‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 18 sur 80 · UCHROXIE · texte numérisé non relu

UCHROXIE

tianus. Il devait haïr, en vrai Romain qu’il était, les personnes et les menées de ces hommes qui vivaient à la manière des Juifs, et pourtant il défendit qu’on' les inquiétât à cause du rôle qu’ils avaient joué dans la tragédie. Mais la garde prétorienne conservait pieusement le souvenir des prodigalités du dernier César. Elle réclamait à grands cris la mort des conspirateurs de palais qui avaient tranché les jours d’un si bon prince. Ou peut-être voulait-elle prévenir les réformes militaires qu’on devait attendre de Nerva, en se créant une occasion de l’assassiner, comme autrefois Galba. L’empereur montra de la ténacité et un grand courage; mais enfin il dut opter entre céder ou mourir, et il céda. Ce fut la déchéance morale du vieillard, qui ne lit plus que languir. Il abandonna la poursuite des projets les plus hardis qu’il pouvait avoir médités. Mais dès lors sa pensée unique fut de se désigner un successeur par adoption. Sous l’inlluence de l’inquiétude où le tenait la prépondérance de l’armée, il choisit, parmi les hommes de vertu, celui qui lui sembla capable de se concilier l’esprit militaire sn le dominant par le prestige de la victoire.

C’est dire que Marcus Ulpius Trajanus ne fut pas l’empereur qu’aurait exigé la situation intérieure de l’Empire. Mais Nerva lit une grande chose en introduisant ce système des adoptions, (pie Galba avait tenté d’inaugurer vingt-cinq ans auparavant. Il n’adopta pas un parent, quoiqu’il eût des parents sans doute, et il ne tint pas à lui que les règnes des porphyrogénètes devinssent désormais impossibles. Enfin, si Trajanus n’était pas encore l’homme qu’avait rêvé Dion Chrysoslomos, il était de ceux qu’on peut nommer sans trop d’exagération l’honneur de la nature humaine, quoique sur le trône, et tout cela nous montre ce qu’il y avait plus que jamais de force et de vraie grandeur dans ce siècle et dans celte Home.

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Trajanus maintint les reformes de son père adoptif. Sous lui, le sénat s’assembla souvent et suivit régulièrement les affaires. Mais ce prince, de mœurs et d'idées essentiellement militaires, ne comprit que Rome conquéranie, et oublia la nécessité de refaire une Rome civile et politique. 11 étendit l'Empire, non-seulement dans la Dacie, comme l’exigeaient les convenances de l’établissement romain, mais en Orient (Arménie, Assyrie), et vainquit très-inutilement les Parlhes. Cette activité et cette gloire ajoutaient encore à l’importance tout à fait exorbitante de l’armée, et pendant ce temps, si les citoyens cherchaient à retrouver quelque vie politique en s’assemblant et s’associant, l’empereur interdisait toutes les réunions, même pour objets privés et d’utilité pure, comme incompatibles avec l’unité de direction de l’Etat; tandis qu’il aurait dû se féliciter de ces heureux symptômes de renaissance. Avec cela, soit faiblesse de sa part, soit attachement condamnable à la coutume, cet homme si puissant toléra les actes atroces de la superstition populaire excitée par des calamités physiques : trois vestales, deux Grecs et deux Gaulois, homme et femme de chaque nation, furent impitoyablement enterrés vivants : ces derniers en vertu des livres sibyllins, dont toutes les sectes religieuses de ce temps reconnaissaient à l’envi l’autorité pour s’en disputer l’usage.

Trajanus ne sentit pas non plus la nécessité, déjà impérieuse en ce lemps-là, de se faire une politique au sujet de la plus menaçante de ces sectes et de la plus hostile à la civilisation. « Il n’est pas possible d’établir une règle générale pour ces sortes d’affaires », écrivait il à Cæcilius Plinius, proconsul dans la Dithynie, quand ceiui-ci s’informait de la marche à suivre « contre une contagion qui, infectant les villes et les campagnes, gagnait des personnes de tout rang et de tout sexe », mais que pourtant il semblait « encore possible d’arrêter ». C’est au contraire une règle qu’jl eût

fallu une politique résolue et constante, étayée d’un principe moral, pour s’opposer aux progrès d'une superstition qui allait à tarir la source des forces élémentaires du. corps social ; car cette * superstition, poussée à l’excès », seid crime que Plinius eût pu découvrir chez les sectaires qu’on lui dénonçait, il n’est pas douteux qu’elle ne consistât dans le dogme de la condamnation du monde et dans le fanatique espoir de sa fin prochaine. En face d’un problème aussi capital, dont la solution difficile devait se trouver à tout prix, Trajanus n’imagina que la pitoyable recette d’empirique : punir l’accusé qui avoue, pardonner à celui qui nie, et ne point prendre l’initiative des poursuites. C’était préparer des arguments triomphants aux apologistes de la secte : ou nous sommes innocents et vous nous condamnez; ou nous sommes coupables et vous ne nous poursuivez pas ; et vous vous contentez du désaveu de notre prétendu crime (I) !

Ainsi le génie ne fut pas à la hauteur de la vertu dans Trajanus. Sa prévoyance politique n’assura pas même la succession de l'Empire, car il ne sut se décider ni à supprimer ni à consacrer par l’adoption les espérances de son parent, allié et pupille lladrianus, dont certaines tendances lui étaient antipathiques. Il fallut que cette adoption fût supposée, grâce à une comédie de palais jouée après sa mort que. l’on tint quelque temps cachée (2). Le successeur désigné par l’intrigue aurait pu être un tyran vulgaire, il fut un très-grand homme, des moins républicains il est vrai, car

(1) Lcilre» de Pline, X, 98. — L’argument triomphant est paraphrasé, un siècle après Trajan et sa triste politique fque scs successeurs ne continueront que trop), par l’Africain Tertullien, toujours déclamaleur, niais cette fois nullement 'sophiste : 0 sententiam necessilale confasam, clc., etc. Apologét., 2.

( Note de l' éditeur.)

(2) Sa femme IMutina Pompcia, qui favorisait lladrianus, arrangea pour cela

la scène de théâtre dite du Légataire universel C’est du moins la version que le principal historien du temps. Dion Cassius, nous a transmise, recommandée par des renseignements particuliers. (Note de Véditeur.)

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s’il organisa l’administration, il perfectionna aussi la police inquisitive, et substitua des fonctions et des titres de cour à certaines des formes de l'antiquité romaine. Mais cette administration, convenablement centralisée, laissa une grande part d’initiative et d’autorité aux municipes, et l’étiquette nouvelle n’alla pas jusqu’à dispenser le prince de rendre hommage au sénat. Par l’indépendance qu'il créa aux pouvoirs municipaux, en établissant quatre grandes préfectures italiennes qui les rattachaient aux lois de Rome, et par le soin constant qu’il apporta au développement des associations industrielles et commerciales, Hadrianus se montra le digne continuateur de Nerva. Cette politique devait contribuer plus que toute autre aux premiers progrès du peuple et en préparer de plus décisifs. Mais ce qui est très-remarquable et marque bien l’esprit qui dirigeait cet empereur, c’est la constitution démocratique qu’il composa pour Athènes, durant l’un des séjours qu’il lit dans celte capitale des traditions de liberté, et au moment même où il se faisait initier aux mystères d’Eleusis. L’appel au sénat ou devant le proconsul romain était la réserve indispensable destinée à maintenir l’unité du gouvernement du monde.

Hadrianus eut le courage méritoire d’abandonner, les conquêtes impolitiques de Trajan, non certes les fortes et utiles provinces du Danube, mais ces régions d’au delà du Tigre et de l’Euphrate, qui, dans l’état actuel de l’Empire, ne pouvaient qu’affaiblir en l’agrandissant un corps mal constitué, et qui surtout créaient un grave danger par la facilité toujours croissante de la propagation des mœurs et des idées orientales. La Mésopotamie, l’Arménie, l’Assyrie, en supposant la conservation de telles provinces plus facile que l'acquisition (ce qui n’était pas alors), auraient compromis fortement une civilisation qui ne se les serait assimilées qu’en s’assimilant à elles. 11 se peut que l’empereur capable

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de sacrifier ainsi les bénéfices apparents de la guerre n’eût d’autre but que de se consacrer tout entier à son œuvre d’organisation de la paix, et de se livrer à ce goût pour les fondations qu’il déploya magnifiquement pendant quinze ans de voyages, des frontières de l’ Écosse au Maroc et en Arabie; mais il est permis de croire aussi que cet homme qui s’attacha partout et tant qu’il put à la restauration des institutions grecques, celui que sa passion pour les lettres et les arts et son incontestable talent de poète avaient fait surnommer Grœculus, sous le règne précédent, enfin cet administrateur attentif et sagace qui connaissait si bien toutes les parties de l’Empire, comprit que le monde de l’esprit grec avait des bornes encore infranchissables, et dans lesquelles devait se tenir le génie romain, chargé d’en établir et d’en assurer l’assiette définitive.

Nous n’aborderons pas le détail des réformes plutôt administratives que politiques d’Iladrianus, mais il est impossible de ne pas signaler son édit perpétuel pour la coordination des édits des préteurs. Ici le Grec redevint un Romain. Appréciant à toute sa valeur le travail que les jurisconsultes avaient poursuivi, à travers les siècles, afin de déterminer les bases rationnelles du droit et de créer, comme ils disaient si bien, la raison écrite, il donna à la jurisprudence acquise et constante la force et l’unité de la loi. Cette seule institution morale, le droit; la déclaration et la pratique publiques, régulières et philosophiques du juste dans l’ordre social suffisaient, même sans liberté, pour caractériser la civilisation en face de ces religions arbitraires et passionnées, règle unique des mœurs en Orient. Mais la liberté était nécessaire pour garantir la durée et le développement normal des principes du droit. Au reste, Hadrianus fut loin de regarder la loi comme immuable : son humanité en consulta le progrès, quand il rendit les esclaves justiciables

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des tribunaux, au détriment de l’autorité des maîtres, qui cessa d’être absolue, et quand il les protégea non-seulement contre l’ancien pouvoir de vie et de mort, mais encore contre l’usage plus ordinaire de les élever et de les vendre pour la prostitution et les spectacles. On peut juger par là de l’esprit des jurisconsultes philosophes qui formaient le conseil de l’empereur. Sous Titus Antoninus, une sanction pénale fut ajoutée à la défense intimée aux maîtres ; ceux-ci se virent même privés de leur droit de propriété dans les cas d’abus, et les esclaves, alors nombreux, qui étaient affranchis sous certaines conditions à remplir dans l’avenir, lurent assimilés à des hommes libres quant au traitement de leurs personnes. En même temps la condition des femmes s’améliora beaucoup : leurs droits de succession s’étendirent et leurs époux perdirent le droit de les accuser d’adultère lorsque leur propre conduite les rendait indignes de l'exerder (I).

La personne d’Hadrianus importe assez peu, au milieu du mouvement sensible qui, dirigé par la philosophie, lendit sous son règne et avec son aide à élever le gouvernement du genre humain vers un idéal tout nouveau dans l’histoire. Pourtant la conscience oblige l’historien qui traverse la période dominée par le nom de ce grand homme, à le justifier des accusations auxquelles il fut en butte de la part des ennemis de la civilisation. On lui reprocha son goût pour les superstitions. Artiste et poète, il est vrai que s’il réglait

(1) La plupart de ces traits de législation nous ont été conservés par le Digeste. Le dernier, dont saint Augustin nous est garant, cl qui appartient au règne du premier Antonin, est un progrès encore attendu dans la législation française. Nous pourrions ajouter aux faits recueillis par notre auteur, indépendamment de plusieurs modifications libérales apportées aux lois régissant les testaments et les donations, une grande mesure de civilisation : l'établissement des médecins publics dans les villes, puis l'interdiction des inhumations iiitra-urbaiues cl d’autres règlements d'humanité ou d’hygiène.

(.Y oie de l'éditeur.)

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l’Étal au nom de la raison, il allait aussi restaurant partout les cultes, les mystères et les temples. Mais était-ce bien à ces hommes d’Alexandrie qu’il appelait lui-mème chrétiens adorateurs de Sérapis, et adorateurs de Sérapis soi-disant chrétiens; était-ce à ces rabbins juifs, à ces pontifes sama ritains, à ces prêtres chrétiens qu’il avait vus à l’œuvre et qui, adorant un seul Dieu, n’en étaient pas moins, disait-il, des astrologues, des aruspices ou des charlatans ; était-ce à des sectaires auxquels il continuait la tolérance imprudente de Nerva et de Trajanus qu’il appartenait de se plaindre de ses penchants religieux dont ils profitaient? On doit avouer que l’inclination polythéiste d’Hadrianus se montra quelque peu immodérée quand il convia ses contemporains et la postérité (qui ne s’y refusa point) (1) à un culte nouveau de la beauté dans la personne d’Antinoüs, son ami. Pourtant ce culte même, la piété sincère de l’empereur, ses larmes, son désespoir, la noble espérance de l’immortalité dont l’apothéose n’était que le signe, témoignent en faveur de la pureté de la passion qui inspira de si beaux sentiments. Iladrianus lui-même connut et repoussa la calomnie, dont les auteurs étaient ces mêmes Alexandrins, les hommes les plus corrompus du monde. Dans le conte ridicule qu’ils débitèrent sur la mort d’Antinoüs, car ils ne se contentèrent pas de l’accusation banale qu’une amitié exaltée peut toujours encourir de la part des sots et des Ames basses, nous ne saurions voir que le produit des infâmes superstitions de l’Égypte, terre classique de la haute immoralité et des fausses sciences (2).

(1) Le culte d’Antinoüs subsista près de deux siècles, c’est-à-dire au delà de

Constantin et autant que le paganisme. Yoyei ltayle. l)ict.t art. Hadrien et Antinous. (Note de l'éditeur .)

(2) Voir la lettre d'Hadrien à son beau-frère Servie», dans le tome III des fragments des historiens grecs, édition Didot. — Antinous péril accidentellement, noyé dans le Nil, au rapport d’Hadrien lui-méme en son aulobiogra-

lY. Il ItOXIE.

llâdrianus prit pour successeur et iils adoptif Titus Anloninus, qui, après avoir traversé les grandes magistratures romaines, avait gouverné sous lui l’une des préfectures de l’Italie. 11 suivit donc l’exemple de Nervâ, et, de plus, il exigea qu’Anloninus adoptât à son tour Lucius Verus et Marcus Aurelius. C’était, autant que possible, assurer la transmission de l’empire et contre les affections du sang et contre les candidatures militaires.

Antoninus, comparable à Trajanus pour la vertu, si ce n’est à Hadrianus pour le génie, continua fidèlement la politique de ce dernier et dut même la faire prévaloir contre le sénat, qui, irrité de quelques actes d’oppression de la fin du règne, se refusait à la formalité de l’apothéose. Le caractère démocratique de la dignité impériale fut marqué par le titre de tribun, que le prince affecta de préférence à tout autre; mais les actes ne répondirent pas à ce que les circonstances et le temps qui pressait auraient exigé d’un empereur clairvoyant et résolu. Il est vrai que la jurisprudence romaine se montra florissante et active ; l’administration eut ses progrès, nonobstant les guerres qui éclatèrent aux diverses frontières. Ce n’était point assez. La condition de la propriété, celle des populations vouées au travail, restaient les mêmes en Italie et dans les provinces voisines. L’instruction publique n’avait ni l’organisation ni la diffusion nécessaires pour résister à l'envahissement de l’orientalisme, quoique Hadrianus eût établi de nombreuses immunités, celle du service militaire, par exemple, pour les professeurs de gram-

pliie. La crédulité des historiens a mieux aimé répéter qu’il s’étail fait égorger, par dévouement à l’empereur, afin que ce dernier pût interroger l’avenir sur son cadavre ! Ceux qui portent sérieusement cette fable infâme, de biographie en biographie, sont bien les dignes descendants des hommes qui supprimèrent autrefois et cette vie d’Hadrien, et celle de Marc-Aurèle, et la guerre de Judée de Tacite, et le Discours véritable de Celsc, et les écrits des hérétiques, enfin tout ce qui pouvait nous faire connaître l'esprit de l'antiquité philosophique pendant sa lutte avec le christianisme. (iV Ole de l'editeur.)

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