‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 22 sur 80 · U CH RO ME · texte numérisé non relu

U CH RO ME

d’avance. A présent Maternus tenait la campagne, et son drapeau avait une haute signification politique (I).

Dès avant ce temps, la question de la suprématie militaire avait été résolue contre Seplinilus Severus, qui n’avait pas survécu à sa défaite. Comme à Aclium, comme à Pliarsalia, les légions d’Orient avaient été vaincues par celles du nord et du centre de l’empire; et maintenant Pertinaxet Albinus, joignant leurs armées au pied des Alpes, lançaient un appel au Sénat et au Peuple romain pour la liberté. Pertinax réclamait le titre que les dictateurs avaient eu le droit de lui transmettre en vertu de l’investiture solennelle à eux donnée.

Il s’excusait sur d’impérieux devoirs militaires, de n’avoir pas plus tôt délivré la république du monstre qui la souillait.

11 désignait Clodius Albinos comme son second et son successeur; après eux, si le sort les Iraliissait l’un et l’autre, Pescennius Niger, échappé naguère du camp de Seplimius et promu au commandement de l’armée de Gaule et Bretagne. Enfin, et en prévision de l’époque dont il était permis de s’inquiéter déjà, à laquelle dovaient se terminer les pouvoirs . dictatoriaux, aux termes de la délégation faite à Marcus Aurelius et à Cassius par le peuple romain, il annonçait une assemblée générale, sur le forum, des ordres sénatorial et équestre, réunis aux simples citoyens de Rome et aux délégués de l’Italie et des provinces.

A ces defnières nouvelles qui comblaient l’attente, Rome entra dans le délire de la joie, et les sénateurs n’avaient pas fait taire leur émotion pour délibérer, que déjà Commodus

(Il l-i plupart des traits de ce tableau sont historiques, en totalité ou en partie. Quelques-uns sont altérés, comme ils douent l’itre en conséquence des faits contingent' que l'auteur de YUclironie a introduits de son chef à la lin du règne de Marc-Aurèle. Tout changement grave apporté à un moment quelconque de l’histoire a des ondulations qui modifient les événements subséquents et les transforment de proche en proche, jusqu'à les rendre enfin méconnaissables. L'Uchronie n'est autre chose que l'esquisse d'un choix entre les transformations possibles. (.Yole tle l'éditeur.)

l’ CH ItOMË.

tombait sous les poignards de ses familiers, pressés de s’assurer le pardon des nouveaux maîtres, mais bientôt massacrés eux-mêmes par une troupe de prétoriens qui couraient pan la ville à la recherche d’un empereur. L’énergie du prétoire s’arrêta là. Nul n’osa s’offrir pour lui acheter, avec l’empire, une mort certaine et prompte, pas même un Didius, un de ces sots extravagants qui mordent au premier appât des grandeurs. Les prétoriens tombèrent dans un état de résignation stupide, cherchant à peine lesquels d’entre eux ils pourraient bien sacrifier pour mériter le pardon de leurs 4 anciens méfaits. Quelques jours plus tard, ils étaient sans armes au champ de Mars, entourés de légions menaçantes. Perlinax les décima et les licencia. Ainsi finit l’armée prétorienne ; de ce jour, Rome ne connut plus que par tradition celte institution fameuse, fondée et consolidée pour la sûreté de l'État par des hommes qui préféraient quelque chose à l’Etat : leur pouvoir propre et terminé à eux (1).

La mémoire de Commodus fut vouée à l’infamie, et son corps pendu au crochet, au milieu du plus effroyable concert d’imprécations dont jamais assemblée humaine ait retenti.. Le sénat se livra sans péril à la basse fureur suite ordinaire des revirements politiques (2). Heureusement,

(1) On sait que les prétoriens furent effectivement cernés, désarmés et licenciés, mais seulement par Septime-Sévère, après le meurtre de Perlinax et le monstrueux encan de l'empire. Le même empereur les réorganisa et en quadrupla les cohortes. L'institution remontait à Octave.

(i) On peut lire dans Lampride les longues et épouvantables acclamations du sénat. Ce sont de véritables litanies, avec répétitions, allitérations et consunuances : « hosli patri.t* honores detrahantur; parricidæ honores detruhantur; parricida trahatur; hostis patrie, parricida, gladiator in spoliario lanietur; hostis deorum, carnifex senatus : hostis deorum, parricida senatus : hostis deorum, hostis senatus... Qui senntum occidit vinclo trahatur ; qui innocentem occidit unco trahatur : hostis, parricida, vere, severe... llogamus, Auguste, parricida trahatur... Exaudi, Cæsar, delatorcs ad leonem. Exaudi, Cæsar, etc., etc. « llist. Aug., in Corn ni. Anton. (Sole de l'éditeur,)

UCHRON'IE.

Pcrlinax donna bientôt aux sénateurs de plus dignes occasions de montrer leur patriotisme. Ils ne balancèrent pas à le remercier, non-seulement pour la délivrance commune, mais aussi pour l’activité avec laquelle il faisait reprendre l’exécution des mesures agraires. Ils souffrirent, sans trop . murmurer, que Maternus, naguère soldat, chef d’esclaves révoltés, fiU élevé, avec le litre de censeur rural, à un poste administratif important et d’une signification fort grave. On le chargea de la direction du cadastre, de l’enregistrement des baux et rentes constituées entre esclaves et maîtres, et de la surveillance des faits d’affranchissement légal. Les plus aveugles de l’ancienne oligarchie voyaient désormais, tous ceux du moins qui avaient quelque sentiment du bien et de la patrie (mais ceux-là mènent les autres quand ils veulent en prendre la peine), ils voyaient clairement que le salut de la chose romaine était au prix de ce grand sacrifice. Remonter ainsi au temps des Gracchi, et cela par des lois tout autrement radicales que n’étaient les projets de ces grands citoyens (I), accomplir ce qu’ils n’avaient pu même commencer en y perdant l’un après l’autre la vie, on ne l’eût espéré ni rêvé après les Nero et les Yitellius; on le voulut , après Commodus, parce que ce règne, qui annonçait les derniers des malheurs, l’humiliation extrême, l’indubitable fin de tout ce qui s’était nommé Rome et république, avait été solidaire d’une réaction des intérêts menacés contre la glorieuse initiative de Cassius.

L’égoïsme aveugle faisait donc place à l’intérêt bien entendu. On n’affranchissait pas les esclaves par humanité, quoique, à vrai dire, il est plus que douteux qu’on en fût jamais venu là sans l’humanité et la philosophie; mais on

(I) Les projets de lois agraires du temps de la républi |uc portaient exclusivement sur le domaine public et ne touchaient en rien les propriétés patrimoniales. {Note de l' éditeur.)

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voulait rendre une population à l’Italie. On n’entreprenait point de limiter la propriété par principes de modération et de tempérance ; on ne ressentait qu’un goût très-médiocre pour les lois somptuaires en matière de biens-fonds, mais on se répétait consciencieusement l’adage populaire du naturaliste : Latifundia perdidere Jlalium; on se souvenait que Pompeius et Cicero eux-mêmes avaient senti la nécessité de peupler la solitude de l’Italie et de vider la sentine de Rome (1). En général, ces grandes mesures sont préparées par les grands sentiments et exécutées par les grands intérêts. Et ces intérêts sont doubles : les uns, ceux des opprimés, longtemps faibles et condamnés à l’impuissance, quand ils n’ont d’autre appui qu’eux-mèmes et une justice encore contestée; les autres, ceux des oppresseurs, longtemps méconnus, et dont la reconnaissance définitive exige un peu de sagesse et beaucoup de malheurs. '

La (dus importante des lois de salut, après la réforme agraire, était la loi de l’organisation militaire. Pcrlinax y rencontra des difficultés, mais de celles qu’on lève quand on ne manque ni de résolution ni de confiance dans l’avenir. 11 était possible de concilier la défense et la sécurité de l’Empire, l’ordre intérieur des villes et la police des campagnes, avec la réduction de la durée du service et l’entière suppression du métier de soldat. Pertinax y réussit en substituant au régime impérial des engagements volontaires, le régime de la république, sous lequel tout citoyen est soldat par nature. Mais la guerre n’étant plus ce qu’elle avait été jadis, une préoccupation de tous les lieux et de tous les instants, la fonction réputée la plus naturelle et la plus noble de l’homme, on pouvait imposer aux citoyens les mêmes devoirs sans exiger d’eux à beaucoup près les mêmes sacri-

(I) Et .eritinarn urbis evhauriri et Italiæ solitudincni frequentari pusse arbitr.ibar. Cicero, Ad Allicum, I, 19

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lices. Tous furent donc assujettis l’instruction militaire, et obligés à un certain stage de la vie des camps. Après cela, les contingents ne durent être appelés que par ordre d’ilge, et pour un temps déterminé, selon les besoins de l’attaque ou de la défense. Le législateur ne craignit pas d’armer les provinces, et d’affecter plus spécialement le contingent militaire de chacune d’elles à la garde de ses frontières extérieures en temps de paix. De deux dangers, celui de la révolte et de l'affranchissement de telle ou telle partie de l’Empire, dans les temps futurs, celui de l’anéantissement de toute liberté et de toute civilisation par le maintien d’une armée permanente sans patrie, il feignit de n’apercevoir pas la première; au fond, il s’y livrait généreusement, en stoïcien qui voit l’humanité au-dessus de Home même. Quant à la police intérieure, Perlinax la mit partout entre les mains des milices locales, sauf exception motivée. La Ville ellemême n’eut pas d’autre garde urbaine, car il est inutile de parler d’un petit nombre d’agents spéciaux, indispensables pour la surveillance de cette lie des nations, des sectes et des mœurs, qui s’accumulait dans les bas-fonds de la capitale du monde.

La pensée de ces réformes remontait à Cassius. Le règlement ne devait pas en sembler difficile à un esprit large et résolu, d’ailleurs rompu à la connaissance et au maniement des institutions militaires. Ce qui était scabreux, c’était d’en conduire l’exécution sans indisposer, sans alarmer 'les soldats et les officiers de l’armée actuelle, sur lesquels devait reposer pendant quelques années la sécurité du nouvel ordre des choses. Pertinax jugea qu’un problème dont la solution dépendait de sacrifices pécuniaires, grands sans doute mais momentanés, n’était pas fait pour arrêter l’homme d’État. 11 distribua sagement* aux soldats des gratifications qui dépassaient sans mesure ce qu’on avait vu

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sous les lyrans. Il ne parla point du licenciement des vieilles milices, mais de leur renouvellement progressif. Certains corps d’élite, qu’il était raisonnable de constituer sous la forme ancienne, durent se recruter des vétérans les mieux méritants; enfin un capital relativement considérable fut assuré à chacun des retraités qui s’établissait~selon l’usage dans les colonies militaires. D’autres politiques eussent préféré, sans doute, laisser ouverte pour les siècles la veine par où se répandaient les finances de l’État, au péril de voir le gouvernement disputé sur les champs de bataille et vendu dans les camps, comme autrefois; Pertinax aima mieux la fermer à force d’or. Il ne consulta pas le sénat. Il savait que certaines économies peuvent être réclamées avec opiniâtreté par des hommes aveugles ou perfides, et devenir la source de dépenses prolongées et d’irréparables malheurs.

Nous ne raconterohs pas comment le dictateur mit à l’encan le prodigieux mobilier de Commodus, ou comment il força à restitution les créatures gorgées du régime impérial. Nous ne dirons rien de la tenue modeste de sa maison, de l’éducation simple et libérale qu’il fil donner à son fils, confondu sans titre ni honneurs dans la foule de ceux de son âge, ni des banquets philosophiques où se réunirent périodiquement les inspirateurs et les chefs de la grande réforme. Le lecteur peut suppléer sans peine à toutes les conséquences d’une pensée fondamentale. Il y aurait plus d’intérêt décrire l’esprit et l’organisation des établissements d’instruction publique, à Rome, dans les villes des provinces et jusqu’au fond des campagnes, sur une échelle immense et inespérée. Là encore Pertinax évita la plus ruineuse des économies, celle qui épargne la fortune publique en appauvrissant l’âme et les ressources morales du peuple. Il entendit que tout citoyen fût instruit dans la profession de citoyen,

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tout homme informé de ce qui intéresse l'homme. Les lois, leur esprit et leur but ; la morale et sa conception rationnelle, en ce que toutes les écoles philosophiques ont de commun depuis Socrates jusqu’à Epicouros; les droits de la nature humaine reconnus par les jurisconsultes, voilà ce qu’il voulut mettre à la portée des plus humbles habitants de l’Empire, afin que chacun pût s’appliquer Vhumo stim du poêle, mot fameux auquel on donnait déjà la haute signification qu’il n’avait peut-èlçe point à l’origine. Mais qu’cst-il besoin de parler de choses qui sont sous nos yeux et dont nous avons même accru l’héritage?

Les nouveaux religionnaires bénirent aussi la révolution qui était leur délivrance : on cessa de les condamner sur témoignage, et de payer tes délateurs; on n’exigea d’eux que le serment civil, et en Occident seulement; ils s’estimèrent heureux de trouver un asile légal dans certaines provinces. Presque tout ce qui restait de ces malheureux se décida à l’émigration, et le gouvernement alloua un viatique aux plus pauvres. De ce jour, l’Egypte, la Syrie, la Phénicie, la Palestine et l’Asie Mineure, l’Afrique, enfin, qu’il fallut sacrifier aussi, commencèrent à être occupées par une population chrétienne rapidement croissante; tandis que les provinces de l'Occident et du Nord étaient purgées avec la dernière rigueur de tout vestige des religions orientales. Parmi les sectes qui ne répugnaient point au serment, quelques-unes furent poursuivies et condamnées, dans la suite, comme immorales. Un petit nombre, d’abord protégées par leur faiblesse, ne tardèrent pas à s’éteindre, faute d’aliments, au milieu d’un peuple dont l’instruction et la vie politique allaient s’agrandissant.

De très-graves modifications s’introduisirent dans le culte public de Home à cette époque. On peut les juger plus politiques que religieuses; mais c’est qu’elles portaient sur des

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points où ce double caractère est inévitable. L’idée même du culte public se transforma. Jusque-là, des sacrilices solennels avaient eu lieu à de certains jours et en de certaines occasions. Les magistrats continuèrent d’y prendre part, mais comme délégués de ceux des citoyens dont la dévotion les investissait d’un pouvoir à cet egard; peu à peu la fonction revint tout entière à des magistrats spéciaux électifs, à des flailiines qui n’eurent qu’un mandat privé, et se confondirent enfin avec les desservants des temples. Augustus avait astreint les sénateurs à sacrifier régulièrement avant leurs séances : le sénat déclara ses membres libres, et la religion chose de foi, non d’obligation. L’organisation des aruspices et la correction des livres sibyllins, œuvres de l’hypocrisie d’Augustus, furent publiquement traitées d’arbitraires, et on ne craignit pas de dire tout haut le grand secret qui ne surprit personne : savoir que la tradition était perdue, n’ayant pu survivre si longtemps à la crédulité qui lui avait donné naissance. Le culte des Grands Dieux, qui n’était plus guère soutenu que par l’Etat, perdit beaucoup de son importance quand il fut confié à la bonne volonté des citoyens, car le peuple tendait toujours à particulariser ses dévotions. Le culte des Dieux Lares resta donc le plus vivant, de même qu’il était le mieux compris, le plus sérieux et l’un des plus acceptables à la raison. Les Domains honoraient sous ce nom des génies, des morts immortels, protecteurs naturels des cités, des quartiers, des bourgs, des maisons, des familles; et les esclaves, comme membres inférieurs de l’association domestique, prenaient une part considérable à ce culte dont ce n’était pas là le moindre mérite. «

Les autels de Cæsar et d’Augustus une fois renversés, leurs images chassées des maisons et des carrefours où la flatterie les avait posées et les entretenait, les Lares augustaux partout supprimés et leurs nombreux desservants demeurés

sans fondions, du moins religieuses (I), une place restait vacante dans les respects accoutumés des peuples, la place du premier empereur. 11 était juste qu’à la tête des Lares publics et privés figurât celui qu’on pût regarder comme la représentation la plus pure des idées de liberté, de république et de salut populaire, et comme le symbole de la protection attendue, pour Rome régénérée, du haut des sphères habitées par les défunts bienhqjireux. Un mouvement spontané des populations éleva à ce rang suprême des grands morts invoqués, ici Marcus Aurelius, là Cassius, presque partout l’un et l autre réunis, inséparables. Pertinax proposa au sénat d’accorder la sanction légale à ce culte nouveau, auquel étaient si visiblement étrangers toute pensée adulatrice, tout sentiment de basse adoration, indigne d’hommes libres. Le décret, qui fut voté par acclamation désignait le panthéon d’Agrippa comme le principal sanctuaire des Lares publics. Il fut interdit (sans toutefois que le culte des particuliers put jamais être l’objet d’une inquisition) de placer des personnes vivantes au nombre des Lares du peuple romain. Le sacrifice du porc, autrefois institué, probablement, à cause du caractère spécialement utile de cet animal dans l’économie domestique, fut retranché du culte public. On ne conserva que l’usage de l’encens, parce qu’il est permis d’y donner une signification d’honneur plutôt que de latrie. On prescrivit de réciter assis ou debout les prières, dont les formules, en grande partie nouvelles, devaient demander aux Lares d’inspirer les cœurs et de conserver les familles, les cités, la grande cité, en communiquant de nobles sentiments et la force du bien aux pères, aux enfants et aux citoyens. Enfin le même décret chargea Pertinax de réorga-

(1) Auguste avait créé pour les teriri augustales, affectés à In célébration de son culte dans tout l'Empire, de véritables magistratures municipales, fort importantes et dotées de nombreux privilèges. (.V oie de l'edileur.)

niser la fête des Compitales. Cette grande solennité des familles avait pour ministres principaux les affranchis et les esclaves. Ceux-ci y participaient en hommes libres. Nulle fête ne touchait plus profondément les cœurs, n’élevait davantage le peuple au-dessus de lui-même, aux pensées générales, au sentiment de l’unité, et en même temps n’avait plus d’intérêt pour les femmes et les enfants. On ne pouvait donc mieux choisir le grand jour d’expansion de la république.

Ainsi, pendant que les cultes anciens, liés à l’enfance de Rome, tels que ceux de Vesla, de Saturnus, de Mars, de Jupiter Capitolinus ou de Junon Sospita, sans être abandonnés, devenaient de plus en plus symboliques ou purement coutumiers, et cessaient de répondre à des croyances bien positives du peuple, un culte public d’un autre genre avait tout conquis : un culte prêt sans doute à revêtir des formes repoussantes et dangereuses, si le système de la divinité impériale et de l’adoration du pouvoir prévalait, et peu durable en ce cas, parce que les doctrines mystiques d’incarnation et de sacrifice s’v seraient nécessairement substituées; capable au contraire de s’implanter fortement, et de devenir l'expression religieuse de sentiments justes et élevés, si le rétablissement de la liberté retrempait les Ames. Depuis près de Rois siècles que Cæsar avait traité de fables, en plein sénat, les traditions de l’immortalité de l’Ame et du jugement des morts, la croyance publique n’avait certes point renoncé à l’espérance d’une destinée ultérieure des personnes humaines ; le culte même des Lares en faisait foi ; mais la loi du peuple était vague, bien que très-ferme, et les philosophes divergeaient beaucoup d’opinion sur les questions de divinité et d’immortalité. Tous pouvaient s’accorder, et les incrédules eux-mêmes, dans un culte qui unissait les idées de liberté et d’apothéose. Knlin ce culte était bieu un

lien ROME.

culte public, essentiellement lié à la conception civile et politique de Rome, comme par le passé, extérieur- aux croyances individuelles, ne les repoussant point, ne leur donnant pas non plus la sanction de l’État, en un mot reconnaissant et respectant la foi libre, exprimant la foi commune, en termes qu’un citoyen ne pouvait désavouer. C’est bien là tout ce que peut être une religion civile.

La première fois que la fête des Compitales fut célébrée, après la promulgation des décrets religieux, Clodius Albinus formula dignement dans le sénat le principe de l’apothéose : « Nous avons abattu les statues des tyrans, édifions sans crainte les autels des grands hommes. Qui se trompera, si ce n’est volontairement, sur le genre des honneurs que nous leur rendons? Ces autels que la Grèce éleva pour la première fois à un Lysandros, ardent ennemi de toutes les libertés, et vivant I que Rome, en un siècle d’avilissement, consacra au vainqueur Julius Cæsar, au vainqueur Octavius Augustus, consacrons-les aux vaincus dont la mémoire triomphe dans nos cueurs ! Élevons un temple à Marcus Aurelius, ou plutôt, pour l’imiter, à la Bonté, sous l’invocation de Marcus Aurelius; un temple à Cassius, ou plutôt à la force morale, à la Vertu, sous l’invocation de Cassius ! Adressons-leur nos vœux, rapportons-leur nos bonnes pensées, car la prière à Ceux d'en haut ( superis ) élèvera nos courages, pourvu qu’elle ne soit pas une vaine imploration de grâces impossibles, mais une sanctification de nos résolutions et de nos desseins, en présence de ceux que nous croyons en possession de l’immortalité méritée. Offrons-leur même des sacrifices symboliques, que la loi ne commande point, en signe du don de nos biens et de nos vies, que nous devons être prêts à faire pour les vertus et les œuvres qui les illustrèrent.

# Mais on nous accuse d’idolâtrie! Et qui nous accuse? Les ennemis du nom romain et de la liberté, de la dignité

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humaine dont ce nom est aujourd’hui l’emltlème dans le monde entier. Qui? Ceux qui font descendre au milieu d’eux, par des formules d’enchantement, le dieu qu’ils adorent, et s’en font un aliment sacré, démentant ce qu’a dit Cicero, trop peu informé des aberrations orientales, que nul n’est assez fou pour croire dieu ce qu’il mange (1).

> L’idolâtrie ne consiste pas à vouer à l’homme élevé par son mérite au plus haut point de la nature humaine un culte que l’homme puisse également rendre ou recevoir sans s’avilir; mais bien à dégrader cette nature et à se dégrader soi-même, en élevant quelque autre homme ou quelque autre chose au-dessus d’elle et de sa perfection idéale, pour l’adorer. Un jour viendra, cela se peut, où nos descendants refuseront même de s’abaisser à rendre hommage à des hommes qui furent mortels comme eux, à ces morts dont la condition présente au sein de l’univers est le secret des Dieux. Ah ! sans doute ils seront trop vertueux dans ce temps-là pour éprouver le besoin de rendre un culte à la vertu! Mais on a le droit de compter alors qu’ils regarderont la raison comme une part de leur dignité. Us ne se prosterneront pas pour adorer, sous le nom usurpé de mystères, des dogmes inintelligibles dont la soi-disant révélation a pour effet certain d’écraser la nature humaine.

» On nous accuse aussi d’athéisme. Pourquoi ? Quels dieux nous manquent-ils? Rome n’en a que trop peut-être, et d’une essence trop obscure. Les citoyens ne sont-ils pas libres de vouer leur culte aux dieux qui ont leur foi? Les nations ne conservent-elles pas les leurs, quand elles les estiment vrais et bons? Absurdes ou méchants quelquefois, nous ne les contraignons pas à les abandonner. Faudra-t-il que pour posséder un Dieu, à la requête de nos accusateurs, nous

(1) Ecqucm tam amentem esse pulas qui illud que vescatur deum credat esse? De Nature deorum, lit, 16. ( Note de l’éditeur.)

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prenions relui qu’il leur plaît de forger, ou plutôt qu’ils empruntent eux-mêmes, en le défigurant, à une nation qui les accuse d’impiété et veut les lapider? Mais c’est peut-être 1 le grand dieu de la nature qui fait défaut à nos intelligences? Ne philosophons pas, sénateurs, mais demandez aux stoïciens ! ou le dieu de la pensée et de la vertu, lin motrice de tous les êtres? Demandez à Aristote! ou le créateur, le grand ouvrier dont la bonté modela l’univers? Lisez le Timéc de Platon, que Marcus Tullius a traduit pour vous, avant que ces gens-là fussent au monde ! ou l’incompréhensible essence à laquelle toute qualité répugne? Voici Xénophanès et Parménidès, voici Straton, choisissez! Enfin, si l’on a mieux à nous offrir, nous écoulerons quiconque n’allïchera pas la prétention de violenter notre foi pour introniser la sienne dans l’Etat, sous le prétexte d’une idolâtrie à renverser qui n’existe pas.

» Au surplus, n’allons pas chercher si loin nos dieux. Nous pourrions chercher longtemps et nous égarer. Mais je vous adjure tous : n’est-il pas vrai qu’au-dessus des génies bienheureux que nous honorons, au-dessus des spéculations de la physique (1), et des fantaisies superstitieuses des hommes, et fies traditions plus respectables des nations, il est un dieu souverain de nos consciences? A ma voix, vos cœurs ont senti celui que je veux dire, quoique son nom ne vienne pas tout d’un coup sur vos lèvres. On peut essayer de le désigner avec Platon : c’est le Soleil du monde intelligible, le générateur des idées, le Bien. Nous le connaissons sans le pénétrer, nous l’adorons sans nous courber. C’est le dieu qui ne nous trompe jamais; c’est le dieu que nul ne pourra nier sans prononcer contre soi-même la mort de

(1) La plupart des systèmes de philosophie, mais surtout le stoïcisme, classaient sous le nom de physique les spéculations qu'on appela plus tard ontologie et théologie. [Sole de l'édileur.)

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l’âme; c’est le dieu qui, communiquant une parcelle de son essence aux mortels qui l’approchent, nous autorise à leur offrir l’encens de nos louanges, et l’hommage de nos vertus, encouragées par leur exemple.

» Quand le fanatique ramasse sur le champ des morts les os calcinés du témoin de sa foi, quand il les baise avec ardeur et va les consacrer dans sa chapelle souterraine, il obéit à ce mobile sacré qu’il appelle chez nous une idolâtrie. El quand, tout entier plongé dans les ténèbres d’une conscience exclusive, il s’obstine à nier la conscience universelle, ou à s’en attribuer le monopole, il méconnaît les seuls dieux obligatoires du genre humain, l’Amour, la Justice et la Liberté; c’est-à-dire ce dieu unique, le Iiien, qui les rassemble. A son tour, il est pour nous un athée, il n’est point digne de la libel lé qu’il veut nous ravir. Seul au milieu de cette république où tant de croyances particulières se rencontrent sans se combattre, il n’est point membre de la communauté. Ne s’en imposant pas les devoirs, il n'en a pas les droits, et c’est lui qui le veut ainsi. L’avenir dira ce que peut engendrer pour nos provinces orientales un fléau que la douceur de nos mœurs nous condamnerait à y souffrir, alors même que nous croirions pouvoir l’extirper entièrement par le fer, à la manière de l’infâme Commodus. Mais nous, sénateurs, citoyens, peuple d’Italie, et des Gaules, et de Grèce, et d’Ilispanie, marchons résolument dans la voie du salut; persévérons dans le culte saint de la liberté, des grands hommes qui nous l’ont conquise, de ceux qui la maintiendront. Défendons nos cités et nos familles. L’humanité vil en nous. »

On voit quelle préoccupation avaient jetée dans les esprits la grande persécution de Commodus et la mesure de clémence qui livrait au christianisme l’Orient sacrifié. Nous avons rapporté les principaux traits de ce discours, afin qu’on pût apprécier la situation morale des partis religieux, au

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moment où l’opposition des deux régions de l’empire allait se marquer de plus en plus, pour aboutir, après deux siècles environ de luttes sourdes entremêlées de révoltes, à une division éclatante.

Cependant le jour approchait où les pouvoirs dictatoriaux devaient prendre lin^ et aucun événement politique n’en réclamait la prolongation. L'assemblée des délégués de l’Italie et des provinces, réunis aux sénateurs et aux citoyens de Home, était le point de mire de tous les esprits. Un mouvement inusité courait à travers le corps rajeuni de la République. Enfin ce grand jour se leva. Pertinax n’y assista point, mais sa mémoire y présida avec la pensée du dernier sacrifice qu’il venait d’accomplir. Ce grand homme usé par les travaux et les veilles, toujours infatigable, quoique déjà très-âgé, couvert de blessures qu’il n’avait pas toutes reçues de l’ennemi, voulut aller de sa personne au secours du général qui, promu en Orient à la place de Septimius Severus, ne parvenait point à se mettre en possession de l’autorité. Vainqueur, il eut à peine la force de rentrer à Rome et s’ensevelit dans son triomphe.

La composition de l’assemblée soulevait des problèmes très-graves, et alors nouveaux, qu’Albinus dut résoudre avant de la réunir. Telle qu’on l’avait conçue jusque-là, un peu grossièrement, il était dillieile de comprendre comment elle aurait pu délibérer et mettre de l’ordre dans ses séances. On fut conduit à réduire les délégués provinciaux au plus petit nombre, et par suite, afin d’établir une indispensable homogénéité entre tous les éléments de l’assemblée, il fallut décider que les citoyens de Home seraient aussi tenus de se faire représenter par quelques-uns. On était loin des temps de la guerre sociale : les Homains abandonnaient leurs derniers privilèges et s'identifiaient avec, le monde qu’ils avaient conquis. Ainsi la force des choses avait premièrement amené

l’idée politique de la représentation des citoyens distants de la métropole, puisqu’on n’aurait pu autrement satisfaire à leurs droits ; et maintenant elle amenait l’application de cette idée à ceux mêmes qui résidaient au siège du gouvernement central. Il n’y eut d’exception qu’en faveur du sénat, appelé tout entier à. prendre séance. L’assemblée n’en compta pas moins plus de trois mille membres. Toutes les municipalités notables de la république y étaient représentées. Les grandes exploitations rurales avaient dû s’entendre pour envoyer leurs députés, ainsi que les corporations d’artisans qui s’étaient fort multipliées sous les derniers règnes, et que Trajanus entre autres avait organisées sous le régime du monopole. On y voyait enfin, comme délégués des intérêts commerciaux, un certain nombre d’affranchis, et des plus nouveaux, au grand scandale de ceux des sénateurs qui résistaient au mouvement général des esprits.

On peut chercher ailleurs le détail des délibérations de la grande assemblée, des réformes qu’elle approuva ou dont elle prit l’initiative, et des inévitables troubles qui les traversèrent. Faisons connaître succinctement le système de gouvernement dont elle posa la base. Albinus exerça sur les résolutions un ascendant qu’il fit tout pour ne pas perdre; soit ambition , dont les meilleurs ne sont pas toujours exempts, soit qu’il sentit, et bien d’autres avec lui, la nécessité d’une main ferme pour le soutien d'une œuvre à laquelle la force avait eu jusque-là tant de part.

Les pensées dirigeantes de la majorité furent surtout celles-ci : il fallait s’écarter le moins possible des formes et des noms de l’ancienne administration romaine, mais on devait s’en éloigner pour le fond, là où tout avait démontré depuis trois siècles la nécessité de décentraliser en partie l’administration pour prévenir la concentration césarienne du pouvoir; et il y avait lieu de conserver, en l’agrandissant •

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