‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 21 sur 80 · TROISIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

TROISIÈME TABLEAU

Commode, Pertinax, Clndius Albinos.

Dernière persécution des chrétiens, «établissement de la république romaine. Réforme de la religion civile.

Au moment où le suicide de Marcus Aurelius et le meurtre de Cassius livrèrent l’Empire au hasard des réactions et à la’ discrétion des généraux, les grands commandements militaires étaient presque tous exercés par des hommes en qui les dictateurs avaient placé leur confiance. L’armée du Danube, la plus importante, la plus aguerrie de toutes, et à cause des éléments dont elle se recrutait et par suite des luttes continuelles qu’elle soutenait contre les Sarmates et les Germains, avait à sa tête Pertinax, successeur désigné des deux empereurs. Ces derniers, en appelant à ce commandement le vieux soldat leur ami, avaient agi en prévision d’un malheur, et préparé pour le mieux l’issue d’une compétition trop probable des grands chefs militaires. L’armée d’Asie et le gouvernement de la Syrie étaient entre les mains d’un homme dangereux, qu’on n’avait pu encore prudemment disgracier, mais qui dans ce poste éclatant et envié disposait en réalité de la partie la moins redoutable des forces de l’empire. Nous parlons de l’africain Seplimius Severus, soldat superstitieux et violent, dévot à l’astrologfe et aux songes, capable de toutes les trahisons, et dont l’amr bition n’était un mystère pour personne. Tout Rome s’était entretenue de son mariage avec une belle Syrienne qui lui avait apporté en dot certaines constellations natales aux-

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quelles la royauté était promise. El Severus ne pouvait y être trompé puisqu’il avait lui-mème étudié à fond la matière des horoscopes et des présages. Si cet homme eût jamais régné, habile au suprême degré, et sage à sa manière, au milieu des rêves qui le gouvernaient, il fallait s’attendre au renversement des espérances du sénat et du peuple et à rétablissement régulier du despotisme oriental. Severus eût fait respecter au dehors les armes romaines. A l’intérieur il eût fait régner l’ordre parfait, cet idéal misérable des petits politiques, cette illusion respectable des gens de bien, un ordre qui manque souvent aux plus florissantes républiques, et que toute autorité absolue établie sur leurs ruines trouve un moment heureux pour réaliser, grâce aux mœurs mêmes que la liberté seule a pu engendrer. Mais bientôt, dans l’affaiblissement des forces morales et dans la dégradation des esprits, les abus commencent à s’organiser, l’autorité se corrompt en devenant le prix de la ruse ou de la violence, et la pire des anarchies, celle qui est sans espoir, menace de tarir la source des vertus sociales. Tel eût été l’inévitable fruit de la plus inflexiblement régulière des administrations que Rome aurait pu devoir û un Septimius Severus. Et l’empereur eût organisé cette merveille de gouvernement, cruel pour être plus humain, en décimant le peuple et détruisant les plus vertueuses des familles sénatoriales, hommes, femmes, et jusqu’aux enfants et aux .clients. Certes il n’aurait pas manqué de licencier douze milte prétoriens coupables d’avoir attenté à la vie d’un chef de l'Etat, < rime toujours politiquement irrémissible ; mais c’eût été pour en recruter cinquante mille autres, moins Romains que les premiers. La solde se serait accrue et les largesses multipliées; les jeux et les distributions de blé auraient contenté et avili le peuple. Enfin le pouvoir arbitraire, à peine tempéré par la peur de l’assas-

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sinat et par l’innocent patronage des jurisconsultes, se serait transmis, aux applaudissements des nations barbares, tantôt à de froids ambitieux marchant sur des cadavres, tantôt à des Hercules de camps, tantôt à des mineurs élevés par des eunuques, et à des régentes de Syrie.

La troisième grande armée de l’Empire était alors l’armée de Bretagne, dont les cantonnements occupaient une partie de la Gaule. Le commandement en avait été ^>nné à Clodius Albinus, Romain de famille patricienne, a" de Marcus Aurelius, philosophe comme Cassius, quoique d’humeur plus débonnaire. Albinus était l’homme du sénat, et les amis de •

la liberté pouvaient compter sur ses vertus sans audace, mais d’autant plus rares et irréprochables. •

Pertinax, au moment où lui parvint la nouvelle de la révolution, se trouvait engagé dans une campagne très-critique contre des peuples qui, soumis une première fois sous Tiberius, n’avaient été contenus depuis que difficilement et par des légions en partie formées dans leur sein.

Le but du général, en poursuivant par un dernier déploiement de force guerrière une assimilation définitive de la Pannonie à l’Empire, était de fortifier le nouvel ordre politique à l’aide de cette gloire militaire dont le prestige est giand chez toutes les nations. Maintenant, surpris parles événements, le patriotisme lui interdisait une marche sut*

Rome, qui durait changé en défaite sur le Banube une conquête assurée. D’autres raisons se joignirent A ce motif honoralflg. Pertinax pensa que le mal ne serait peut-être pas » rand de laisser la réactiou-ù Rome se ruiner par son excès même, et tCoimnodus accomplir spontanément une destinée dont son père avait tenu 4 ménager le coura. Rien plus, si le peuple soumis à une dure épreuve après quelques années d’un gouvernement où l'esprit de la république

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et se levait contre la tyrannie, il y aurait lieu de se féliciter d’avoir attendu. Ce jour-là, la liberté romaine aurait fait acte de vie, et dùt-elle être écrasée par les forces du prétoire avant que les généraux fussent accourus de l’Océan et des Alpes, ceux-ci, avant tout citoyens et dévoués à leur patrie, éprouveraient la satisfaction de combattre pour des hommes capables de s’aider quand il s’ .agit de leur salut.

Albinus et Pertinax s’entendirent d’autant plus aisément que le premier était homme à ne rien précipiter, et que ses enfants étaient à Home, c’est-à-dire entre les mains de Commodus. Un acte conforme aux précédents que nous cont naissons, mais secret celui-ci, attribua à Albinus la succession pleine et entière des droits et titres de Pertinax, à l’exclusion formelle du fils de ce dernier, encore trèsjeune. Albinus promit sa coopération subordonnée, comme le inagister equitum d’un dictateur, à tout ce que Pertinax pourrait entreprendre. Pendant que ce traité se consommait par l’entremise de sûrs émissaires, Septimius Scverus faisait sonder ses collègues, offrant à chacun d’eux son alliance contre l’autre. Leurs réponses équivoques l’obligèrent à temporiser à son tour, et à reconnaître Commodus. Outre l’infériorité relative de l’armée que Seyerus commandait, il avait à considérer que son lieutenant Pescennius .Niger, qui *lui avait, été aiitrefois imposé par Cassius, jouissait personnellement d’une grande popularité en Orient.

Le fils de.Nlarcus Aurelius trouva donc l’exercice de l'autorité facile en apparence. Vosant^ÿa relier contre Pertinax, il lui fit offrir, à lui que la veille il qualifiait d’ugurpatgu^, '• le consulat’ et le césarat, par conséquent l’espérance de l'héritage impérial. Albinus reçut aussi de belles paroles, et aussi Severus,avec des gradations mesurées sur la crainfé que chacun d’eux pouvait inspirer. Pertinax fit une réponse

évasive, dont la similitude entière, et visiblement calculée,

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aveo celle d’Albinus, terrifia le divin Augustus Anloninus, triomphateur et pontife. Il ne pouvait ni se défaire des généraux, ni songer à les pousser l’un contre l’autre pour s’entre-détruire, puisque le vainqueur fut toujours devenu le maître véritable de l’empire.

Perlinax refusait les titres qui lui étaient offerts, « parce qu’il les trouvait trop supérieurs à ses humbles mérites comme lieutenant de l’empereur pour la guerre britannique, ou trop au-dessous des devoirs que Marcus Aurelius lui avait autrefois constitués pour la direction politique des affaires romaines. Ces devoirs, il les ferait taire devant la volonté exprimée du sénat, tant que cette volonté se manifesterait indubitable et conforme au vœu du peuple, et tant que ses amis de Rome, les mêmes que les amis de Marcus Aurelius, n’auraient rien à craindre du fils de ce grand homme justement divinisé. 11 s’estimerait heureux, encore plus que fidèle, siCommodus marchait sur les traces de son père, puisque pour lui les actes étaient tout, les agents peu de chose, et le salut de la république la loi suprême ». I.a réponse d’Albinus aux avances de l'empereur était .presque . aussi fière que celle de Perlinax, et toute pareille, à la mention près des devoirs, qui était remplacée par une forte profession de dévouement à la politique antonine, que le dernier.des Antonini ne pouvait manquer de continuer. Chacun des généraux se fit proclamer par l’armée assemblée lieutenant pour l’empereur délégué du Sénat et du Peuple romain. C’était clairement ne reconnaître à Commodus qu’un titre militaire, cl le subordonner aux autorités légitimes de la république. Severus trouva dès lors convenable de donner à sa propre reconnaissance le plus grand éclat et d’épuiser vis-à-vis de l’empereur toutes les ressources de l’adulation orientale.

Au fond, Commodus n’était pas attaché à telle politique

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plutôt qu'à telle autre, et les réformes le touchaient peu, pourvu qu’il jouit du pouvoir nécessaire pour se livrer aux extravagantes débauches dont Caius, Nero et Domitianus avaient créé le genre en Occident, mais pour lesquelles il se sentait tout le génie d’un inventeur. Peut-être même était-il, par une contradiction qui n’est pas rare, assez disposé à favoriser l’émancipation et le bien-être des classes soulfrantes de son empire. Il eût donc volontiers, la peur aidant, obéi aux suggestions des généraux, puisque la prudence lui faisait une loi de la plus dure de toutes : laisser vivre les amis de son père, les complices de Cassius, les protégés de Pertinax, les sénateurs dont le regard imperturbable le glaçait. Mais soutenu par la réaction, et par elle seule, il devait la servir. Cette autre loi était la plus inviolable de toutes. L’empereur et le sénat annulèrent les actes dictatoriaux, bien que revêtus en partie de la forme de sénatus-consultes, qui portaient réglement de la propriété territoriale et ménageaient l'affranchissement d’une classe d’esclaves ruraux. C’était tout ce que le parti oligarchique pouvait désirer. Les prétoriens curent à leur tour pleine satisfaction, en ce que les réformes militaires annoncées, mais qui n’avaient pas eu même un commencement d’exécution, furent déclarées milles et non avenues. On laissa subsister le nouveau régime de l’impôt, reconnu profitable au trÿsor. L’universalisation du droit de cité dans les provinces occidentales fut maintenu. On n’y vit qu’un moyen ingénieux de faire porter les charges de l’Étal sur un plus grand nombre d’habitants de l’Empire (1). Enfin, il ne fut touché nia Par-

(1) C'est, en effet, le motif que les historiens ont attribué au célèbre édit de Caracalla sur le droit de cité, — peut-être avec peu de justice, car les jurisconsultes qui furent au nombre des conseillers de ce règne étaient dignes d'obéir à des sentiments plus nobles. Mais il n’était pas difficile de prévoir que sous le régime impérial le bénéfice des nouveaux citoyens serait en bonne partie négatif et s'évaluerait en impôts à payer. (.Vo/e de l'éditeur.)

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ticle des chrétiens ni aux principes et aux projets mis en avant par les dictateurs touchant l’éducation publique et la législation civile (1). Tous les Romains instruits, sans distinction de partis, devaient être d’accord sur ces choses, hormis ceux qui n’en avaient cure, et l’intérêt de caste était trop peu clairvoyant pour les combattre avant l’heure.

Pendant que la contre-révolution s’opérait , dans ces limites resserrées par l’inquiétude, Commodus se faisait une réputation facile de clémence en pardonnant aux hommes qui lui avaient aliéné l’ esprit de son père. Mais sa rage «levait *

s’échapper quelque part et sa cruauté trouver matière à exercices. Domilianus à bout de supplices avait fini par sévir tristement sur les mouches. Commodus s’ouvrit tout d’abord une plus ample et plus digne carrière. Les chrétiens devinrent ses victimes, et il se crut un grand politique. De tous les plans, de toutes les pensées de Marcus Aurclius, il n’avait compris qu’une idée, le danger du christianisme, et ce danger, lui tout aussi sage et moins scrupuleux, empereur tout de bon, non pas pauvre philo- ^ sophe, il se promit de le conjurer pour jamais. La persécution à peine ébauchée par Nero et par Domitianus, plutôt accidentellement que de propos délibéré, s’était depuis * sourdement établie dans toutes les provinces. Suspendue ou modérée par la bonté des Anlonini, elle n’attendait pour se déchaîner qu’un rtiot, qu’un exemple de Rome. Commodus donnaje signal et le donna terriblemdeux mille malheureux furent jetés en pâturoA la férocité des amis du spectacle, l’occasion des fête» Ile l’avénoment, et à dater de ce jour le * tribunal du préteur ne siéga plus que pour déférer le serment civil aux sectr#res dénoncés. C’est le nom que l'on

donna, pour abréger, à la formule par laquelle un suspoct ■ ,

(I) Voir le deuxième tableau de VUchronie, ci-dessus, p. 88-90.

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était obligé d’attester son attachement à la cité terrestre et à la morale des citoyens (1). Commodus y joignit l’indigne cérémonie de l’encens brûlé pour les dieux des nations, et devant sa propre statue. Ce retour inutile à l’ancien usage constituait une dérogation aux vues de Marcus Aurelius, mais flattait les instincts pervers de l’empereur. La peine du refus de serment n’était pas l’exil, comme dans le projet des dictateurs, qui n’estimant ni légitime, ni peut-être possible de noyer une croyance dans le sang, voulaient seulement la rejeter en Orient et en affranchir la société romaine. C 'était la mort, et souvent cruelle. Pour comble d’infamie, les dénonciateurs eurent droit à une prime sur la masse des biens des victimes.

Au reste la formalité de l’encens, convenablement appliquée, aurait pu se défendre, car elle ne représentait pas au fond, ainsi que le pensait l’ignorance chrétienne, un acte d’adoration vis-à-vis de ces idoles que nul Romain si peu éclairé qu’il fût ne reconnaissait à ce litre, mais seulement un hommage symbolique rendu à la foi des nations, quelle qu’elle pût être, par un citoyen resté libre de ses croyances. Quoi qu’il en soit de cette interprétation délicate, mais plus fondée que ne le croient ceux qui ne se rendent j)ien compte ni de la tolérance païenne ni de l’intolérance des nouvelles sectes, "il était impossible de justifier le rôle de divinité donné dans la cérémonie à l’empereur vivant. Les plus détestables pratiques de l’Orient, le principe de Imploration en.,oe qu’il a de plus monstrueux se retrouvaient dans un usagé qui, s’il eût duré, aurait fait du christianisme luimême, infiniment supérieur à cette infamie, l’unique salut de l’humanité. Un monde condamné à de'telles erreurs, et sans

(1) Voyez ci-dessus, p. 101, cette formule, telle que l'auteur de l'Uchronie en prête la rédaction à Marc-Aurèle. (.Vole de l’éditeur.)

espoir d’amendement, était bien fait pour rejeter les âmes nobles dans la contemplation exclusive de la cité qui n'est pas de ce monde.

* Le serment et l’encens furent refusés à Rome et dans les provinces par d’innombrables chrétiens qui souffrirent le martyre pour leur foi, les uns avec constam e, la plupart dans cet état d’extase qui appelle et multiplie les imitateurs, et jette au milieu des foules la semence de vertus en .apparence au-dessjs d® la nature humaine. Partout la haine du peuple croissait en raisdn du défi des victimes. Les préteurs et leurs délégués subirent en plus d’un lieu l’excitation déplorable dont les magistrats que les jjccusés bravent ne savent pas toujours se préserver. Avec. un génie moins dur que ne fut éclüi de l'antiquité, chez des peuples dont la philosophie aurait par une éducation prolongée formé les vertus humaines, un excès de persécution si grand, si insensé, aurait infailliblement ramené aux condamnés la faveur publique et rendu odieux les persécuteurs. Mais ce retour d’opinion ne fut pas sensible, ou du moins il ne fut pas prompt, et, quand il se produisit, ne restitua rien à la secte de ce qu’elle avait perdu, prêtres, docteurs, lévites fanatisés, le plus pur et le plus chaud du sang de ses veines. Enfin les chrétiens dénoncés comme relaps, un sacerdoce en partie souillé par l’apostasie, se virent réduits encore à se cacher, quand l’animosité des juges alla jusqu’à les condamner illégalement, sur simple témoignage et sous des prétextes calomnieux. Soit passion, soit ignorance, on rendit souvent les chrétiens sans dictinetion responsables des crimes qu’enfantaient des superstitions- atroces dans les cénacles ténébreux oii l’Orient nomade sacrifiait selon les rites du culte du mal. En moins de deux ans, Commodus put se vanter d’avoir accompli l’œuvre de radicale épuration que son père jugeait impossible. Il se flattait néanmoins : les rapports secrets des gou-

verncurs avaient présenté la secte comme indestructible dans un grand nombre de localités et de villes de première importance en Orient, en Occident même. Les causes qui avaient produit ou nourri l’esprit hostile à la civilisation* subsistant toujours, et il ne tenait pas à l’empereur qu’elles ne subsistassent, leurs effets devaient nécessairement reparaître au temps voulu.

Sans doute, il n’est que trop vrai ee que les tyrans ont toujours cru, que la persécution persévérante détruit l’idée avec l’homme qui la porte en lui. Mais ce que la tyrannie ignore le plus souvent, c’est que l’idée renaît lorsque, rien n’étant changé, si ce n’est aux circonstances matérielles du monde, l’incessante génération des forces morales trouve le même aliment dans les cœurs des hommes.

L’énergie politique de Commodus s’épuisa dans cette entreprise digne de lui. Sa stupidité apparut d’ailleurs dans les scènes de religion par lesquelles il scandalisa le monde romain. Espérait-il remplacer le christianisme par les rites ignobles ou cruels dont il se faisait l’acteur, en vouant à Isis ou à Mytl ira ses adorations, en imaginant des sacrifices nouveaux, en donnant un essor sacerdotal à son amour du sang, à son goût du costume et des travestissements? Mais passons sur ces infamies. Tout entier à ses débauches et à ses prostitutions,, désireux de détourner les yeux de l’épée dont les armées de Bretagne et de Pannonie lui présentaient la pointe menaçante, il remit les affaires à des ministres toutpuissants. Encore un usage oriental qui s’introduisait ! La noble Pt sérieuse antiquité n’avait jamais compris que le titre, l’honneur et le pouvoir pussent appartenir à un autre qu’à celui qui en avait la capacité dans l’Ame et la responsabilité sur la tète. Perennis, chef du prétoire, ensuite Cleandros, un Phrygien, furent successivement les dépositaires de l’autocratie impériale. Commodus leur laissait le choix des

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victimes politiques, se contentant pour lui de celles qui s’ofl’raient en foule dans sa domesticité ou dans le monde obscur des gladiateurs, des mimes, des charlatans et des prostitués ' des deux sexes, tourbe horrible, indescriptibles professions dont il s’attribuait avant tout le gouvernement et la maîtrise.

I,a haute sphère des délations et des poursuites de majesté, où il se serait complu, ne lui permettait le plus souvent que ie rôle de la clémence. C’est ainsi qu’après une tentative d’assassinat sur sa personne, et quand l’assassin se vantait d’être l’homme du sénat, il dut pourtant laisser vivre les Liyrrhus, les Pompeianus, et tant d’autres qui le nommaient « un poison, la honte de l’espèce humaine, si seulement il eût été un homme! » C’est encore ainsi qu’il pardonna à Manilius, secrétaire autrefois de Cassius, arrêté Rome par des agents trop zélés, et qu’il dut feindre de brûler généreusement les papiers de cet ennemi sans les lire.

Malgré ces sages précautions, le ministre Perennis tomba dans la disgrâce de l’armée de Bretagne ; quinze cents légionnaires se rendirent à Rome ponr demander sa tête, et Commodus épouvanté la leur livra. Cleandros, successeur de Perennis, était l’homme qu’il fallait pour précipiter la chute de la tyrannie. Il crut se faire aimer en consacrant à des fondations populaires, bains, portiques, etc., une part des immenses richesses qu’il tirait de la vente des emplois. Mais son avidité osa toucher à un objet sacré, au blé du peuple.

En temps de peste et de famine, on reconnut sa main dans les manœuvres du monopole. La cavalerie du prétoire chargea les Romains soulevés, et les citoyens résistèrent dans les rues, se défendirent du haut des maisons. Les cohortes urbaines se joignirent au peuple contre les prétoriens, qui furent défaits, et Commodus, à deux doigts de sa perte, se vit encore obligé de sacrifier son ministre. Il était temps que les généraux vinssent trancher une situation qui ne pou-

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vait plus se prolonger. La conscience du sénal les invoquait. Le peuple ne craignait pas de les appeler à grands cris.

Un événement d’un autre genre fit juger de l’état et des dispositions des campagnes. Depuis longtemps des bandes de déserteurs, de prisonniers échappés et d’esclaves fugitifs désolaient la Gaule et l’Hispanie. Traquées de toutes paris et presque anéanties, comme il arrivait périodiquement, elles se trouvèrent cette fois renforcées par des éléments plus dignes d’attention ; elles passèrent en Italie, et recueillirent sous des bannières improvisées une foule de serfs et môme de 'nouveaux affranchis, que la réaction et la vengeance des maîtres poussaient à la rébellion. Nous appelons serfs ces esclaves nés en Italie ou dans la Province, déjà faits aux coutumes romaines et sortis de la barbarie, parmi lesquels les grands propriétaires ruraux avaient dù chercher des fermiers emphytéotiques, conformément à la loi agraire des dictateurs. On se rappelle que cette loi appelait les preneurs à la liberté dans un bref délai, et en outre les autorisait au rachat de leurs redevances. Celte classe d’hommes, dont la position était devenue intolérable depuis l’avénement de Commodus, voyait son espoir trompé, mais exalté en môme temps. Dans ces circonstances, une prise d’armes rappelait celle ancienne époque, heureuse dans ses malheurs mêmes, où les plus lamentables guerres civiles témoignaient du moins de l’existence de ces passions sociales et politiques qui sont l’aliment nécessaire de la liberté. Vingt ans auparavant, une pareille crise, d’ailleurs fort ordinaire, n’eût signifié que désordre et pillage, et tout se fût terminé par des croix dressées à tous les carrefours. Tout au plus, un chef audacieux se serait glissé dans Home, et des pelotons d’hommes déguisés auraient profité de la Megalesia, ou de quelque autre fête, pour y faire éclater une conspiration, inévitablement trahie

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