LE BLESSÉ DE BRIBNNB. Y
nuit et jour : son ardente charité semblait lui servir d'aliraeut et de repos. Le premier soir de son arrivée, les chirurgiens lui recommandèrent tout particulièrement trois chambres de généraux grièvement blessés, qui intéressaient vivement l'empereur; Irène revenait continuellement auprès d'eux. L'un des trois était précisément son Ubaldo, qui gémissait grandement par les douleurs ti es- aiguës que ses os fracturés lui faisaient éprouver.
Il y avait bien quinze années qu'Irène n'avait revu son frère : d'ailleurs, l'officier blessé, fièrement moustachu, au visage bronzé, balafré, entouré de sparadrap et de linges, pouvait-il ressembler, en quoi que ce soit, au jeune et frais adolescent de dix-sr, l ans, blanc et imberbe qu'elle avait vu avec tant de chagrin, partir, enlevé brusquement par son père? — Assurément non. — Ubaldo, à son tour, n'avait garde de reconnaître sa sœur sous le bandeau, la coiffe et la robe do bure de la fille de Saint-Vincent qu'il n'apercevait que d'un œil, à travers les bandages de sa face empaquetée. La bonne Mère, toutefois, qui le voyait plus malade que les autres, visitait le pauvre général qui souffrait tant ! plus souvent que ses compagnons de misère, le consolant par de douces paroles qui arrivaient comme un baume sur le cœur du blessé. Une nuit, pendant qu'elle le veillait, la supérieure s'aperçut que les bandes de sa tète s'étaient relâchées ; elle se mit à les défaire pour renouveler le pansement. Les deux yeux d'Ubaldo se trouvant libres, il les fixa pour la première fois sur le visage de la Mère et la regarda avec attention, poui bien connaître sa bienfaitrice. Ces traits lui évoquèrent à l'instant la chère image de sa sœur. Après s'être convaincu que c'était bien elle, se sentant presque étouffé par rémotion, il lui demanda d'une voix haletante :
— Ètes-vous Irène... d'Almavilla ?
En entendant prononcer ce nom, la religieuse rougit excès sivement et leva ses grands yeux sur le général :
— Oh oui! reprit-il avec élan : tu es Irène ! Regarde tor Ubaldo et permets-lui de l'embrasser, après une si longue séparation
— Ubaldo, ne m'embrasse pas : je suis l'épouse du Sei gneur ! dit-elle en laissant tomber les bandelettes et en reçu
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lant d'un pas : puis, rebaissant ses regards vers la terre, elle resserra toutes ses affections dans son cœur et reprenant son air de céleste sérénité, elle détacha le crucifix de son cou et le présentant à son frère, elle ajouta :
— Embrasse mon crucifix, Ubaldo ! Tu retrouveras Irène, en Lui et avec Lui, ton Irène qui a tant pleuré et tant prié pour toi ! — Oh ! combien est grande la divine Bonté, qui m'accorde la grâce de te revoir.
A ces actes, à ces paroles, si éloignés de sa manière de penser actuelle, Ubaldo laissa retomber ses bras qui s'élaieni levés pour aller entourer le cou de sa sœur : il vit, illuminé par un rapide éclair, l'abime profond qui le séparait de cette âme de paradis; il ressentit le frisson d'une crainte qu'il n'avait jamais éprouvée au milieu de la mêlée la plus sanglante, sur les ihamps de mort des batailles ! Baissant la tète avec humilité et presque avec terreur, il s écria :
— Irène, pardonne à mon audace : je suis un profane indigne d'embrasser les plaies du Christ ! Oh! demande-lui, ma sœur ; supplie-le de ne pas chasser ce pécheurrdont l'âme se prosterne aux pieds de sa croix.
En prononçant ces mots, le général se couvrit la figure de ses deux mains, comme le coupable qui, attendant sa sentence, ne peut soutenir la vue de ses juges. — Mais Irène, que l'Espritdu Seigneur envahissait et rendait supérieure àelle-môme, prit, avec une douce violence, les mains d'Ubaldo et lui découvrant le visage, elle lui dit avec force :
— Mon frère, non : Jésus ne te chasse pas ! La plaie de son côté est béante : c'est le refuge des âmes rachetées ! C'est un port assuré contre la tempête ! c'est une roche inexpugnable contre l'enfer! Contemple la, Ubaldo; embrasse-la et espère!
Posant alors le crucifix sur les lèvres de son frère, la supérieure l'y tint un instant comprimé ; puis, le portant rapidement à sa bouche :
— Vois, Ubaldo, dit-elle : j'unis mon baiser au tien dans la plaie du Sauveur, dans cet abîme d'amour immortel. — C'est là que nous n'avons qu'une seule âme, qu'un seul cœur fraternel ; c'est là que je te retrouve depuis tant d'anu es ; c'est là que je vivrai et que je mourrai avec toi !
Après ces mots brûlants de la sœur, la religieuse redevenue
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calme et impassible, se pencha sur son blessé et se mit en devoir de rebander la blessure de sa tète.
Mais une larme d'Irène vint tomber sur la joue d'Ubaldo : cette larme, descendue sur son cœur, le transperça comme un glaive à deux tranchants et pénétra en les adoucissant, jusqu'y ses fibres les plus intimes. Le général se tut ; mais il poussa un soupir enflammé qui fut, pour sa sainte sœur, plus clair que le plus éloquent de tous les discours.
Après avoir achevé son pansement, la supérieure posa légèrement sa main sur la tète du général et lui dit d'un accent maternel :
— Dors, Ubaldo : nous aurons le temps de causer en attendant que ta jambe bien raffermie puisse te porter.
Et le bordant avec soin, elle quitta la chambre pour aller s'occuper des autres blessés.
Les tumultueuses passions de la jeunesse peuvent bien comprimer et refouler au fond du cœur les purs sentiments de l'enfance; mais jamais elles ne pourront les éteindre: ces sentiments dominés se taisent, comme les sons de la harpe couverts par le bruit des tambours ; mais les cordes harmonieuses de la h irpe vibrent toujours et lorsque cesse le fracas, vous entendez ces notes chéries résonner dans l'air adouci, et arriver, suaves et claires, au fond de votre âme comme aux beaux jours de votre première innocence. C'est là le précieux trésor de l'éducation chrétienne, qui peut rester improductif' pendant un temps, mais qui ne se perd pas : tirez-le de son coffre ; vous rattraperez le temps perdu et vous reprendrez l'habitude des vertus que vous aviez négligées; vous réparerez le dommage occasionné par le vice. Ceux qui n'ont pas reçu ce trésor de la Foi dans leur enfance première, ne peuvent pas rallumer un feu qui n'a jamais brûlé, ni le flambeau qui n'a jamais éclairé leur jeune âme !
11 est inutile de dire qu'Ubaldo ne ferma pas les yeux peu dant le cours de cette nuit. Il passa en revue tous les jours si sereins, passés avec sa chère sœur jumelle, sur le giron de sa mère : il reprit une à une, toutes les bonnes pensées qui surgissaient dans son cœur sous les ombrages du bosquet de Chieri ; les sentiments d'amour qui brûlaient dans sou sein devant l'image de sa Madone, lorsqu'il priait avec Irène H- 42
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pour ses parents et pour Lauretta : il recueillit rapidement toutes les paroles prononcées par le saint vieillard de Lanzo ; tous les desseins qu'il avait formés après l'avoir vu mourir dans la cellule de son ermitage : ses supplications au Seigneur pour obtenir la force et le courage de résister à l'opposition paternelle ; ses chaudes discussions avec Irène sur la vocation ; ses promesses; les vœux secrets de son cœur : il se rappela tout ; tout vint se retracer dans sa mémoire avec une rapidité incroyable, une précision merveilleuse; comme si tout cela était arrivé la veille, au lieu d'avoir été enterré, pendant plus de quinze ans, dans le noir sépulcre de l'oubli ! — Puis, passant aux récents souvenirs de sa vie tumultueuse, orageuse et coupable de soldat, son âme fatiguée se troubla, douta, perdit courage et, dans ce terrible conflit de pensées, il n'espéra presque plus de rentrer en paix avec lui-même ! — La vue d'Irène, la pure clarté qui brillait sur ce front, la sérénité de ces yeux, la joie qui animait ces traits, l'avaient vaincu. La trahison paternelle réveilla dans son cœur une
colère infernale mais l'image de sa mère, les dernières
larmes de Virginie à son second départ, vinrent aussitôt adoucir cette amertume et rafraîchir son âme brûlée par cetie flamme ardente, la rappelant à l'espoir.
Au nouveau jour, Irène entra chez le général et, par ses douces paroles, l'inonda d'une céleste rosée :
— 0 Irène, lui dit-il, ô ma bonne sœur, aide-moi à sortir de cette mer orageuse de tourments; tends- moi ta main bénie, qui met du baume dans les blessures des combattants ! lrèn<>, mon âme est bien plus blessée que mon corps : les plaies du corps se cicatrisent facilement, mais, hélas! les blessures de l'âme se referment difficilement! Mon âme, Irène, est frappée à mort ! As-tu le pouvoir de la sauver ?...
— Ubaldo, répondit la supérieure avec mansuétude, parlemoi franchement : confie-toi à ton Irène ; ouvre-lui ton cœur, comme tu faisais auirefois. — Es-tu franc-maçon ?...
— Qu'à Dieu ne plaise, reprit Ubaldo; non, Irène: je suis un pécheur, mais je ne suis pas franc-maçon; je suis inique, mais non un sectaire ; je suis aussi mauvais que tu peux le penser , mais j'ai toujours dédaigné de me lier aux sociétés secrètes. Ma franchise, ma vaillance, mon air gai et méprisant,