LE BLESSÉ DE BBIENNE
sûrement une sainte sur celte terre ! Honorer un pareil nomme comme son seigneur, le faire respecter et vénérer par toute la maison comme un maître accompli, cachant à tous les yeux
ses défauts, ses vices, ses ridicules, ses faiblesses quelle
femme le ferait, nous le demandons hautement, sans mériter d êtte canonisée?
La comtesse passait ses jours solitaires, en priant Dieu pour ses deux enfants éloignés, lui offrant ses peines maternelles et la douleur de se voir séparée des chers objets de son affection, qu'elle bénissait à chaque instant, leur souhaitant toute sorte de bonheurs. Lisant dans les journaux lessanglantes batailles du Napoléon à Vachau et à Leipzig, son cœur de mère tremblait pour Ubaldo; et, malgré sa grande résignation aux volontés du Seigneur, elle ne pouvait s'empêcher de frémir en pensant aux dangers qui menaçaient les jours de son fils. Lorsqu'elle lut le terrible accident de la mine qui avait fait sauter le pont de lLl.-ter et coupé le passage à une si grande partie de l'armée française, elle éprouva une violente émotion et une crainte très-grande, pensant qu'Ubaldo pouvait avoir été, comme Poniatuwsky, Reyner et Lauriston, précipité dans cette rivière profonde, et noyé dans les détours d'un tourbillon. — Pendant que son mari dormait, elle, qui se levait de bon matin, prenait son voile et courait toute seule à la Consolata, où elle communiait, recommandant à la divine Mère du Sauveur son enfant bien-aimé :
— 0 .Maman! disait-elle avec une simplicité pleine de confiance, ma bonne Maman! conservez-le pour un sort meilleur! Je vous l'avais élevé dans une innocence remplie d'amour filial envers vous, qu'il honorait tant dès sa première enfance! Maman, oublierez-vous ses tendres hommages, les (leurs qu'il vous portait, les fruits qu'il vous offrait, les petites passions naissantes qu'il domptait courageusement pour vous plaire?... — Non, ma belle Patronne, non, votre cœur n'oublie rien! Il se souvient d'un soupir, d'une aspiration, d'un salut. — Mon Ubaldo est à vous; je vous l'ai voué, consacré dès qu'il vint nu monde. — Hélas! s'il doit mourir sur le champ de bataille ou sur la brèche d'une ville prise d'assaut, qu'il meure au moins dans votre amour, pour chanter vos gloires dans l'éternité!
484 UBALD0 ET IRÈNE.
Après ces douces expansions de l'âme, Virginie quittait l'autel delà Reine des anges, remplie d'espoir et d'une sainte vaillance, et reprenait, consolée, ses soins assidus auprès de son mari. Mais l'exercice de la plus belle vertu d'une épouse chrétienne ne devait pas être d'une longue durée : rien n'alirége le cours de la vie humaine comme l'abus des liqueurs fortes. Le comte d'Almavilla mourut brûlé et rongé par le rhum et l'eau-de-vie, pour lesquels il avait contracté une passion tellement indomptable, que, depuis quelques années, le valet de chambre qui entrait chez lui tous les matins était obligé de reculer devant l'odeur forte et fétide que sa bouche exhalait, preuve certaine qu'il en avait bu dans la nuit et en se levant. Le soir, au café de San Carlo, où il allait passer une ou deux heures, il absorbait une telle quantité de petits-verres d'anisetle, de genièvre, de kirsch, d'absnilhe ou d'amandeamère à vingt-quatre degrés, que deux valets de pied étaient obligés de l'enlever de dessus sa chaise et de l'emporter jusqu'à sa voiture, où ils le jetaient comme un paquet de chiffons. Une petite attaque d'apoplexie l'ayant frappé et rendu paralytique, Virginie l'avait, comme nous l'avons dit, entouré de soins et de surveillance, pour qu'il ne pût pas se procurer de liqueurs en cachette. Des réfrigérants, des cautères à la nuque, un séton au bras, l'avaient assez soulagé ; mais un jour, ayant eu, on ne sait comment], une burette d'alcool, et l'ayant avalée d'un seul trait, de crainte d'être surpris par sa femme, une seconde et violente attaque l'enleva en quelques heures, dans le courant de septembre 1813.
Pendant que Virginie supportait son veuvage en femme forte, elle reçut une lettre d'Ubaldo, qui était venu à Erfurth avec l'empereur, api es la funeste bataille de Leipzig, et qui, après s'être comporté en héros à Hanau, était arrivé le lei novembre à Francfort, d'où il écrivait à sa mère. La comtesse lui répondit dans cette vilie, lui apprenant la mort de son père, lui parlant de l'état de la maison, de sa solitude, du long et ardent désir qu'elle avait de le revoir, de l'embrasser et de passer enfin auprès de lui le restant des jours que Dieu lui destinait à vivre encore. Mais Ubaldo lui répondit de Mayence que, jusqu'à la fin de la guerre, il ne fallait pas espérer obtenir un congé, d'autant plus que l'empereur s'était