DEUXIÈME TABLEAU
Politique île Ncrva et des Antonini. — Lettre d'Avidius Cassius. Testament de Marcus Aurelius.
L’histoire, non moins que la réflexion, devait dénoncer aux anciens l’existence d’une harmonie profonde entre la politique monarchique et la foi morale et religieuse de l’Orient, dont le christianisme, s’offrait comme une forme appropriée aux idées occidentales. Autant les croyances polythéistes, avec leurs libres variations, paraissaient propres au génie des peuples qui, se déployant spontanément dans tous les ordres de l’activité, assumaient le gouvernement d’eux-mèmes, autant il était aisé de reconnaître qu’une nation cessait de s’appartenir, et renonçait à se faire sa destinée en ce monde, quand elle échangeait le temps pour l’inlini, et les réalités présentes pour l’hallucination de l’éternel, constamment préoccupée du sort interrestre de l’homme et des conditions qui en décident. On peut hardiment prédire qu’un peuple qui perd sa liberté amusera son esclavage et son ennui par la contemplation de l’absolu, et que, réciproquement, celui qu’attire le gouffre de l’infini deviendra la proie du premier tyran qui feindra de partager sa croyance, ou de celui-là même qui la méprisera ouvertement.
Le christianisme apportait dans la société humaine un élément de dissolution qui avait manqué aux doctrines orientales plus anciennes. Non-seulement il faisait régner dans les esprits la pensée de Dieu et du salut sur les ruines de
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tout ce qui intéresse l’homme ici-bas, mais encore il annonçait la fin prochaine, et très-prochaine du monde, à ce point de conseiller à chacun de garder son état, quel qu’il fût, libre, esclave, marié, célibataire (sur le toit de sa maison ou dans son champ, comme dit la parabole) (1), afin de s’éviter le risque et les soins d’un changement dont il pouvait à peine se promettre le temps (2). Et l’exaltation des nouveaux croyants était telle, ils avaient une vue si lucide de l’avenir promis, que souvent, au milieu des douleurs, ils tombaient dans l’insensibilité, par l’effet d’une extase contemplative des félicités futures.
Ainsi, une conception pratique de la vie, commune à toute l’antiquité païenne, avait placé le but de l’homme dans l’humanité môme, dans ces relations humaines mutuelles dont le développement, soit privé, soit public, était confié autant qu’il se peut à l’initiative de personnes libres : il n’était pas interdit, sans doute, aux individus et aux races de s’inquiéter de l’origine de l’homme et de sa destinée posthume; mais des fins prochaines, actuelles, terrestres, dirigeaient avant tout les pensées, conformément à la morale
(1) Quand vous verrez l'abomination de la désolation dans le lieu saint... comprenne qui lit : que celui qui est sur son toit ne descende pas prendre quelque chose à la maison, et que celui qui est aux champs ne rentre pas chercher son manteau. Malheur aux femmes enceintes et aux nourrices en ces jours-là (1er Evangile, xxtv, 15).
(2) Un de nos révélateurs du inonde social conseillait à ses contemporains de 1808 de ne pas construire d'édifioes, par la raison que les bâtisses actuelles seraient jetées bas des l’avénement de l'harmonie , qui ne pourrait en utiliser aucune (Ch. Fouricr, Avis aux civilisés , à la fin de la Théorie des quatre mouvements). Les premiers chrétiens, y compris ceux qui n’étaient peut-être pas millénaires, étaient dans la même disposition d’esprit que l’inventeur du phalanstère, et l'apôtre devait songer à la brièveté des jours comptés au monde quand il écrivait : « Le temps est court. Maintenant que ceux qui ont femmes soient comme n’en ayant pas; et ceux qui pleurent, comme ne pleurant pas; et ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas; et ceux qui achètent comme ne possédant pas ; et ceux qui usent de ce monde, comme n’en usant pas; car la figure de ce monde passe (lrc ép. Corinth., vu, 29).
(lYofe de l'éditeur.)