, sur un bâtiment qui faisait voile pour Saint-Sébastien, en Espagne. Là, il se mêla aux troupes françaises des Pyrénées et se rendit avec elles à Rayonne, d'où il partit pour Paris. Dans son voyage, le brigand avait appris les premières défaites de Napoléon en Russie, et plusieurs sectaires qu'il avait fréquentés dans les ports américains, l'avaient initiéàlagrandeconspirationquise tramaiteontre 1 Espagne, la révolte générale de ses colonies, du Mexique au Pérou. Il y vit le moyen de refaire sa fortune. De Paris il se décida à aller à Londres, pour y vendre ses diamants et passer au Mexique ou à Guatimala; mais voulant se débarrasser définitivement de sa femme, il la laissa chez le restaurateur, ainsi que les gendarmes nous l'ont appris.
La mère Irène, voyant la persistance de l'état de frénésie de sa sœur infortunée, craignit avec raison qu'une crise violente ne la conduisit à la mort : elle suppliait Marie avec une ferveur passionnée, de rendre assez de raison à la pauvre folle pour que sa sœur pût la préparera un bon passage.
— Voyez, disait la vierge pure agenouillée ; voyez, ô Mère de grâce, avocate des pécheurs, consolation des affligés ; voyez dans quelle insupportable misère ma sœur est tombée ! Elle a perdu la raison ; semblable à une bête féroce, elle rugit ; elle hurle, écume et mord comme un boule-dogue hydrophobe ! Croyez-vous, ô ma douce Mère, que l'infortunée en soit venue à cette épouvantable extrémité, sans que son âme ait longue-
ment éprouvé aes douleurs atroces, de terribles amertumes, d'effroyables tortures, de cuisants remords, d'intolérables regrets, des angoisses horribles, inexprimables, inouïes?... Faut-il que cette pauvre âme ait souffert pour se consumer ainsi, pour perdre la raison, cette lumière de Dieu, celle splendeur inestimable, qui est la vie et la joie des anges etdes saints. Hélas! Vierge puissante et clémente! acceptez toutes les souffrances de cette pauvre créature en expiation de tous ses péchés : je les unis à vos mérites, aux douleurs infinies du divin crucifié! Prenez pitié d'elle el de moi : faites qu'elle retrouve pour quelques instants la raison ; qu'elle reconnaisse que celte grâce lui vient de vous; qu'elle vous bénisse et se repente; qu'elle espère son pardon et... qu'elle meure! ! !...
Pendant qu'Irène prosternée priait ainsi, quatre vigoureuses infirmières tenaient la folle plongée dans l'eau, où elle était depuis trois bonnes heures. Au bout de ce temps, affaiblie enfin par la perte presque totale de son sang et par l'action dilatante de l'eau sur le sys'ème nerveux, elle tomba dans une profonde défaillance, image frappante du dernier sommeil. On employa alors de puissants réactifs qui parvinrent, non sans peine, à ranimer ses esprits : elle fit un mouvement, poussa un long soupir, ouvrit les yeux, regarda d'un air plus éionné qu'égaré autour d'elle et dit d'une voix haletante :
— Où suis-je?
— Dans les bras d'Irène, de ta sœur ! Regarde-moi, Lauietta;neme reconnais-tu pas?... Notre mère est vivante; elle t'aime; elle t'attend à Turin...
— A Turin?... Sommes-nous a Turin?... ah oui... Et toi... qui es-tu, toi?...
— Je suis ton Irène : regarde-moi bien, Lauretta.
La malade la regarda longtemps très-attentivement : elle la reconnut ! Elle voulut se relever pour l'embrasser; mais sa tête ne put quitter les oreillers. Elle leva les bras et les enlaçant autour ducou d'Irène, qui s'était penchée sur elle, l'embrassa et lui dit d'une voix affaiblie :
— Irène, tu es religieuse? oh, bienheureuse es-tu! Vois comme je suis infortunée : depuis que je suis sortie de la maison, j'ai toujours souffert... toujours, toujours, toujours...
Et elle regardait Irène, la touchant a'.ec curiosité, comme
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pour s assurer qu'elle ne la voyait pas en rêve : elle paraissait surprise de se trouver dans un lieu inconnu. Irène lui fit prendre un cordial pour la remettre un peu ; puis elle lui dit :
— Tu vois, Lauretta, combien est bonne la très-sainte vierge Marie, noire tendre mère, notre douceur céleste., notre vie, notre espérance ! Elle t'aaccordé la faveur de te remettre un peu, pour que tu puisses te confesser et raffermir ton esprit par la grâce des sacrements!
— Ma sœur, répondit Lauretta, que ces paroles avaient rembrunie ; tu parles de choses qui sont loin de mon cœur; elles consolent les croyants, elles soulagent les personnes pieuses ; mais je suis une profane, ma sœur : depuis mon départ de Turin, je n'ai plus vu un seul visage de prêtre.
Ici, elle commença avec une sorte de délire, à raconter à Irène toutes les cruelles vicissitudes que nous venons de faire connaître à nos lecteurs. Irène chercha plusieurs fois à l'interrompre ; mais Lauretta parlait avec une (bagne convulsive, avec une ardeur fébrile, et sa voix faisait l'effet de l'eau qui, sortant forcément d'un vase à goulot très-étroit qu'on aurait tourné sens dessus dessous, s'en échappe avec effort et produit un bruit de plainte et de sanglots. Elle répétait souvent :
— Ah! ma sœur, quel soulagement pour mon cœur que de te parler! Mon âme devient légère : j'ai un impérieux besoin lie dire, de tout dire ! Tu ne peux pas comprendre cela, Irène!... Oh! cette négresse infernale, celte misérable servante... (l)Que de fureurs, que de rages rentrées !...
La bonne Irène faisait tout son possible pour calmer la pauvre aliénée : elle la caressait, lui parlait d'Ubaldo, de leur mère, du père. Lauretta l'écoutait pendant quelques instants; puis elle revenait à ses peines. Elle" ne dit pas un seul mot de l'abandon de son mari : elle semblait l'avoir entièrement banni de sa mémoire, et Irène se garda bien de prononcer ce nom ; tous ses efforts tendaient à l'amener au repentir de ses fautes ; elle lui parlait de la bonté de Dieu, de la grandeur des miséricordes divines ! Lauretta paraissait émue ; elle pleurait;
(I) L'auteur ne peut ignorer que la terre de France a de tout temps affranchi les esclaves; c'est donc par mégarde qu'il dit que Nardos avait acheté cette négresse à Bordeaux; il n'y a pas plus d'escla\es eu France que de domestiques créoles aux colonies. (Le traducteur.)
elle se frappait la poitrine. — Irène la voyait mourir : son visage s'elfllait ; sa respiiation de\enait courte et haletante. Alors elle appela à son aide un prêtre plein de zèle et de charité, qui passa toute la journée auprès de la malade : elle avait l'air de le comprendre ; mais ses fureurs la reprenaient et elle criait aux pirates. — En remuant convulsivement ses mains, ses doigts se trouvèrent pris dans le pelit cordon de son scapulaire. Se dressant tout à coup sur son séant, — ce qu'elle n'avait pu faire jusque-là, — elle le regarda stupéfaite, puis, elle l'arracha violemment et le jetant à la face du prêtre :
— Écris : Caroline Fulk ! ! !... cria-t elle.
Retombant comme une masse, la malheureuse ne bougea plus, ne piononça plus un seul mot.
Après minuit, un tremblement universel la saisit ; des gouttes de sueur glacée mouillèrent son visage : elle ouvrit les yeux démesurément, ils étaient vitreux ; elle poussa une plainte. Le piètre approcha le crucifix de ses lèvres : on eût dit qu'elle le vit ; on a pu croire qu'elle l'embrassa... Irène eut un élan de joie ; elle s'écria :
— Jésus, l'infortunée vous cherche : Jésus! consolez, pardonnez, sauvez la malheureuse que vous avez rachetée au prix de tout votre sang...
Lauretta expirait pendant que la vierge du Seigneur prononçait ces mots. — Avait-elle recouvré la raison? Était-elle mor'e repentante?... — Irène l'espéra!