‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 19 sur 80 · UC H R O NI K · texte numérisé non relu

UC H R O NI K

maire, fie philosophie et de belles-lettres, et qu’Antoitinus, à son tour, donnât suite à une pensée de Ncrva en fondant des institutions pour les fds et les tilles des citoyens pauvres, ou pour les secourir eux-mêmes en vue de l’éducation de leurs enfants. L’armée enfin, par sa permanence et le caractère de profession attaché au service, demeurait une des plaies de l’empire, un obstacle insurmontable au rétablissement de la république; et la garde prétorienne, qui n’avait pas fait d’empereurs depuis un demi-siècle, n’en demeurait pas moins menaçante pour l’avenir.

Antoninus fut l'homme de bien par excellence, l’homme de bien et le philosophe, mais de ceux qui semblent déplacés au milieu des affaires humaines, plutôt qu’ils n’usent énergiquement de leur volonté pour les réduire à justice; non que leur vertu se renferme dans la vie contemplative, nous n’en sommes pas là; mais parce qu’elle n’ose pas assez entreprendre sur un monde qu’elle juge plus incorrigible qu’il n’est.

L’éducation de Marcus Aurelius fut dirigée en ce sens; peut-être lui-même exagéra-t-il les leçons de ses maîtres en stoïcisme ; peut-être entendit-il celles d’Épictète octogénaire ; du moins il médita profondément ses ouvrages, et transporta sur le trône la vertu de l’esclave : Supporte, abstiens-toi. Le stoïcisme subissait depuis un siècle, depuis la perte et l’oubli de la liberté, depuis l’empire donné à des monstres, une transformation analogue à celle des doctrines religieuses. Zénon et ses disciples ont composé des traités de la république, les stoïciens romains se sont montrés les citoyens les plus actifs; maintenant c’est la résignation que l’on enseigne, la patience, l’obéissance à tous les pouvoirs de fait. Autrefois la justice et la force, unies pour la liberté, formaient l’idéal de la perfection humaine. Aujourd’hui l’égalité d’âme du sage et l'amour du genre humain tendent à le

UCUROME.

remplacer. Antoninns donne au tribun de service, la dernière nuit de sa vie, ce mot d’ordre, œquanimitas; Marcus Aurelius élève à Rome un temple à la lionté. Sans doute la société antique a bien à faire pour l’amour et pour la bonté; mais si elle oublie la justice, si elle substitue au droit appuyé sur la force le sacrifice qui en est l’abandon, elle tombera d’autant plus bas qu’elle aura voulu se grandir jusqu’aux vertus célestes étrangères à la condition pratique de l’homme. Elle présentait aux espaces éthérés le sublime spectacle de la lutte des âmes libres; elle ne leur offrira plus «pie le triste tableau de quelques âmes saintes, en prière au milieu d’une bataille de brigands. Caveanl philosopha

« N’espère pas la république de Platon, écrivait Marcus Aurelius, contente-toi de porter remède aux plus grands maux. » Le mal auquel sa philosophie si modeste entreprit de parer était le moindre de tous : les guerres commandées par la politique, les révoltes égyptiennes, les invasions germaniques, qui obligèrent un moment Rome affamée et pestiférée à armer ses esclaves. Encore fallait-il oublier un peu, pour combattre ce mal, la maxime : « Ma patrie d’homme c’est le monde; nous sommes tous concitoyens, tous frères; nous devons tous nous aimer comme ayant la même origine et le même but (1). » Mais, de tous les devoirs de l’Empire,

(1) Marc-Aurèle, Eis eauton. — li n'est peut-être pas inutile île remarquer, a propos de ce passage, combien toute la philosophie du siècle d'fcpictètc et de Marc-Aurèle est empreinte des sentiments de charité et de fraternité dont ou veut trouver la source unique dans une religion, alors ignorée ou méprisée des sages et d'ailleurs plus récente cllc-inôme, de beaucoup, que les origines incontestables de la morale des anciens. Le développement de l'idée de l'humanité, dans la sublime acception double de ce mol, pouvait-il ne pas résulter d'une fusion des peuples qui s'accomplissait pendant que les philosophes définissaient le devoir en général, prescrivaient la recherche du bien moral avant tout, et faisaient même consister la perfection individuelle à souffrir i injustice plutôt que la commettre. Voir Platon, Iiepubliquey Gorgias, etc.

(*Vo te de l'éditeur).

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la guerre était le moios diflicile à remplir; Marcus Aurclius s’y voua. A l’égard des autres maux de l’Etal qui eussent exigé un remède, il se disait sans doute : « Tout est bien » ; « pourquoi te troubler? » c règle plutôt tes désirs que la destinée » ; « chaque chose a deux faces, considère la bonne » ; # ne t’irrite point contre un homme, contre un méchant, il est ce qu’il peut être. » C’est ainsi que cet empereur laissa grandir dans tous les vices, à côté de lui, son lilsCommodus, qui promettait un digne successeur à Domitianus, le dernier des Ca'sars. Dans sa tendresse d’époux, il éleva de ridicules autels à sa Faustina, cent fois adultère, et dans sa tendresse de père, il fut infidèle à 1? politique des adoptions, inaugurée par Ncrva, continuée par Hadrianus, et nourrit pour l’Empire un monstre porpbyrogénète. Enfin il ne tint pas à lui que les chrétiens, qui faisaient des miracles dans ses armées, et lui en attribuaient la connaissance (1), ne le considérassent comme un des leurs, lui qui, polythéiste d’éducation et d’instinct, ne comprenait pas ce qu’il appelait une opiniâtreté pure, leur obstination à refuser l’encens aux Dieux du genre humain c2). Dans lejait, c’est à l’initiative des proconsuls, inquiets des progrès de la secte, qu’il faut attribuer la persécution régulière qui commença dans les provinces vers la lin du règne de Marcus Aurclius.

(1) Il s’agit d'une grêle miraculeuse que les prière» d'une légion recrutée en Arménie repoussèrent sur les Mareomans, pendant que les Romains se désaltéraient d'une pluie liicnfuisantc. On ne manqua pas de supposer cl de fabriquer une lettre de Mare-Aurèle pour ordonner à cette occasion des poursuites contre les calomniateurs de ces chrétiens que la Providence favorisait si manifestement. N’avaient-i!s pas, une autre fois, exorcisé avec le plus grand succès la propre fille de l’empereur ! Malheureusement la date de la lettre est de trois ans antérieure à celle du miracle. Voyez le Dictionnaire îles sciences philosophiques , par MM. Franck, etc., art. M. Aurèle.

{Soie de l'éditeur.)

fî) M. Aurèle, Eiseauton , XI, 3 : « Quelle Ame que celle qui est prête à la iyort, non par opiniâtreté, comme les chrétiens, mai» avec jugement et gravité, après délibération, sans faste tragique ! » {Soie de l'éditeur.)

t' CH RO NIE.

Pondanl ce temps, un stoïcien d’un genre bien différent de Marcus Aurelius commandait les légions sur le Danube, ensuitç en Orient. Ce général, de la race des plus durs Romains, philosophe à la manière de Caton et non d’hpictète, se signalait par des victoires, chose commune, et par une cruelle rigueur de discipline dont les consuls des premiers siècles avaient à peine donné l’exemple, jusqu’à faire mettre en croix des officiers qui avaient vaincu sans ses ordres. Aimé d’ailleurs dans sa province, il témoignait une rare sollicitude aux populations civiles, et les protégeait contre les maux de la guerre. Cet Avidius Cassius, qu’on disait descendre du meurtrier de Cæsar, était le lils d’un philosophe administrateur de l’Egypte, et, quoique élevé en Orient, s’était fait connaître par des sentiments d’un républicanisme ardent. 11 avait môme conspiré pour détrôner Antoninus. Maintenant, il s’élevait hautement contre cette philosophie débonnaire de Marcus Aurelius, qui, jointe à l’incurie du collègue Yerus , tout entier à ses plaisirs, laissait l’Empire se dissoudre intérieurement. El Marcus Aurelius, à qui l’on dénonçait Cassius, disait : « S’il doit régner, je n’y puis rien, nul n’a tué son successeur. »

Pendant les guerres de Germanie, que l’empereur dirigeait en personne, la nouvelle de sa mort se répandit en Orient. L’armée et les provinces d’Egypte et de Syrie se soulevèrent cl portèrent Cassius à l’empire» Les Juifs surtout, plus puissants que jamais dans leur dispersion, par le nombre, l’industrie et la foi, embrassèrent cette cause avec anthousiasme : ils attendaient de Cassius, dont les pensées politiques devaient être connues de tous, une persécution décisive contre les sectes chrétiennes qui leur étaient si odieuses. L’insurrection persista après que le faux bruit fut tombé, car il est difficile de revenir sur de semblables rçso-

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lutions une fois prises. Cassius écrivit alors à Marcus Aure-

lius la lettre suivante (1).

« Avidius Cassius, proconsul de Syrie, proclamé empereur par le peuple et l’armée d’Orient, à Marcus Ælius Aurelius Verus Antoninus, tribun perpétuel, empereur : Tu sais sans doute ce qu’on a fait ici contre ton autorité. 11 ne serait donc plus temps de dissimuler. D’ailleurs j’ai toujours dit la vérité, comme toi et comme ton père. Rends-moi cette justice que je vous rends. Écoute du moins les choses que j’ai à te dire, et vois si la sincérité n’v éclate pas d’elle-môme. Je voulus renverser autrefois ton père adoptif pour rendre au Peuple et au Sénat des droits que vous leur faites trop oublier. Antoninus me pardonna. Tu m’as élevé à de grands commandements, et j’ai servi avec énergie et succès. Je n’ai cessé de blâmer la mollesse d'un gouvernement que tes maîtres et tes flatteurs nomment la Philosophie sur le trône, et que j’appelle, moi, un lâche abandon de la Volonté au cours des choses. Tu es satisfait si, interposant ta douceur de tempérament dans le cours de la décadence des choses romaines, tu parviens à glisser un intervalle d’oubli et de sommeil entre les tyrans que nous eûmes et ceux que nous aurons, entre la barbarie jusqu’alors vaincue, grâce à quelques restes du sang et des traditions de nos ancêtres, et la barbarie bientôt victorieuse de leurs (ils dégénérés. Je te prédis, et tu te prédis à toi-même, sans avoir consulté l’oracle d’Ammon, La ruine de l’Empire, amenée fatalement par des causes que personne n’ignore : extinction du plébéien, usurpation du soldat, fanatisme du sectaire qui prête le’ serment d’Annibai dans les catacombes. Nous disons : fa-

fl) Avec cette lettre, probablement apocryphe, nous entrons dans le roinan de Virhronie, pour ne plus le quitter. L’auteur appelle à de grandes destinées cet Axidius Cassius, que l'histoire nous apprend avoir été assassiné dans sou armée. Voyez la vie de ce héros dans les Scriptore» llisloriœ Auguslœ.

(No te de l'éditeur.)

talemenl! mais cette fatalité, c’est l’égoïsme d’un Oclavius, la misanthropie d’un Tiberius, la folie d’un Nero, la bassesse d’un Vespasianus; c’est aujourd’hui le franc arbitre d’un Marcus Aurelius, qui s’ignore lui-même; ce sera demain la scélératesse d’un Commodus, dont on sait les ignobles instincts, les passions atroces, et qu’on élève précieusement pour cette tyrannie (pie l’on hait. Et lu crois faire ton devoir, peutêtre ! Encore si tu adoptais un homme ! comme fit le divin Nerva; il ne tient qu’à toi; mais non, tu nous promets ce fils, ce malfaisant animal, dont tout l’Empire, excepté toi, connaît le père gladiateur, et auquel ne devrait pas même t’attacher cette passion animale de la progéniture, que ta philosophie ne saurait avouer. Tu l’habilles de pourpre, et tu le fais sermonner dans tes palais par des philosophes dont il se moque. Et nous bientôt, nous obéirons aux caprices du vil produit d’un caprice de Fauslina. Tels sont nos griefs et nos dangers, Antoninus. Méditc-les comme je les médite. Partage de loin mes insomnies, ensuite répondsmoi. Mais tu pries, je t’entends : « O Théos, dis-tu, où tu » voudras me conduire, conduis-moi; j’y irais de même résis- » tant, mais coupable. * Depuis l’avénement de ton père, il y a trente ans et plus, tous les échos de l’Empire murmurent cette lâche prière. Que fais-tu alors contre les Marcomans? Que ne les laisses-tu accomplir leurs destinées et celles de Home? Tu résistes, malheureux! Tu es donc libre de résister, tu es donc libre d’agir? Agis donc, et que ce ne soit pas seulement contre les Marcomans! Empereur, je l’adresse un premier, un dernier appel. Je n’ai cessé de conspirer contre toi dans mon cœur; la reconnaissance ne devait pas retenir, lu en conviendras, l’homme qui pense ce que je pense et dit ce que je dis. Mais je désespérais de te renverser, quand partout je ne voyais que peuples ou citoyens prétendus que ta douceur enchante. J’ajournais mon entreprise à ta mort,

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à l’avénemenl de Conimodus. Une fausse nouvelle a précipité les événements, et je le déplore. Tu es fort contre moi, tu me vaincras peut-être, mais pense à ce que tu fais en détruisant l’homme que je suis, mon énergie, mes projets, mon espérance. Peut-être aussi seras-tu vaincu; juges-tu bon de créer une fois de plus dans l’État l’exemple et le danger des guerres civiles? Mon ambition unique est de te succéder. La tienne devrait être de m’adopter. Voici le gage que je demande : répudie ta femme et ton fils; accorde-moi une entrevue ; tu m’adopteras quand je t’aurai communiqué les réformes que ma pensée a mûries pour l’Italie et la République. Et voici le gage que je te donne : au premier mot favorable de la part, j’accours sans autre escorte que celle qu’exigent les hasards de la route, et je parais seul dans ton camp. Tu es digne d’entendre ce langage et ees propositions; crois-moi digne que tu les acceptes. Voie et, craie mihi, perge me amare. »

Mai rus Aurelius fut irrité d’abord, puis touché, puis ébranlé peu à peu et profondément, en’ lisant la lettre de Cassius, en la méditant, en consultant pendant plusieurs jours sur la situation de l’Empire quelques-uns de ces hommes de bien qui peuvent se rencontrer, même auprès des princes., mais qui ne s’ouvrent que contraints, sur les sujets pénibles. Le résultat de cette délibération, longtemps prolongée, fut une disposition sérieuse de l’empereur à se rapprocher de Cassius qu'il avait toujours estimé, mais trop Considéré jusque-là comme un homme tout à la fois d’action brutale et d’illusions juvéniles, mais dépourvu du véritable esprit philosophique. Il n’accepta pas l’offre généreuse de ce rival de se rendre en quelque sorte prisonnier dans son camp, mais il lui écrivit pour lui marquer le lieu d une .entrevue, et lui-même, la guerre étant finie, il traversa rillyrie pour marcher à sa rencontre avec une faible partie

des légions. La surveillance dont il entoura Commodus et sa mère pendant le cours de ce voyage lui fit découvrir de noires intrigues autour de lui; il déjoua des tentatives contre sa propre vie, car ses nouveaux projets transpiraient déjà, et le fils du gladiateur, le sien peut-être (pourquoi pas? de génération en génération la morale ne se transmet pas avec le sang, et le rêve du trône est une pensée corruptrice), Commodus complotait sa mort. En même temps Marcus Aurelius put arrêter des émissaires secrets qui avaient ordre de fomenter le mécontentement dans l’armée de Cassius et de faire assassiner le général par ses centurions. Ces découvertes achevèrent de fixer l’esprit flottant du philosophe. Il ordonna que Commodus fût conduit à Rome et gardé à vue, et soumit au sénat une accusation contre Faustina, avec l’exposé des motifs d’une répudiation dont il prenait, disaitil, le parti nécessaire, en demandant grâce à la mémoire sacrée de son père Antoninus qui la lui avait donnée. Ces actes rigoureux et l’espoir de l’association de Cassius à l’empire produisaient à Rome un enthousiasme auquel les prétoriens seuls ne participèrent pas.

Six mois plus tard, Marcus Aurelius et son fils adoptif montaient au Capitole et annonçaient au Peuple et au Sénat les grandes mesures de régénération pour lesquelles ils demandaient que vingt-cinq ans de dictature fussent accordés à eux ou à leurs successeurs. Ils reconnaissaient, en principe, que le gouvernement du Peuple appartenait au Peuple. Mais après deux siècles de perturbations civiles, après cent ans de régime monarchique, lorsque les intérêts divergents, les habitudes transformées et la nouveauté des problèmes administratifs ne devaient faire augurer que désordre et rechute plus grave, à la suite d’un brusque rétablissement de l'autorité populaire, les hommes investis de la triple fonction d’empereurs, consuls et tribuns croyaient devoir ré-

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clamer, pour leurs fonctions de législateurs, l’autorité et le temps. Ils ne répétaient pas le mot trop répété de Galba, que désormais, la liberté des Romains étant chose impossible , impossible leur complète servitude, on ne ponçait plus raisonnablement désirer que de bons princes. Mais ils croyaient que de deux choses l’une : ou la servitude serait le résultat fatal du cours abandonné des choses, ou la liberté le produit libre d’une volonté persévérante, appliquée à la législation de l'Empire et soutenue par la confiance du Sénat et du Peuple. Quant à eux, ils offraient pour garantie du pouvoir qu’ils exerceraient, la déclaration formelle et entière des vues qui les dirigeraient. Si ces vues étaient approuvées, les citoyens auraient la conscience d’avoir mis lin dès à présent au gouvernement arbitraire, et de n’obéir à leurs consuls que de la manière dont s’obéit à lui-même l’homme de bien qui s’est prêté serment au fond de son êmc.

Les bases des réformes constitutionnelles qui furent posées dans ce jour mémorable, approuvées par le Sénat, votées dans les comices, confirmées par les députations des provinces, les voici :

\° Droit de cité reconnu ;\ tout habitant libre ou affranchi des provinces occidentales. Extension des droits municipaux. Admission de ces mêmes provinces au vote des lois générales de la République.

2" Cession des terres incultes de l’Italie et de la Gaule aux citoyens qui s’engageraient à les cultiver, avec exemption de l’impôt pendant dix ans (1); établissement d’un maximum de la propriété rurale ; obligation imposée aux propriétaires de vendre ou céder à leurs affranchis ou esclaves, sous condition de rente perpétuelle rachetable, toute l’étendue de

(I) Cette mesure fut prise en effet par Pertinax, environ vingt ans après l’époque où nous sommes. Mais trop isolée ou imparfaitement appliquée, ello demeura sans résultat. (Note de ï éditeur.)

ICHRONIE.

leurs terres dépassant le maximum fixé par la loi (1).

3" Affranchissement légal de lout esclave qui aurait pris à bail perpétuel et cultivé pendant trois ans la terre de son maître.

•i" Suppression des fermes et régies de l’impôt ; abolition des péages et. droits de ventes; réduction du revenu à ces quatre formes pour toute l’étendue de la République : mines et forêts; — imposition foncière; — capitation pour les citoyens non propriétaires ; — taxe des successions. Cette dernière, établie au taux de 1/20 par Cæsar Augustus, puis impolitiquement abolie par Nerva, devait, dans la pensée de Marcus Aurelius et de Cassius, varier, selon les cas, du 1/50 au 1/5.

5° Imposition du service militaire à tout citoyen, sans exception, à un ilge déterminé. Réduction du temps de service à trois ans, dans le plus bref délai possible. Extinction du vétéran et du soldat de profession. Appel des hommes libérés pour les guerres défensives. Marcus Aurelius et Cassius se proposaient de reprendre la politique d’IIadrianus, et de borner, pour un long temps du moins, le développement de la conquête romaine.

6" Institutions d’éducation physique et morale à l’usage de tous les centres de population et des armées; enseignement de la philosophie et des lettres, des principes de l’humanité, des lois de l’État.

7“ Interdiction des droits de citoyen à tout homme qui se reconnaît chrétien, en ce sens et à ce point de déclarer formellement ne point aimer le monde, en attendre la tin et su-

{i) Pendant le IIe siècle, la coutume s’introduisit de changer la condition de l’esclave en celle de colon, avec une certaine mesure de liberté de fait, et ceci eut mené loin, si les conditions de plus en plus dures créées au cultivateur par les lois fiscales n'avaient conduit à faire du colon, prêt A fuir en abandonnant la terre, un serf attaché à la glèbe. (Note de l'éditeur.)

lieu R ON IE.

DO

bortlonner sans réserve ses vœux, ses pensées, sa volonté à des espérances ou à des intérêts étrangers à la République.

8" Extension des droits civils des femmes, des enfants et des esclaves, dans la ligne commencée par les travaux des jurisconsultes et sous les tribunats des divins Nerva, Trajanus, lladrianus et Antoninus, conformément au principe généreux de la morale philosophique : l’amour du genre humain, et aux règles inviolables de l’éternelle justice. Reconnaissance des droits naturels d’égalité et de liberté. Attache*ment au caractère sacré de la loi, qui sera désormais non plus l’arbitraire des législateurs, mais un contrat de la République avec elle-même (I).

Ces mesures, considérables en elles-mêmes et d’uns portée immense, heurtaient quelques passions et de nombreux intérêts. Il est douteux que, introduites lentement, c’est-à-dire longtemps suspendues comme une menace sur la tète de ceux qu’elles devaient atteindre, elles eussent prévalu sur l’égoïsme des grands propriétaires et des fermiers de l’impôt. Souvent la franchise du but et la rapidité de l’exécution tiennent lieu de l’habileté, et c’est ainsi que Marcus Aurclius et Cas-

(I) Commuais reipublicœ sponsio. L’idée positive contenue dans elle définition dTIpien est celle rie garantie ou assurance commune de la République. Mais la garantie elle-même, dans un Etat libre, ne peut tirer son origine et son maintien que d'un traité au moins implicite entre les citoyens. Les droils naturels de liberté et d'égalité sont formellement reconnus par ce même Clpien, ainsi qu'on peut le voir dans le Digeste. Florentinus, jurisconsulte du même temps, admet une parenté entre les hommes, cl déclare l'esclavage une institution contre nature. Ces princi|ies, qui se firent jour dans les formules des légistes à l'époque d’Alcxandre-Sévêrc, y avaient été déposées au plus tard sous Nerva et ses successeurs. En philosophie pure, ils remontent certainement plus haut que Sénèque et Êpictète. Mais nous avons perdu les ouvrages les plus importants des stoïciens. Regarde qui voudra comme due à l'influence du christianisme une morale dont les fondements ont précédé le christianisme, que les ennemis du christianisme ont élevée pendant qu'il habitait les catacombes, et que le christianisme, loin de la poser ou de l'appliquer jamais, a toujours combattue dans cc sens de justice humaine et de droit politique, le seul qui intéresse les États cl les citoyens!

(Xole de l'éditeur.)

sius furent habiles par l’effet de la conviction et de l’énergie. Ils l'emportèrent, non pas tant de haute lutte et contre toutes les résistances, que grâce à l’enthousiasme ou aux bons mouvements de ceux que l’imprévu du bien entraîne dans une seule journée. Au reste, depuis plus d’un siècle, le mot du grand naturaliste élait répandu et commenté par les classes instruites de Rome : Latifundia perdidere îlaliam. 11 était difficile que les mêmes hommes qui répétaient journellement l’adage dans le Sénat, se refusassent aux sacrifices que réclamait d’eux la double autorité d <t la force et de la vertu.

En peu d’années, lorsqu’il put être donné suite aux réformes, il fut facile de voir qu’un grand changement s'était produit en Italie et dans la Gaule méridionale. Avec la petite propriété, même à titre provisoire de fermage, la culture avait repris, et dans l’agriculteur libre, l’homme d’autrefois renaissait, un esprit tout nouveau s’annonçait dans les populations. En même temps, la paix et l’abolition des impôts vexatoires avaient donné au commerce et à l’industrie une impulsion qui préparait, aussi bien que celle de l’agriculture, une pépinière d’hommes à l’Empire. La composition de l’armée et le caractère du soldat allaient se modifier aussi. L’éducation romaine, organisée à grands frais dans les légions et dans les villes, jusque dans les moindres, substituerait bientôt des groupes de citoyens aux troupeaux de colons, aux bandes d’oisifs, aux bordes militaires. Jamais le revenu de la République n’avait monté si haut que depuis que la grande réforme en avait allégé le poids pour le peuple. Il est vrai qu’il n’y avait plus ni privilèges ni monopoles, et qu’on avait mis ordre aux dépenses du palais, aux gratifications des soldats et à la Jolie des spectacles. Mais ici nous anticipons, car une révolution nouvelle devait retarder de quelques années ces grands événements.

Les dictateurs désignèrent pour leur succéder P. llelvius

»i ücnnosiE.

Perlinax, homme de naissance obscure, Piémontais, soldat, puis général, sénateur, consul, gouverneur de provinces, d’un caractère probe, rigoureux, inflexible. Ils lui avaient laissé, en s’éloignant de l’Orient, le commandement de l’armée contre les Sarmates, afin qu’une haute position militaire " lui donnât la force, à la République et à leurs desseins la garantie de persévérance qu’ils jugeaient nécessaires pour s’exposer librement eux-mèmes à tous les dangers de la réforme. Cette précaution ne fut point vaine ; car si la réforme était conçue avec cette énergie qui est la première condition du succès, il en fut autrement des mesures politiques particulières dont elle devait être accompagnée. Commodus ne fut qu’exilé, parce que la douceur et une sorte de paternité supposée de Marcus Aurelius répugnèrent à un procès solennel devant le Sénat, surtout à la condamnation capitale qui en serait inévitablement sortie. La garde prétorienne n’aurait pu être licenciée avec quelque sécurité que par un sanglant coup d’Etat; Marcus Aurelius s’y refusa, en sorte que ces soldats privilégiés, déjà mécontents de ce que l’adoption de Cassius ne s’était pas traduite en gratification pour eux, et, de plus, placés dans la perspective du licenciement par l’adoption de nouveaux principes d’organisation militaire, n’attendaient que l’occasion de se soulever et de massacrer leurs chefs pour se donner un empereur à eux dans la personne du digne Commodus. Enfin, ces semences de révolution n’étaient que trop favorisées par les intrigues incessantes des hommes dont le nouveau régime sacrifiait les intérêts, eide ceux-là même qui, après en avoir embrassé chaleureusement les principes, à ce qu’il semblait, mettaient tout en œuvre pour en paralyser l’application, et abusaient de la faiblesse d’un gouvernement optimiste, décidé à ne jamais sévir.

Cassius n’avait point de peine à montrer à son collègue, dans le système que celui-ci s’obstinait à suivre, une politi-

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que désastreuse. C’élail, disait-il, non-seulement compromettre leurs vies, qui appartenaient à la République, mais préparer la ruine de l’œuvre à laquelle ils s’étaient voués, ruine certaine, si la force ne venait au secours de la justice, à ce moment critique de toute réforme, où lesesprits fatigués voient le but disparaître devant les obstacles de chaque jour, et, après avoir voulu vaincre, ne se résignent point à combattre. Marcus Aurelius, tout en reconnaissant le péril, refusait énergiquement de le conjurer par des actes que la morale réprouve. Il offrait son abdication, que Cassius jugeait un remède aussi dangereux que le mal, et ce dernier était alors obligé de faire valoir, contre une pensée obstinée de suicide, les mêmes raisons que le troisième César opposait jadis à Cocceius Nerva, son ami, l’aïeul de l’empereur Nerva : il lui remontrait combien dure serait pour lui, son confident, dure pour sa réputation, une résolution de mourir que rien au monde ne pouvait motiver. Mais Cocceius, homme pur, intègre, immaculé, souffrant des maux de la République et de l’amitié même du tyran, on peut le croire, et ne voyant aucune issue honnête aux événements et à sa propre vie, n’écouta point de raisons, n’en répondit point et se laissa mourir de faim (I). De même, Marcus Aurelius conduit par l’ascendant de la ferme volonté de Cassius, en partie contre ses propres instincts, jusque dans cet étroit défilé de la conscience, où l’homme politique ne peut ni reculer, ne se reprochant rien, ni avancer sans avoir recours aux moyens violents et condamnables, ni se résoudre à l’immobilité, qui est la perte infaillible de l’homme et du système, Marcus Aurelius ne vit d’asile que le tombeau, pour un philosophe résolu à traverser le monde et la puissance en n’emportant pas une tache à sa robe. 11 avait uni son autorité à celle de Cas-

[\) Voyez Tacite. Ann., VI; iG.

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sius, alors qu’il s’agissait d’un appel à la raison publique et aux bons sentiments des citoyens pour adopter et seconder la politique du salut de Rome. Il le laisserait seul continuer l’œuvre, dès qu’elle consistait à lutter de ruse avec des conspirateurs ou à trancher par la force des difficultés que rien ne peut résoudre. Pour lui, il se rendrait jusqu’au bout ce témoignage de n’avoir jamais opposé le mal au mal (si ce n’est en bataille rangée, ô contradiction !), et fidèle à la sainte Bonté, dont il avait élevé le temple, il quitterait à temps ce triste monde, celte chambre pleine de fumée, comme disait ce stoïcien.

Les dernières pensées de Marcus Aurelius, écrites au moment de sa résolution tragique, sont d’un intérêt poignant pour l’histoire et pour la morale, en ce qu’elles éclairent la nature du désespoir qui abattit ce grand homme, et celle des vœux qu’un philosophe tel que lui pouvait former pour l’avenir du genre humain. Elles nous touchent d'ailleurs, avec phis d’élévation et de raison, par la même pureté, la même beauté idéale du sentiment, qu’on admire volontiers chez les héros de la secte persécutée de ce temps. Mais la secte ne garda pas longtemps cette fleur de pureté. On la vit se laisser tenter aux grossièretés de la politique vulgaire, sitôt quelle put se saisir de quelque pouvoir.

« Marcus-Aurelius à Cassius, son fils et son collègue, et à Pertinax, leur successeur désigné :

» Testament secret. — Tout est dit, mes amis, je vous quitte. J’ai longuement pensé à nos entretiens et à tes graves instances, Cassius; je me suis rappelé notre confraternité de veilles militaires et de rêves politiques, Pertinax, et ma résolution est inébranlable; je me relire de vous et de la vie. Je vous laisse le fardeau et les misères de l’Empire, si la Providence vous condamne à vivre et à mourir les mailles. Je

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