‹ Ubaldo et IrèneChapitre 87 sur 94 · LE BLESSÉ DE BRIENNE · texte numérisé non relu

LE BLESSÉ DE BRIENNE

rendu précipitamment à Paris, pour la levée de jeunes gens de dix-huit à vingt ans, dont il voulait former un corps de défense contre l'invasion possible de toute l'Europe alliée pour l'abattre. Il ajoutait pourtant que la guerre ne pouvait pas être longue, et que, s'il avait la chance de survivre à toutes les terribles rencontres qui se préparaient, il volerait avec un bonheur inexprimable dans le sein de sa bonne rrière, puni1 la consoler d'une si longue, si douloureuse séparation.

La comtesse, qui ne pouvait retenir la joyeuse espérance de. son âme, donna à lire la lettre affectueuse d'Ubaldo à toutes ses amies, et l'on ne saurait dire combien les nobles dam< s de Turin qui avaient des filles à marier s'empressaient de venir charmer la solitude de cette mère d'un héros, par de gracieuses et nombreuses visites de condoléance. Dans le coursde la conversation, on savait trouver une manière de parler laudativeinent, celle-ci de sa Caroline, cette autre de son Emilie, une troisième de sa Spina, qui avaient toutes la grâce, la douceur, la vivacité, le bon goût en dansant, en chantant, en jouant du piano, de la harpe ou de la guitare, et en peignant, comme on ne peint, on ne joue, on ne chante et on ne danse pa-; qui causaient comme Deodata Saluzzo, qui écrivaient des lettres comme madame de Sévigné, qui faisaient des vers bien plus beaux que ceux de Teresa Brmdetlini, et des romans qui laissent à cent lieues derrière eux ceux de mademoiselle de Scudéry, de mesdames Cottin, Riccoboni, de I.rfayette et de Souza : ce qui, soit dit en passant, n'est pas excessivement modeste. Mais, en revanche, on ne s'étendait pas longuement sur leur piété simple et vraie, pas plus que sur la prévenance, le bon sens et la docilité soumise de ces demoiselles.

Virginie poussait de petits soupirs admiratifs et des exclamations laudalives:

— Quel bijou! quelle perle! quelle fleur de jeune fille! Oh! que sa mère est heureuse!... — Bénie soit la maison où elle mettra le pied!!...

En attendant, la comtesse était rentrée dans le petit appartement que Lauretta avait habité, où elle vivait, veuve, retirée, s'occupant de remettre en ordre le riche patrimoine de son fils, de payer des dettes, de placer solidement des capitaux, de passer de nouveaux contrais emphytéotiques, de

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faire et renouveler des baux, de réparer des châteaux; mais, sur toute autre chose, elle avait tenu à embellir et moderniser les chambres du quartier noble, qui n'avaient pas été touchées depuis le jour de ses noces. Elle avait fait venir des ytuncateurs de Como, des peintres à fresques de l'école florentine du Benvenuti et du Sabatelli, des ornementistes de Milan, des tapissiers-décorateurs de Venise, des sculpteurs et des doreurs romains; ce qui prouvait le goût, la grâce et la fine délicatesse de cette âme comprimée depuis tant d'années sous le joug tyrannique d'un mari cruel et insensé.

Nous avons dit, croyons-nous, qu'Antoinette, la jeune sœur de Clotilde, avait été richement et noblement mariée, par le roi Charles-Emmanuel, à un grand de la couronne; elle était parfaitement bien tombée, et avait une fille, qui était alors une admirable jeune personne de seize ans, sur laquelle Virginie avait jeté les yeux pour Ubaldo, d'abord parce qu'elle aimait Antoinette comme sa propre enfant, ensuite parce que celle-ci avait allumé dans le cœur de sa fille ce feu ardent de piété chrétienne qui réchauffa l'enfance d'I'baldo et d'Irène. Antoinette, à qui peut-être bien la comtesse avait dit un mot de ses intentions, demanda conseil à l'abbé Leardi, lequel, après longue et mûre réflexion, lui répondit :

— Quanta moi, j'en serais enchanté, ravi; car je pense et je crois qu'Ubaldo, malgré la vie militaire, n'a pas lais>é mourir sa foi, ni oublié les vertueux sentiments de son adolescence, développée au milieu des beaux exemples d'une mère aimanie et sage. Cependant, je vous dirai que je trouve un obstacle dans la disproportion des âges; donner à Clémentine un mari qui a deux fo:s son âge ; unir trente-trois années qui vont sonner avec seize ans qui commencent à peine: cela ne me semble pas très-rationnel. H est vrai qu'il faudrait encore attendre une bonne paire d'années pour le moins ; puisque la guerre n'a pas encore l'air d èire lasse et queNanolc'on sait lui presser les flancs à coups d'éperon, de manière à la faire marcher quand elle aurait de mauvaises jambes... — Enfui chère dame, dans ces sortes d'affaires, on ne peut pas s'arrêter légèrement même à des conjectures probables; puisqu'on ne saurait juger la volonté de l'homme lorsqu'on la connaît, pensez h ce qui en doit être quand on n'en sait rien !

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Or, qui connaît les intention* d'Ubaldo à cet égard ? — Lmsque je vois la comtesse Virginie en grand mouvement avec ses ouvriers, ses artistes qui refont le palais comme une demeure royale, je médis à moi-même: Ubaldo viendra-t-il l'habiter? Elle voudrait-il même, les canons, les fusils et les sabres des Russes, des Prussiens, des Hongrois et des Allemands, ont-ils pris l'engagement de ne pas le percer, le toucher ou le mitrailler dans les batailles? — Marquise Antoinette, le temps sera, comme toujours, notre maitre ! — Que la belle Clémentine pense, en attendant, à prendre du corps et à se raffermir dans la vertu maternelle.

L'étoile de Napoléon commençait à pâlir, comme diraient les politiques qui nous racontent que le grand conquérant avait foi dans les augures et croyait Fermement qu'une étoile brillait continuellement au-dessus de sa tête et guid <it son esprit par l'influence de sa lumière dans le conseil et dans les batailles. A Austerlitz, il s'était écrié:

— Je vois briller mon étoile de Marengo! — A Iéna, il levait la main en disant :

— Voyez là-haut l'étoile d'Austerlilz ! — A Friedland, on l'entendit répéter:

— L'étoile d'Iéna m'annonce la victoire (1) !

Mais l'astrede ses destinées s'était obscurci à Moscou, et petit à petit, pâlissant toujours de plus en plus, était venu s'éteindre à Leipzig... Il jeta bien quelques pâles étincelles, quelques éclairs fugitifs et rapides sur les rives du Rhin et sur celles de la Marne; mais ce ne furent que les dernières flammèches de la lampe qui meurt en brillant, lorsqu'elle n'a plus d'huile ! L'huile n'était autre chose que les fins providentielles, les abîmes sans fond de la divine Sagesse qui met chaque chose à sa place. Elle suscita cet homme pour nous montrer qu'EUe peut, avec un seul homme, former ou bouleverser le monde, dans l'ordre économique qu'Elle a fixé, comme Elle peut, par un cataclysme ou avec un volcan, le renver-

() Nous n'avons pas L'intention de mettre le mauvais vers que le hasard nous a fait faire ici, sur le compte de Napoléon qui, pourtant, à ce que prétend le Musée d'S Familles dans un de ses premiers numéros, en avait commis d'assez mauvais, a l'école militaire de Brienne, dans sa jeunesse, pour pouvoir se charger encore de celui-ci. dus son àue m.'ir. (Le Iraducti ur.

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ser d'un souffle dans son oidre physique et matériel (I).

Après la funeste campagne de 1812 et 1SI3, Napoléon se vit écrasé par toutes les couronnes de l'Europe qu'il avait dédaigneusement foulées aux pieds l'une après l'autre. La Russie, la Prusse, l'Autriche, la Rivière, le Wurtemherg, l'Espagne, et le Portugal, attisées par la rusée et persévérante Angleterre, se liguèrent contre le lion qu'aucune d'elles n'avait pu ahaitre en champ clos : Napoléon lui-même leur avait donné des leçons à cet égard ; vous al.lez voir.

Dans son passage à Vérone, la population, voulant lui faire honneur, lui offrit une chasse au taureau dans son amphithéâtre, î'ius de cinquante mille spectateurs étaient pressés sur les gradins de cette arène immense, et l'empereur se présentant tout à coup à la vaste et noble, entrée de la loge auguste des anciens Césars, fut émerveillé à celte vue ! — Dès qu'il se fut assis, le podium donna passage à un liés fier et trèsfort taureau qui avait, dans la contrée, une immen>e et terrible réputation et qu'on appelait le loretto, parce qu'il et liUmnce et de petite taille. En se voyant au centre de l'arène, la bellua jeta autour d'elle un sanglant regard el p >ussa un robuste mugissement de défi. On lui détacha un énorme boule-dogue : le taureau le regarda de travers, creusa le sable, baissa la

(I) Laurent de l'Ardèche commence son Histoire de Napoléon par ces mots : « La Providence, qui conduit toujours le monde aux fins qu'elle a décidées, par « des voies dont elle connaît seule le secret; la Providence, qui a merveilleu- « sèment ordonné chaque chose, dans la succession des générations et des « empires, pour le progrès des idées et la bonne réussite des révolutions; la « Providence donna la vie. dans un coin de la Méditerranée, à cet homme qui « devait mettre le génie de la guerre au service de l'esprit de reforme. »

Si l'exilé Francesco de Santis avait fait ces réflexions, il ne se serait pas moqué avec impiété de l'auteur du Juif de Vérone, qui aveit vu la main de la Providence dans les bouleversements italiens de 1848; il n'eût pas dit en blasphémant malemeut que la plèbe catholique a la maxime païenne de croire que notre Dieu spirituel se mêle curieusement de nos moindres affaires, souvent pour les gâter et les mettre à mal. Cet homme de la plèbe, c'est l'auteur du Juif de Vérone, etc., etc., et il continue à le ridiculiser en ajoutant que si l'auteur voulait être un philosophe et non un homme vulgaire et taillé à coupa de hache, il devait considérer la révolution en elle-même et dans ses causes intimes et non dans la Providence.

Si, pour être philosophe et homme distingué, il faut nier la divine Providence, l'auteur du Juif et d' Ubuldo avoue qu'il est plus bète qu'une oie et ptu$ grossier que Gros-Jean. [L'auteur.)

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