I.E BLESSÉ DE BRIENNE
ont fait croire à mes frères d'armes que j'étais un adepte trèsavancé de la franc- maçonnerie, tandis que je regardais comme un acte de lâcheté, l'action de se soumettre par serment aune puissance inconnue, aveugle et tyrannique.
— Espère donc! s'écria Irène toute joyeuse : espère, Ubaldo, et songe à te guérir !
Alursla bonne sœur, pour le distraire etle soulager, donna au général des nouvelles de la famille: elle lui dit que leur mère attendait impatiemment la fin de la guerre pour le revoir ; elle lui rendit compte de l'état florissant de son patrimoine depuis la raurt du comte ; des réparations que la comtesse avait fait exécuter; des embellissements du palais, du choix de l'épouse. Ubaldo sourit, regarda Irène, prit le bout de son tablier, le baisa et se tut.
Les jours suivants, Irène lui parla de Lauretla ; mais Ubaldo lui adressa mille questions sur sa vocation; il lui demanda comment son père avait pu se décider à la laisser se faire ieligieuse. Irène versa dans le sein de son frère tous les secrets de sa belle âme, sans s'apercevoir, peut-être, que ses paroles étaient une source abondante de miel embaumé qui adoucissait le cœur de son frère et l'inondait d'une céleste duuceur.
Oh ! oui ; les paroles d'un juste sont une musique des anges qui soumet les cœurs les plus endurcis ; une pluie douce qui ranime et vivifie la fleur des champs; une huile balsamique qui amollit, pénètre, assouplit et détend les ressorts les plus rouilles d'une âme pécheresse ?
Un matin Ubaldo, en voyant entrer la supérieure, lui dit :
— Ma sœur, mes blessures vont beaucoup mieux : peux-tu me trouver un bon confesseur, bien expérimenté !
A cette demande, le cœur d'Irène bondit de joie: tous ses efforts avaient toujours tendu vers ce but; mais elle était discrète et elle avait à dessein évité d'en parler ouvertement, bien assurée qu'il en parlerait, le premier. Elle avait choisi le confesseur dès les premiers jours et priait Dieu, pour que le résultat de cet acte saint ramenât son frère aux sentiments primitifs de son adolescence. Ubaldo fit une confession qui dura plusieurs jours ; il se sentait, au fur et à mesure, devenir un autre homme. Les autres officiers blessés, apprenant qu'un piètre entrait tous les jours chez le général des cuirassiers, ne
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savaient que penser de cet homme dont toute l'armée connaissait la valeur et l'intrépidité sur le champ de bataille.
Les événements politiques continuaient de marcher dans une voie funeste pour l'empereur Napoléon, qui, après avoir fait des efforts merveilleux pour défendre Paris, avait vu la capitale de l'empire tomber aux mains des alliés, et s'était vu lui-même; cerné dans Fontainebleau, forcé d'abdiquer, de descendre de ce trône qu'il avait élevé par ses triomphes, et prendre le chemin de file d'Elbe, lieu de son exil. — Ub-ddo, depuis quelques jours, marchait, par l'hôpital, avec des béquilles. La majeure partie des blessés de Brienne étaient morts ou guéris; plusieurs des sœurs étaient rentrées à Paris : Irène était restée avec quelques-unes d'entre elles pour soigner les convalescents. — Ubaldo put enfin se promener sans soutien, d'ab >rd dans les salles, les corridors et les cours de l'hospice, puis dans les allées du jardin; mais depuis quelques jours il causait beaucoup moins, avec les autres généraux et colonels, des futurs destins de la France, ou de la continuation du service sous les Bourbons. Il avaitécrit à Paris, et s'était fait adresser des lettrée de change très-fortes. — Irène lui avait demandé plusieurs fois quels étaient ses projets; mais elle s'était aperçue qu'il lui disait des réponses évasives; il était taciturne, et sa sœur l'avait surpris dans sa chambre, absorbé et comme abîmé dans de profondes pensées, et quelquefois les larmes aux yeux.
Dix jours après le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe, Irène entra, comme d'habitude, dès le matin dans la chamhre de son frère, pour lui annoncer qu'elle partait le lendemain, avec les autres sœurs de charité, pour Paris. Le lit n'était pas défait; la chambre était vide, et le porte-manteau du général, qui était toujours sur un bahut, avait disparu. Ubaldo n'était plus là. Irène le chercha dans les salles, au jardin; elle en demanda des nouvelles aux autres officiers : personne ne l'avait vu. Alors elle s'informa pour savoir si le général d'IIiutcville (comme on l'appelait en France) avait quitté la maison; on lui répondit qu'il était monté à cheval à une heure du malin, et qu'il était parti au galop. Irène ne sut que penser de cette fuite. Elle imagina que quelque intérêt grave l'avait appelé à Paris, et qu'il n'avait pas voulu la déranger à une pareille heure ; elle espéra le revoir à Paris, à la Salpêtrière.
LE BLESSÉ DE BKIENMi. 4(J7
Vers la fin d'avril, le sacristain de 1 église de l'antique ermitage de Lanzo se leva à deux heures de l'api es minuit, almsé par la clarté de la lune, pour aller sonner V Angélus du matin. En ouvrant la fenêtre, il s'aperçut de son erreur, et que la nuit durait encore; mais il lui sembla vo'r dans la prairie des cypiès une ombre qui marchait vers le cimetière où avaient reposé, avant la suppression des communautés religieuses ordonnée par Napoléon, lesCamaldules de ce saint ermitage. Le sacristain regarde en tremblant, et voit un homme de grande taille errer au milieu des croix, et, arrivé à la tombe du père Komano, l'embrasser étroitement, puis se prosterner la face contre terre, et piier immobile pendant un long espace de temps. 11 le voit enfin se relever, parcourir les ruines de l'ermitage, et disparaître à ses yeux, au milieu des ténèbres.
Au jour, après avoir sonné V Angélus, le sacristain descendit à l'ancienne foresteria, devenue la maison du fermier de celui qui avait acbeté toute celle vaste enceinte pour la mettre en culture. Il raconta son apparition nocturne, et les paysans lui rirent au nez.
A une heure de la nuit suivante, l'un de ceux qui s'étaient le plus moqués du sacristain, traversant l'ermitage pour rentrer souper dans sa chaumière, vit tout à coup au clair de lune, sous le petit porche- qui avait si longtemps abrité Je vieux don Romano, vingt ans auparavant, un homme assis sur la poutre, le coude appuyé sur son genou, et le menton dans la main, comme quelqu'un qui médite. Le paysan poussa un cri, et s'enfuit épouvanté; puis il raconta à son tour l'apparition de Y ombre. 11 n'en fallut pas davantage pour mettre mille terreurs dans les têtes de tous les habitants du canton : on avait vu Y ombre dans le bois des pins; on l'avait entendue parler avec les âmes des moines défunts. On disait que c'était un ancien fermier de l'ermitage, qui faisait son purgatoire, errant, pauvre àme en peine, au milieu des cellules en ruines. — Mais l'archiprètre de Lanzo avait appris que le général Almavilla s'était rendu pendant trois jours dans son château, sans voir ni parler à personne, et qu'il sortait à pied au milieu de la nuit, à travers les champs de la sombre vallée. Les politiques de village en dirent de belles; mais de longtemps personne ne sut le fin mot.
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En 1829, le général piémontais Cottalorda, ancien cavalier des cuirassiers de Napoléon, voyageant pour son agrément dans le pittoresque et antique pays des Herniques, voulut visiter les ruines de l'ancienne villa de Marius, sur laquelle s'élève une très-vieille abbaye habitée par des trappistes. Le bienveillant prieur fît voir au général les longs portiques aux colonnetles doubles, soutenant les arcades étroites et aiguës; il lui fit admirer les voûtes hardies, à nervures, de l'ancien chapitre, les chapelles intérieures, remplies de petits pilastres, de groupes de grosses couleuvres et d'animaux sauvages qui les soutiennent entre les grandes niches pointues, mais principalement les nefs hardies, spacieuses et élégantes de l'église, en forme de croix latine, avec ces arcades d'une hauteur prodigieuse, posées sur les minces colonnes et sur les mensuleites aériennesqui s'élancent des courtines effilées avec un ensemble si harmonieux, que les unes surgissent des autres, se hanlent et se subdivisent avec un ordre qui charme l'œil, et qui parle au cœur comme à l'imagination.
Enfin le prieur conduisit le généra!, par de longs corridors souterrains voûtés, à un secret passage qui ouvrait sur un enclos où s'étend tristement, entouré de cyprès touffus, le cimetière des moines. Chemin faisant, il lui disait qu'on avait inhumé dans ce cimelière les corps de quelques saints religieux qui avaient été cruellement massacrés dans l'abbaye, en haine de Jésus-Christ, par les jacobins de t797. — A peine le prieur avait-il ouvert la porte du cimetière, que le général Cottalorda vit, agenouillé sur la terre, au pied de ces croix, et absorbé dans une extase profonde, un moine à très-longue barbe grise, pâle et décharné comme une ombre. Il le regarde fixement: un frisson parcourt tous ses membres; il recule étonné, et demande, tout ému, au prieur :
— Mon père... quel est cet homme?... Je le connais!..,
— Monsieur, c'est un moine d'une grande pénitence, etq,ii prie sans relâche. Il a été général de Napoléon...
— Général des cuirassiers?
— Précisément.
— Ubaldo d'Almavilla?...
— Lui-même.
Ce mot, mon bonhomme, ne va guère à ce pauvre U bal do. Que faut-il conclure, en effet? Qu'à cette toile il manque l'ourdissage, la trame et les portées à passer les fils pir les lisses et par le peigne, afin de les assujettir aux bandes, et y faire courir la navette, faire aller les chasures et les piétons, et faire l'étoffe... — Et tu penses à achever et arrêter ta toile, et à nouer la panne?... La patine, mon cher, est l'achèvement de la toile, (issue selon les règles de l'art : c'est cette petite frange qui déborde au bout de la toile, et qu'on arrête par de petits nœuds; c'est, en somme, ta conclusion! — Or, que veux-tu nouer, que veux-tu conclure, si tu n'as pas tissé ; si, au lieu d'une pièce de toile, il n'est sorti de tes mains qu'un écheveau emmêlé, embrouillé, inextricable?... — Penserais-tu, par hasard, avec ton Ubaldo et Irène, avoir fait quelque chose qui
« Avesse il capo, il busto e le calcagna. » Ait la tète, le buste et les talons.
Si tu t'imagines cela, bonhomme, tu te trompes de la belle manière !
— Laissez-moi respirer, cher lecteur, et écoutez-moi parler à mon tour. Voyons, parlons raison. Vous ai-je jamais promis de vous donner un roman historique, qui eût son sujet principal, où viendraient aboutir, comme dans un centre, tous les fils de l'intrigue? Voilà la dixième fois que je frotte mon front à l'écorcher, pour tâcher de me rappeler si je me suis rendu coupable de la sottise de vous promettre une chose que je ne pourrais ou que je ne voudrais pas tenir ; ce qui serait le plus vilain trait du monde et dont je rougirais, au point de ne plus oser lever les yeux sur une figure de chrétien, même quand je
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n'en eusse eu que la pensée!... — Mais si nous regardons au litre de l'ouvrage (1), — qui est, après tout, la montre de la marchandise, — nous y lisons net et clair : Narration de 1790 à 181i. — Lue narration, — je vous le demande, — quand at-elle jamais été autre chose qu'une narration, longue ou courte, simple et unie, ou compliquée, et par lambeaux détachés? Tournez et retournez ce mot-là comme il vous plaira, narration ne sera jamais que narration : ça n'implique cas unité d'action; ça n'exige pas du narrateur qu'il se renferme dans des limites convenues; il récite un ou plusieurs événements, et, lorsque la matièie lui manque dans les mains, il dit:
— C'est assez !
N'ai-je pas raison ? N'est-ce pas^cela? — Je m'en rapporte aux gens raisonnables,- car, à certains beaux esprits, je n'ai pas de comptes à leur rendie. Avec ces gens-là, le plus petit a toujours tort ; ils mettent sans cesse leur caprice à la place de la raison; leurs fantaisies, leurs humeurs, leur mauvais caractère à la place de l'art. Si d'aventure ils ont fourré dans leur tète que ma narration doit être un poème épique, ils prendront à la main leur compas, leur niveau et leur équerre, et ils me diront :
— Eh! là-bas, l'homme à la narration, approche un peu par ici. Ohé, donc! c'est à toi que je parle! Es-tu sourd? Fuis attention. — Voici Virgile, voici le Tas>c, Torquato Tassolcntends-tu bien? — Rapproche un peu Ubaldo de ces deux grands maîtres. Te semble-t-il avoir arrangé tes tils comme ils l'oiit fait?
— Miséricorde!... — Mais je n'ai jamais fait de poème de ma vie ni de mes jours! Les canetons d'une mare ne se comparent pas avec les aigles ; mais ils se contentent de patauger dans leur vase et dans leur bourbier.
— Voyons, alors. Mets ta Narration en regard avec Walter Scott et avec Manzoni.
(I) L'éditeur de cette traduction française A' Ubaldo et Irène, pour éviter toulo
mauvaise aflaire avec son public, a eu la judicieuse pensée de supprimer toute qualification de l'ouvrage et il a très-bien fait. Pour le mieux prouver à nos lecteurs, nous traduisons ici toutes les chicanes que ces qualifications ont suscité au pauvre auteur. [Le traducteur.)
— Pas davantage, et que le ciel nous sauve ! Ce sont là les nobles champions du roman historique. Je n'ai jamais entendu fournir celte carrière avec mes deux petites jambes de six pouces de long, si minces et si faibles par-dessus le marché, qu'elles peuvent à peine me porter, et qui me font trébucher au moindre petit caillou, de façon que, si je ne m'attrapais pas à quelque honnête passant qui veut bien me tendre la main, je me casserais le nez par terre.
— A la bonne heure ; mais si ÏUbaldo n'est ni un poëme ni un roman, par quel diable de nom l'appellerons- nous, alors?
— Par le sien, donc ! Je le lui ai placardé au front, en lettres d'un pied de haut : je l'ai appelé Racconto, — Narration. — Je le donne pour une narration, pas pour autre chose. — Kst-ce que nous allons recommencer la rengaine du Juif de Vérone, dont certaines gens voulaient à tout prix faire ce qu'il n'était pas?
A cette époque aussi, on m'adressa trente-six mille interpellations : « Est-ce ceci? Est-ce cela?... — L'auteur crée des évé- « nements de son chef, et il calomnie les preux italiens; il « charge les teintes ; il ajoute, de son crû, mille caprices, mille a bizarreries étranges et hors nature. » — Mais les Romaii s qui lisaient ce livre disaient :
— Par Bacchus! c'est hien cela! Te souviens-tu que ce fait est arrivé, sur cette place, dans cette rue, dans ce bouge-là, à Petruccio, à Nicoletto, à Cencio?...
— Ah! oui. Tiens, tiens! Mais c'est ça!... Je l'ai vu, moi; je l'ai entendu de ces deux propres oreilles que voilà.
Pourtant, toutes ces affirmations ne servirent à rien pour ceux — et ils étaient nombreux — qui continuèrent à soutenir méchamment que c'était invention, calomnie. Et lorsqu'ils virent le livre traduit en anglais et en allemand, ils s'écrièrent:
— Peste ! Voilà maintenant qu'on répand ces mensonges en Amérique, en Angleterre et en Allemagne !
Mais depuis qu'on a lu, dans ces dernières années, les réjouissantes confessions de Montanelli et les gazettes qui ont dévoilé certains mystères d».s sociétés secrètes, et les procès que les tribunaux légaux ont fait aux conspirateurs, on a reconnu enfin que le Juif de Vérone et son Appendice avaient été