I NE JOURNÉE A SUPERGA
composé d'une paillasse Irès-élevée et de deux matelas, avec une belle couverture de tissu de chanvre blanc garnie de lisses rouges et dont le milieu était brodé à larges ramages. La tête du malade reposait sur deux gros oreillers garnis de rubans rouges et un grand Christ en gypse, peint en nature avec le visage inondé de sang, les genoux et la poitrine marqués de larges taches livides, surmontait la tète du lit qui était pareillement ornée d'une Notre Dame de Lurette habillée de pourpre et dont le visage était brun ; d'un bénitier en plomb surmonté de son rameau bénit. On voyait, sur un antique bahut, une châsse en verre, encadrée de papier doré, renfermant la statue de saint Joseph en soutane de soie et tenant par la main l'enfant Jésus. Tout l'ameublement de cette chambre était d'une exquise propreté; partout y brillaient conjointement l'aisance du campagnard et l'affection des jeunes tilles envers leur père.
A peine le bon paysan eut-il aperçu l'abbé Leardi que son visage se rasséréna et s'étant mis sur son séant, il prit son bonnet à deux mains en disant :
— Que le ministre du Seigneur soit le bienvenu : je vous demande pardon de vous avoir dérangé; mais ma fièvre augmente et lorsque ma fille m'apprit qu'un prêtre descendait de Superga, je m'empressai de dire à Catherine : Cours vite et prie-le de venir me confesser.
L'abbé lui fit signe de remettre son bonnet et lui tàta le pouls en lui demandant si l'oppression augmentait, puis il examina attentivement la face, et ne le trouva pas bien gravement malade : il lui dit alors gaiement:
— Allons, allons, Dominique, du courage ! tu n'es pas encore près de mourir comme tu semblés le croire. Je te confesserai, si tu veux, mais je ne te trouve pas bien mal et cela ne me semble pas très-pressé.
— C'est moi qui suis pressé, Domine ; pendant que la tète est encore saine et que l'haleine me suffit, confessons-nous d'abord et s'il le faut, recevons le saint viatique; ensuite la chose ira comme elle voudra; mais les comptes seront en règle et bien balancés ; il s'agit de se présenter au jugement de Jésus-Christ et il y va de l'éternité : commençons par nous mettre en sûreté et Dieu fera le reste. Il m'en coûte bien un
peu de laisser ces trois jeunes filles sans être pourvues; j'ai deux garçons qui ont femme et enfants et qui m'aident à mener la ferme ; mais ces pauvres filles ont perdu leur mère depuis bien des années déjà, et ma sœur va leur servir de père et de mère sous peu ; ce n'est pas parce qu'elle m'écoute, mais Marguerite est une femme de bon sens, vaillante, affectionnée et attachée aux intérêts de la maison; et puis après tout, n'y a-t-il pas le grand maître, qui est le bon Dieu et qui prend soin de la fourmi, de l'abeille et même de la guêpe ? Pensez donc s'il ne prendra pas sous son aile ma famille abandonnée ? J'étais un pauvre orphelin ; à dix ans je gagnais déjà ma vie et je travaillais comme un chien toute la journée pour ne recevoir qu'un morceau de pain noir, de l'eau fraîche et souvent des coups ; petit à petit, je me suis tiré d'affaire avec l'aide de Dieu ; j'ai commencé par un lopin de terre, les enfants sont arrivés et avec eux la bénédiction du ciel ; je me suis agrandi; après beaucoup de mal, j'ai eu du bien, tant il y a que le pain ne m'a jamais manqué. Si mes enfants conservent la crainte du bon Dieu, vivent honnêtement et sagement, la Providence ne leur manquera pas lorsque je serai mort.
— Ne parlons point de cela, reprit le prêtre ; j'espère que tu auras le temps de bien marier tes filles et de continuer à leur donner le bon exemple, ce qui augmentera tes mérites pour la vie éternelle.
— A la grâce de Dieu; mais comme on ne meurt pas pour Sti confesser, je désire me mettre dans la paix de Dieu pour qu'il ne m'arrive pas comme au pauvre marquis, mon vieux maître, auquel je ne puis jamais penser sans chagrin et sans remords.
— Et de quoi as-tu donc du remords? il est mort sans doute d'une maladie que tu n'as pu empêcher.
— Oui, mais je pouvais bien empêcher que mon pauvre maître ne mourût si tourmenté. Il faut que vous sachiez que lorsque le marquis commença à aller mal, on le veillait nuit et jour; je fus appelé à mon tour pour y passer plusieurs nuits qui étaient bien longues et bien pénibles, car nous étions au mois de novembre, puisqu'il est tombé malade à la campagne à la Sainte-Thérèse. 11 gémissait toute la nuit et il me demandait: ■ — Menico, donne-moi à boire; Menico , borde un peu ma