II
.502 IBALDO ET IREftE.
écrits avec une plumo trompée dans de la lionne encre, et l'on s'est éci ié :
— Voyez-vous ça? Vraiment, qui l'eût cru? La chose est ainsi : telle quelle, ni plus ni moins. — lit ses ennemis, qui l'appelaient grand menteur .'... Que Dieu les bénisse !
11 en est de n.ème à'Ubaldo: c'est une narration qui raconte une série d'événements arrivés il y a cinquante ans: qu'ils soient réunis ou séparés, publics ou privés, l'auteur n'a jamais entendu vous en faire un tout complet et unique, comme qui dirait une amphore ou un godet. — Ce sont des faits arrivés chacun à son époque : dans un pays ou dans un autre; à celui-ci, ou à celle là. Si vous voulez faire un bouquet de tout cela, dites à la bouquetière qui offre des bouquets, à Florence, sur la voie ferrée de Porta al Prato, qu'elle remplisse son panier de petits écheveauxde fil et qu'elle attache cela à votre idée. Vous venvz comme elle est habile, et si elle ne vous en fera pas la plus belle geibe touffue qu'il soit possible de voir.
Toutefois, moi qui n'aime pas les esclandres, pour ôter tout prétexte de détraclion ou de reproche à ces messieurs si difficiles à contenter, dans une seconde édition, je couperai, d'abord, parle milieu, puis je recouperai en cent petits morceaux cet odieux substantif singulier et au lieu de remettre: Pacco^to, je mettrai bel et bien : Racconti. — Eh, eh! qu'en dites-vous, mes maîtres? N'ai- je pas trouvé le bon bout? Ah, mais; ah, mais! .. Raccoisti! oui, mcsseigneurs. — Ce diantie d'O, m'a causé tant de désagréments, que I'I me partit délicieux; je lui en aurai une obligation étemelle; je le proclamerai partout comme étant plus beau, plus élégant, plus é ancé, plus mince, plus délicat, plus comme il faut ; mvy hermoso, verij beautiful; das ist seJiœn; que ce gros butor d'O; ce lourdaud , gras comme un porc, gonflé comme une vessie, joufflu comme un cuisinier, bon tout au plus pour en faire
un rond de carotte, un couvercle de je sais bien quoi;
une roue de charrette, ou une crinolise, ma foi, tant pis ;
le mot est lâché !
— Mais qui va là?... — Ah ! bonjour, messieurs; prenez la peine de vous asseoir... ; en vérité, messieurs, je ne crois pas avoir l'honneur de vous connaître?— A qui ai-je celui de parler?
— Regarde-nous bien en face : nous sommes une société qui causons avec toi tous les quinze jours ; tantôt tu nous fais rire, tantôt tu nous ellraies; quelquefois aussi tu t'avises de nous faire pleurer. Enfin, nous sommes les lecteurs assidus de la Civilta CATToucA, et nous venons te prier de satisfaire notre curiosité. — Nous sommes souvent aux prises avec certains de tes contradicteurs, qui jurent par toute sorte de Styx que, plutôt que de lire une ligne de ce fastidieux Ubaldo, ils se laisseraient mordre par des chiens, où griffer pir des chats, et disent à chaque instant :
— A-t-on jamais \u un potage plus insipide, plus fade, plus nauséabond que celui là? Il soulèverait un estomac de bronze! — Qu'on le jette dans l'évier ou par la fenêtre ! — Ce cuistrelà ment par la gorge à chaque mot, et il habille ces menteries de certaines guenilles toscanes qu'il a prises sans doute chez quelque chiffonnier ou chez les Loueurs de Florence ; et il a le front de nous vouloir vendre ça pour du satin, ou pour du drap de velours, l'insolent qu'il est!
Nous ripostons de notre mieux, et laissant de côté les toscanismes dont nous nous ballons l'ail absolument et au giand complet , nous prenons la défense des faits que tu nous rapportes dans ta narration, en soutenant que tu ne mens pas, que lu peux bien le tromper quelquefois ; mais qu'en définitive tu ne dis que ce que tu crois être vrai et que tu as lâché de puiser à bonne source. Nous ajoutons à ta défense bien d'autres raisons. Maintenant, tu vas nous expliquer le pourquoi et le comment de ces accusations et des motifs dont nous farcissons un peu bénévolement notre plaidoyer en la faveur.
— Ames courtoises, je commence par vous rendre mille et mille giàces pour votre aimable bienveillance ; puis, je tâcherai de vous répondre avec une entière confiance, comme à des galants hommes que vous êtes, et j'entrerai franchement dans tous les détails des motifs qui ont dirigé ma difficile entreprise. — Commençant par la fadeur et l'insipidité de ma purée de pois-chiches, je vous dirai que mes détracteurs ont raison et archi-raison : j'ai l'habitude d'assaisonner mes compositions à la vieille mode, avec des sauces qui sentent peutèue bien le rance un tanlintt, car je les ai prises dans d'anciens garde-mangers grecs, latius ou à ceux de nos vieux
Italiens. Pensez donc! Maintenant on ne dose plus les condiments par prises, par pincées, on les jette à poignées, à pleines m:iins, à sébiles débordantes : s'ils vous emportent la bouche, s'ils vous écorchent le palais, soufflez, toussez, crachez, pleurez, éteiuuez et écriez-vous avec extase:
— Qiel bautgoût exquis! quelle saveur délicieuse et mord.mle! quel feu divin!... — Voilà de l'àme !... voilà de la vie!
De nos juurs, la nature des affections est dominée chez la plus grande partie de nos écrivains, par un art appris à l'élal, aux crochets et à l'abattoir des bouchers, au billot et à la hache du bourreau, aux fosses des charbonniers, aux cachots des guichetiers, aux cavernes des voleurs et des assassins! Ceux qui savent suulfkr, attiser, fomenter, exciter les passions les plus tempétueuses, les plus furibondes; ces écrivains-là, on les appelle connaisseurs des saurs, restaurateurs — sans jeux de mots, — dcjs plus énergiques sentimenîs de l'àme humaine. — Pour ces gens-là, la colère d'Achille, peinte et décrite par Homère, c'est de l'eau de 1 oses ; les grands tableaux de la peste de Thucydide et de Lucrèce ne sont pas colorés, sont ternes, lavés, passés; les élans de Démosthèms sont de petits cris, des hoquets mignards déjeune demoiselle, des langueurs de poitrinaire! — Pour émouvoir ses lecteurs, il faut aujourd'hui des blasphèmes, des hurlements désespérés, des rugissements d'énergumène, des fureurs de démoniaque !
Que voulez-vous, mes gracieux lecteurs? Je n'ai pas le génie assez réveillé, assez léger pour voler au delà des bornes de la nature : je n'ai ni assez de poumons, ni assez de poitrine, pour vociférer, beugler, tonner, tempêter comme l'exige le goût blasé de nos héros du jour, qui veulent s'inspirer de l'amour de la patrie dans la lecture de leurs contemporains. — De Santis m'a déjà condamné en disant que l'auteur du Juif de Vérone (celui à'Ubaldo) « est un homme de peu de génie, « d'un caractère vulgaire, sans fiel, sans esprit, un de ces « hommes taillés à coups de serpe, dont on dit, d'un air de « bienveillante compassion : C'est un bonhomme.)) (Il Cimento, IVe livraison ; 26 févr.)
Que voulez-vous opposer à cette sentence, qui est sans appel? Je l'ai acceptée de bon cœur; elle ne m'a pas semblé trop cher payée. Ainsi soit-il! — Maintenant, si vous voulez
que mes ècrivasseries aient une saveur quelconque, farcissezmoi du poivre de Victor Hugo, du camphre d'Eugène Sue, de la noix muscade de Georges Sand, des clous de girofle d'Alexandre Dumas; ajoutez-y une burette de vinaigre des quatre-voleurs, un peu d'amour à la Congrève, un peu de haine à la Payxhans, quelques caresses à la Pélissier, et vous aurez un pain d'épice à enfoncer ceux de M. Sigaut, et à damer le pion aux anisés d'Arras et de Cambrai : ah, oui, dame ! —
Mais laissons enfin de côté toutes ces balivernes et pirlons une bonne fois sérieusement, si faire se peut. — Un écrivain qui est piètre, — et religieux par surcroît, — vous le comprenez tout d'abord, mes bien chers lecteurs, — ne peut et ne doit toucher à certaines passions qu'avec des pincettes et agir comme on le fait pour les poisons qu'on emploie continuellement et qu'on mélange„avec toute sorte de ménagements et de précautions, ayant soin de limiter minutieusement le dosage, pour ne pas tuer le malade au lieu de le guérir : il faut ne jamais oublier que ce sont là des poisons et que, par leur nature, ils donnent la mort ; ne s'en servir que par grains et scrupules, dans des cas désespérés de maladies extrêmes qui ne peuvent être traitées que par la morphine, l'arsenic, l'acide prussique, l'hydro-cyanique et l'atropos-belladone. Je veux dire par là que ma condition m'interdit de développer certains sujets, d'ouvrir certaines scènes, de colorer vivement certaines affections qui portant l'écrivain à errer au milieu de mille événements divers, capables d'exciter la curieuse attention des lecteurs, peuvent le pousser dans de mauvais pas où il pourrait courir lui-même et faire courir aux autres de grands dangers. A quoi servirait alors de s'user le cerveau, de suer, de se geler, de se tourmenter pour écrire un livre qu'un sage instituteur défendra à ses élèves et que les mères attentives arracheront des mains de leurs filles? — Et notez bien que ces mêmes mères., qui conduisent souvent leurs filles au spectacle, — dans nos théâtres d'aujourd'hui ! — qui les mènent au bal, aux soirées, aux concerts les plus attrayants, les plus profanes; si un zélé prédicateur, si un écrivain sacré touchent à quelques plaies... Dieu garde!... elles crient à l'imprudence, au scandale? Elles n'y conduiront, certes, plus leurs tilles; pensez-vous donc?.,.
5Ufi UBALIHJ ICI OmOIE.
— Quanta ce livre .. oh ce livre!... — Avcz-vous remarqué ce passage? avez-vous fait attention à cette phrase?... — Je comprends hien ; il a en de bonnes intentions : je sais certaine demoiselle, qui pourrait s'y reconnaître à merveille ; ça lui va comme un gant; mais ma Lena... ma Gé^ia? fi donc! pauvres petits anges !... purs comme du cristal!
Pourtant, la bonne mère laisse dans les mains de ces pars petits anges, — et depuis leur enfance, — certains livres deducation qui sentent leur Luther, leur Calvin, leur Vo'.laire, ou tout autre chose qu'une odeur catholique!
Donc, mes bons lecteurs, veuillez m'excuser; et si je ne touche pas certaines cordes trop délicates, étonnez-vous plutôt avec moi, qu'ayant depuis six années traité toute espèce de sujets hardis, j'aie continuellement marché sur le fil d'un rasoir sans m'entamer la peau des pieds : je considère cela comme un beau miracle de la grâce divine, et je prie Dieu sans cesse, pour qu'il me garde à l'avenir. Son jugement me fait peur : lorsque je me vis agonisant à Ferrare et près de paraître devant ce tribunal qui ne sera plus de miséricorde, mais bien de justice ! mon âme se demanda en tremblant :
— Ne laisses-tu pas quelque écrit qui puisse apporter du scandale à quelque âme rachetée par le sang de Jésus-Christ ?
Lorsque je lis un mauvais livre, je frissonne en pensant a ce moment terrible où le Juge éternel dira à ce malheureux écrivain :
— Redde animam pro anima !
— Holà! eh ! est-ce que lu vas nous réciter les confessions de
saint Augustin?
— Ah bien, oui!... pardonnez-moi d'être entré dans certains détails; mais j'ai voulu vous alléguer mes raisons, pour que vous ne pensiez pas que je voulusse faire la sourde oreille à certains appels et sauter le fossé à pieds joints, d'autant plus que j'ai une opinion bien arrêtée que, pour émouvoir, on n'a pasbisoin de réveiller le guêpier de certaines passions endiablées qui, non-seulement, piquent et font lever sur la peau des cloches et des ampoules, mais percent et blessent mortellement les malheureux qui s'y fient et s'y frottent. Nous le voyons tous les jours, surtout à l'égard de certaines âmes qui ont le cœur bon, facile et le 1 !ro, dont certains livres perni-
cicux allument l'imagination, l'égaient, et qui perdent l'innocence du cœur, deviennent mauvaises et vicient irrémédiablement les germes de la vertu qui poussaient en elles joyeusement. — Mais il y a des passions nobles, pures et généreuses, qui peuvent être décrites, développées et montrées sous toutes leurs faces, par un écrivain prudent, qui peut les peindre avec des couleurs vives et réjouissantes, sans le moindre danger, car elles conviennent aux cœurs vertueux, et leur caractère est tel que leurs excès font du bien et vous mettent dans les bonnes grâces du Seigneur. — Que peut-on faire de mieux que d'exalter l'amour conjugal, maternel, fraternel et filial? la douce et sainte amitié? Y a-t-il sur la terre une passion plus céleste que celle de pardonner les offenses, passion où l'on peut tracer d'admirables aventures, des actions héroïques, des dénoûments remplis de surprises, de peines, de joies merveilleuses, qui élèvent l'homme au-dessus de lui-même et qui ravissent les lecteurs dans des élans d'une sublime émotion? Lescœurs candides et généreux apprécient ces écrits et se complaisent uniquement et exclusivement dans leur lecture. L'amour lui-même, lorsqu'il est ingénu et pur, ne peui il pas donner lieu à de giacieux événements, neufs et sans dangers, et qui tourneraient, au contraire, au profit des âmes candides et portées à la vertu? Certaines passions sont bonnes ou mauvaises, selon qu'elles sont bien ou mal diiigées, et selon qu'elles respectent ou transgressent les lois que Dieu ou la nature nous ont imposées.
J'en arrive à l'autre question qu'on m'a posée, concernant les événements que je relate dans ma Narration. Ace sujet, il faut observer deux choses : j'ai eu un double but en écrivant, et j'y ai marché pendant toute la durée de l'ouvrage. L'un est un thème public, l'autre est un sujet privé. Le thème public tend à démontrer d'une certaine façon l'origine des sociétés secrètes en Italie, et comment elles y furent introduites; les effets qu'elles produisirent sur les populations, sur leurs mœurs et leuis usages, leur religion et leur politique. Dans le Juif de Vérone, j'ai mis sons les yeux des Italiens les sociétés secrètes dans leurs triomphes; dans Lionello, les sociétés secrètes dans leur caractère et leur nature, dans les lois organiques qui dirigent leurs ténébreux projets; d&nsUbaldo,