‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 15 sur 80 · UC1IH0N I E · texte numérisé non relu

UC1IH0N I E

naturelle des consciences, comme elles étaient; et voilà que l’Empire, résultat de la diffusion universelle, et de la conquête accomplies par l’esprit gréco-romain, l’Empire fait des sujets où il y avait des citoyens; et ceux-ci, désintéressés de la terre, prêtent de plus en plus l’oreille aux apôtres venus de l’Orient pour les endormir dans les rêves du ciel. La paix, la puissance, l’unité romaines, ces leurres jetés à ceux qui regrettent l’ancienne république, n’empêcheront pas la civilisation de périr à la longue, si les sujets de l’Empire arrivent à n’être plus des Romains, et perdent successivement, après la liberté, la force intelligente et toutes les passions patriotiques, et enfin jusqu’au désir d’être quelque autre chose que des troupeaux d’hommes parqués par des princes ou chassés par des barbares. Il est donc clair que si l’Empire parvient jamais à la juste conscience de lui-même, et s’il veut sauver la civilisation romaine, il devra remonter au principe de cette civilisation, qui est la liberté. Ce phénomène si rare d’un pouyoir déterminé à se limiter, et peu à peu à s’annihiler de lui-même, des empereurs philosophes pourront le produire, s’ils ont, avec l’intelligence de la situation, une volonté assez ferme et assez persistante.

Le premier des empereurs, si toutefois ce nom d’empereur lui convient, Julius Cæsar marcha au pouvoir comme au plaisir, dans l’aveuglement de ses passions, à la manière des ambitieux et des conquérants, qui vont aussi loin que s’ouvrent devant eux les terres connues, et ne trouvent au bout de leur carrière que fatigue, désespoir, ennui irrémédiable. On lui prête, il est vrai, de grands plans, mais seulement parce qu’il aurait dû en avoir, et nul ne les a connus. Ses successeurs pratiquèrent la politique vulgaire à la portée de toute autorité établie. Octavius Cæsar eut le génie même de cette vulgarité, lui qui, procédant de la prudence comme son oncle avait procédé de la passion, sut

UCHRO.ME.

trouver les moyens de consolider l’édilice empirique du pouvoir d’un seul. A force de ruse et de bonne chance, après ses cruautés, il se crut habile; à force d'habileté, grand et légitime; et l’on eût pu croire qu’il avait fini par respecter les hommes et lui-même, si ce grand comédien mourant n’était rentré dans la vérité en demandant à ses amis d’ap- ’plaudir un rôle qu’il avait si bien joué. Tiberius Cæsar ne dissimula point son mépris pour l’humanité, et daigna pourtant la conduire; mais ce qu’il cherchait à la lin, c’était quelque sensation nouvelle qui donnât du ton à sa vie moribonde, au fond de Caprée. Après lui, les racines du pouvoir commençant à s’enfoncer dans le passé, les princes parurent pris de vertige à la vue de ce qu’ils étaient. Presque tous, hommes de luxe et de plaisir, dans les proportions exorbitantes de ce temps, artistes tout au plus {oïus teclmites apothnesco, disait N’ero expirant), ils trouvèrent la folie au bout des sensations qu’ils épuisaient. Ces malheureux ne se rendaient compte de rien au monde, et n’avaient de politique que dans la mesure de leurs impressions journalières. Cependant une terrible expérience se fit : Caïus assassiné, Claudius empoisonné, Nero réduit au suicide qu’il fuyait, Calha massacré, Otho poignardé de sa propre main, Yitcllius égorgé, il était temps que les empereurs sentissent la nécessité d’adopter un Système de gouvernement, de remettre l’armeff à sa plate dans. l’État, de régler du moins la transmission du pouvoir et de le modérer pour l’affermir.

Tout espoir du retour à la liberté par l’initiative des citoyens était perdu depuis que le peuple, au moment de l’as- •* sassinat de Caïus, avait observé la neutralité de l’indifférence entre l’armée qui proclamait Claudius et le sénat qui décrétait vainement l’infamie des Césars. On ne pouvait donc plus espérer qu’en la rare vertu d’un prince, c’est-àdire d’un général vainqueur de ses rivaux, qui préférerait

UCIIItONlK.

aux fumées des grandeurs la gloire solide du rétablissement de l’ancienne constitution, et qui ne serait pas incapable d’apporter aux lois fondamentales de l’État les changements nécessaires après cent cinquante ans de guerres civiles ou île dictatures diverses, pendant lesquelles l’administration romaine était devenue définitivement un gouvernement de l’Occident. C’est le conseil qui lut donné par un illustre orateur de ce temps, Dion Chrysostomos, au général Vespasianus parvenu au pouvoir dans les circonstances les, plus favorables, ù la suite de troubles sans nom qui discréditaient le système impérial dans tous les esprits. Mais cette noble pensée dut sembler chimérique au lils de publicain, bas flatteur de Caligula, dans sa jeunesse; peu opportune à l’homme qui s’était fait promettre l’empire par les devins, à celui dont la faveur des dieux, sur la terre d’Égypte, attestait la destinée par des miracles accomplis de sa main, vus de mille témoins! Vespasianus se contenta d’administrer prudemment un Etat qu’il eût fallu reconstituer, de soumettre à la discipline une armée qui ne manquerait pas d’y échapper sous d’autres chefs, et, en habile financier qu’il était, de créer des impôts et de remplir le trésor. Au demeurant, il fit peu de cas des litres, se passa de généalogie, vécut avec simplicité, laissa parler quelquefois les mécontents, souffrit même, dit-on, les injures que Demetrius le Cynique lui adressait avec toute la liberté de sa secte. C’était quelque chose. Mais qu’était-ce pour la liberté, que de rendre une certaine apparence de sérieux aux délibérations du sénat? Encore même Helvidius Priscus, gendre de cet illustre Tbraseas Pætus, autrefois victime de Nero, paya de sa vie son opposition persévérante à l’arbitraire impérial. Qu’étaitce pour l’éducation romaine, que de créer des chaires de rhétorique? pour la philosophie, seul espoir du monde désormais, que de détruire Jérusalem et les druides, en étant

rf.HRON'IE.

dévot à Sérapis? Qu’élait-ce enfin, pour l’organisation urgente de l’autorité livrée à tant de hasards, que d’investir son fils de la puissance tribunitienne?

Ce fils, ce Titus, les délices du genre humain, comme on l’appelait, sut, il est vrai, régner avec modération et sacrifier à la raison d’F.lat la Juive Bérénice. On ne vit point sous lui de poursuites de lèse-majesté, mais Bomitianus, son frère, commença, lui aussi, par la douceur, et finit par la plus énorme exhibition d’infamies et de cruautés que jamais trône eût rassemblées.

Une tentative plus heureuse de réforme eut lieu après le meurtre de Domitianus; ou plutôt les premières hases d’une régénération de l’État furent posées dans une conférence entre le vertueux Nerva, commandant l’armée du Rhin, et un conspirateur proscrit par Domitianus : Dion Chrysostomos. Ce dernier, subitement apparu au camp sous des habits de mendiant, et haranguant les soldats, les avait décidés à proclamer empereur l’homme sur lequel il comptait pour la réforme. Dion voulait que l’élu de l’armée, bientôt l’élu du sénat, car l’adhésion enthousiaste du sénat n’était pas douteuse, rt’acceptât ses pouvoirs que pour s’en démettre solennellement, en faveur du peuple romain appelé à se gouverner conformément à la vieille constitution de la république. Tout au plus admettait-il que l’empereur pût préparer l’ère nouvelle de la liberté par une dictature de trois ans; et il croyait qu’il serait facile de répondre par un petit nombre de lois ou de décrets aux besoins survenus dans un intervalle plus que séculaire. Xerva opposa à ce plan des raisons, les unes douteuses, les autres malheureusement trop fondées :

« Il faudrait refaire un peuple romain, disait Xerva, avant de donner au peuple romain la liberté; car si ce peuple existait, ne saurait-il se la donner lui-même, au lieu de

CCHtlONIF.

suspendre ses destinées à la sagesse d’un général? Je vois bien un sénat, et j’avoue que tout décimé qu’il est. tout énervé qu’on le croit, il serait peut-être aisé d’y trouver plus d’honnêteté et de philosophie vraie qu’au temps des Scipions. Mais la plèbe, où est-elle? où est l’élément générateur de la force dans un Étal? La propriété a péri. Parcours la campagne romaine, tu ne verras partout que parcs princiers, bosquets et colonnades, et tu sais qu’il en est de même dans toute l’Italie. Ce fléau gagne nos provinces. Tout travailleur est un esclave, tout citoyen est un oisif qui demande insolemment sa subsistance à la république. Nous déniâmes au citoyen la terre et le travail, à l’époque des Gracchi; maintenant il exige le blé et l’huile, bientôt le vin et le reste, et des spectacles pour passe-temps. Suffira-t-il que mon décret le dise libre pour qu’il le soit en effet et sache l’être? Mais si par impossible il use de sa liberté, si moimême je lui trace sa route, dans les trois ans de dictature que tu accordes, qu’arrivera-Vil? L’intérêt du peuple, l’intérêt du travail et de la vraie propriété à reconstituer, veut le sacrifice des monopoles établis au profit des grandes familles de Rome. L’éternelle dissension de la république reparaîtra fatalement. Mais ces nobles et ces riches qu’il faudra combattre et s’aliéner, je le crains, sont justement les hommes qui aiment et confiassent la liberté, qui peuvent la pratiquer; presque les seuls. Le peuple, en luttant de violence avec les passions du patricial, obtiendra tout au plus d’apparentes victoires, et comment? comme toujours, en suscitant des Marius, ensuite des Césars. Nous n’aurons rien gagné.

»-Etque faire de nos soldats qui ne sont plus ce qu’ils étaient autrefois, le peuple lui-même, le peuple au camp, mais qui, depuis que la plèbe s’est démise de toute initiative politique, ont pris l’habitude de se regarder comme ses

Page 1