LE BLESSÉ DE BRUCNNE
— J'ai été d'autant plus contrariée de ce retard, que j'avais reçu votre lettre qui m'annonçait la mort terrible de ma cbèro Lauretta; Virginie elle-même m'en a écrit ensuite quelques lignes désolées... — Que voulez-vous? Je serais accourue à Turin en toute hâte; mais mon Gustave a eu une rougeole qui m'a clouée au chevet de son lit ; ce petit démon a tant de pétulance, qu'il se découvrait à chaque minute, et vous savez que le moindre coup d'air peut l'aire rentrer la rougeole et m'emporter mon enfant.
Ces quelques mots étaient échangés entre l'abbé Leardi et Lidaqui, ayant perdu son père, avait épousé le baron Vittorio, ancien colonel du roi Victor-Emmanuel et qui en avait déjà eu deux enfants. Elle était venue apporter à son amie des mots de consolation pour la douleur affreuse que lui avait causée la moi t de Laurel ta, que la mère Irène lui avait annoncée en donnant à sa mère tous les tristes détails des dernières et cruelles années de cette malheureuse existence : la pauvre Virginie ne pouvait compter sur aucune autre consolation eu ce monde ; pi ivée de ses enfants, en compagnie d'un mari sans aflVclion, d'un caractère étrange et qui, pour surcroît de malheur, s'étant adonné au goût des liqueurs fortes, étaitdevenu presque hébété et tremblait de tous ses membres. Lida, quoique mariée, n'ayant pas oublié tout ce qu'elle devait de reconnaissance à la comtesse, allait la voir très-souvent : en ce moment elle l'attendait au salon, avec l'abbé Leardi et causait avec lui de la triste nouvelle, arrivée de Paris.
— Ce qui me console un peu, disait Lida, c'est d'apprendre que sœur Irène ait conçu l'espoir du repentir de Lauretta ; car enfin, depuis son enfance, il est vrai, la pauvre fille était bizarre, fantasque et capricieuse; mais quant à ses mœurs et à sa délicatesse, elles étaient irréprochables, et jesuis assurée que cette âme dédaigneuse a toujours gardé intacte la pureté du cœur qui était chez elle aussi naturelle qu'élevée : Dieu notre Seigneur lui en aura tenu compte.
— Ce cœur, ajouta l'abbé, a eu le malheur d'être détourné, dès ses premières sensations, par la têie que ce méchmt démon d'Elvire avait gâtée en la nourrissant, depuis l'enfance, de m ■■nsonges et d'erreurs capitales; elle éteignit dans ce cœur,
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noble et bon par essence, tout sentiment de piété .et de tendresse. Ces cœurs-là ne se disposent que très-diflicilement à subir les influences de la grâce. Ce petit ange d'il ène qui a un coeur pétri de l'amour de Dieu depuis ses premiers ans, ne conçoit pas la froideur qui glace une âme sans foi. — Croyezmoi, baronne; la conversion d'un grand vilain pécheur qui, au milieu des excès de toutes les passions déchaînées, n'a pas laissé le flambeau de sa foi s'éteindre, est bien plus facile que le repentir d'une âme incrédule qui aura vécu avec tempérance et avec une certaine pureté. Le monde ne se rend guère compte de la proposition que je viens d'émettre, parce qu'il a le jugement faux et corrompu; qu'il se moque et qu'il méprise le moyen âge qui péchait sans façons, s'il nous est permis de le dire, et sans faux semblants d hypocrisie, et qui revenait promptement à résipiscence, pleurant et se vouant au crucifix avec une vivacité de repentance, de contrition et de pénitences foudroyantes. Maintenant que la philosophie a doré les vices les plus hideux en les couvrant de la blanche tunique de la vertu, le monde pèche bien pis que les hommes grossiers de ce temps-là, s'en vante et n'a garde de s'en repentir, même à l'article de la mort.
— Par charité, l'abbé, ne posons pas de limites à la paternelle bonté du Seigneur, qui peut convertir la pierre et le granit en cire molle; qui fait jaillir d'un bourbier une fontaine d'eau limpide et pure, et qui extrait du miel du plus mortel aconit: les. miséricordes divines sont multiples et copieuses à l'infini : il est toujours si doux d'espérer !
— Très-doux, baronne. Depuis que j'ai appris la mort de Lauretla, je dis tous les jours la messe pour le repos de son âme; ce qui vous prouve ouvertement que j'espère. — Trente ans d'amères larmes d'une mère pieuse; la céleste innocence et l'holocauste généreux d'Irène, épouse du Christ, doivent bien émouvoir la bonté de Dieu et miliger les ligueurs de sa justice qui ne triomphe jamais plus hautement que lorsqu'elle se laisse vaincre par la foi ce incommensurable de son amour! Néanmoins, si vous voulez, chère dame, avoir moins à pleurer et à sangloter sur vos enfants, élevez-les de suite dans la crainte de Dieu , qui est le gage anticipé du bonheur sur la terre. Quoiqu'on doive se confier à la grâce, il faut craindre