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des Druides réfugiés sc firent massacrer avec des troupes de femmes fanatisées ( I). Ils furent encore persécutés sous Vespasianus, à la suite de la révolte de Civilis, qu’ils avaient favorisée. Mais, malgré cette intolérance de Home à leur endroit, intolérance motivée par le caractère politique de leur sacerdoce, non moins que par la nature sanguinaire de leur culte, ils existaient encore après le rétablissement de la République; ils profitèrent des libertés apportées par celte révolution, exercèrent une grande influence sur les nominations de sénateurs accordées à leurs régions, et se soutinrent enfin sans autres concessions que de s’interdire une action politique trop vive et de cacher leurs sacrifices dans la profondeur des forêts, grâce à la connivence des populations. Leur religion n’avait point été précisément assimilée au christianisme, par les lois de Cassins, mais seulement leur culte particulier interdit sous les peines les plus sévères. Enfin, quand vint la dissolution de l'Empire, leur patriotisme exclusif et farouche les mit à la tète de ceux qui poussaient en Gaule à la séparation. Mais la séparation ne leur suffisait même pas, car ils commencèrent alors à publier, comme au temps de Vespasianus, que la colère céleste s’appesantissait sur Rome, et que la souveraineté du inonde allait passer aux nations transalpines (2). Cette jactance est familière à la race gauloise. Mais les Druides ne purent même pas étendre leur domination sur la Gaule entière. De terribles guerres civiles éclatèrent à plusieurs reprises entre le Nord et le Midi, et le siècle qui suivit la scission pourrait à bon droit se nommer, en ce qui concerne la Gaule, le siècle des guerres de reli-
(1) Tacite, Annales , xtv, 30. — Il s’agit de Hle dWnglcscy.
(2) Signum orient is irœ dalum et jtossexnioneni rertim Inunamirum transalpinis gentibus portendi superstitions rana Druidœ canebatit. (Tacite, Histoires , iv, 54.) — Depuis que le grand Druide est à Rome, c’est sur la Gaule que sévit au besoin la colère céleste, et c’est à l’ultramontain, avec changement de côté, que l'empire des nations est de nouveau promis. (Note de l'éditeur.)
gion. La république méridionale se fil enfin une destinée séparée, mais plus faible de population et de territoire, quoique plus riche, elle eut souvent grand'peine à se défendre contre les bandes du Nord, conduites à la curée par les seigneurs suzerains et fanatisées par les Druides. Elle n’aurait pu peut-être échapper, sans l’appui et les secours de l’Italie, à une conquête qui aurait anéanti ses libres citoyens, étouffé scs libres religions, dépeuplé ses cités commerçantes, et fait reculer la civilisation dans l'Europe entière.
Qu’était devenue, dans celte Gaule du Midi, et d’abord en Grèce et en Italie, ces vieilles patries des noble» pensées, la religion dite païenne, arrachée à l’étreinte du dogme oriental? Ce n’était plus le temps de trouver matière à scandale dans les mythes ou légendes du paganisme. L’ignorance grossière ou la feinte ignorance avaient pu seules admettre que les actions rapportées des Dieux, leurs naissances, leurs amours et leurs crimes eussent jamais été donnés pour des faits réels et relatifs à des personnes. Mais les enfants mêmes savaient, depuis que les éléments de l’exégèse stoïcienne étaient enseignés dans les écoles, que Jupiter et Junon, Apollon et Minerve, Mars, Vénus, Yulcain et tous les autres n’avaient jamais été, pour les ancêtres de leur race, autre chose que des noms de forces naturelles ou des personnifications d’affections humaines; et qu’ainsi les aventures de ces personnages imaginaires devaient se comprendre comme des symboles, tantôt clairs, tantôt obscurs, douteux ou maintenant oubliés, du jeu des puissances cosmiques. Quanta ces divinités d’ordre subalterne, si multipliées dans la mythologie romaine, par exemple, il est aisé, aux noms de passions, de vertus ou de vices qu’elles portent, d’en reconnaître le caractère; et, à l’abus près (car toute tradition, pour être antique, n’est pas nécessairement respectable), on peut encore
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excuser l’instincl religieux qui, voyant en ces nouvelles forces des produits profonds et naturels de l’amc et des éléments de la destinée, les a désignées pour objets à des cultes capables d’influer sur la manière d’être de l’homme à leur égard. C’est là ce que disaient, en termes plus populaires au besoin, les interprètes des anciennes formes religieuses. Mais il ne laissait pas d’être vrai cependant que ces formes étaient complètement effacées des âmes, et qu’un changement si marqué des habitudes de l’esprit, devenu impropre à chercher le symbole dans les faits de la nature, ou même à le comprendre, exigeait une modification appropriée dans la conception et le culte du divin. Il fallait que les croyances prissent une direction de nature plutôt morale que physique, et qu’en même temps une satisfaction fût donnée à la tendance que tout culte doit avoir à représenter la divinité sous des attributs humains. Mais celte dernière condition était la plus difficile à remplir, en l’absence d’une doctrine d'incarnation, car le symbole était partout dans les religions païennes, et la personnification ne s’y appliquait à rien de vivant pour la foi.
Ce que l’ancien symbolisme des Dieux pouvait fournir à l’édification religieuse, et comme support d’une doctrine positive, les mystères de Samollirace cl les mystères d’Eleusis l’apportèrent. Quatre sénateurs, que leurs services militaires et leur vertu auraient pu couvrir d’une pourpre éphémère sous le régime impérial, Aurelianus, Probus, Tacitus et Claudius Gothieus, entreprirent de combler le vide que l’expulsion des sectes orientales laissait dans la conscience de l’Occident, ou plutôt de montrer ce que le paganisme, injurié par les sectaires, renfermait d’éléments de noble sanctification. Initiés aux mystères d’Éleusis, ils réunirent dans la ville d’Athènes, au siège même des Eleusinies, des adhérents du rite grec, répandu daps le monde entier, avec des suivants du rite
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romain qui s’étail fondé depuis longtemps (1), et qui prenait depuis quelques années un développement considérable, non sans devenir infidèle à son origine. Dans ce synode général, on fixa les cérémonies et leur sens intime, d’accord avec les représentants actuels de la famille des Eumolpides, et on organisa une vaste filiation qui permit les initiations et le culte dans toutes les villes importantes, sans obliger à de grands voyages. Le secret fut réduit expressément à ce qu’il avait toujours été dans le fond, à des mots, à des signes de reconnaissance et à la célébration même du mystère, dont les profanes continuèrent ;'i être éloignes; mais rien ne s’opposa plus à la divulgation des doctrines. Enfin on réforma le culte dans une partie délicate et dangereuse, en excluant tous les emprunts faits aux mythes dionysiaques, et par suite Yofijic religieuse et tous les genres d’incitation propres à produire l’ivresse divine et l’extase des sens. On laissait ainsi l’initiation orphique cl iaechique à Une classe d’enthousiastes qui s’étaient fait plus d’une fois bannir de Home, et que les polices urbaines durent toujours surveiller de trèsprès.
On vit alors combien la doctrine éleusinienne était simple et élevée. La révélation principale qui la rattachait au paganisme vulgaire, et l’en distinguait en même temps profondément, était celle de la parenté, de l’unité essentielle des Dieux, connus sous tant de noms divers. Considérés dans leur distinction, ils se réduisaient à des propriétés divines de la nature, à des lois universelles, à des lhesmophories cosmiques, aux forces générales qui constituent ces lois ou qui leur obéissent. Il fallait donc que l’esprit de l’initié s’élevât soit à une croyance théislique et providentielle, qui est tou-
(I) Sacra elrasinia eliam Iraïuferre eje Altica Homam conalus est (sc. impcralor Clauilms). Sui'toru', dans In vie de Claude.
( Xole de l'éditeur )
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jours, à tout le moins dans les symboles et dans les mots, celle qu’enseigne une religion, soit à une métaphysique panthéiste. Ici était l’écueil, car le panthéisme — l’absorption des êtres dans l’Unité, des personnes dans l’impersonnel, de la raison dans l’inintelligible Absolu, et de toutes les formes circonscrites et déterminées de la vie et de la pensée dans la sphère contradictoire de l’Infini — le panthéisme est la mort de la religion et de la philosophie, desquelles il semble procéder. Mais cet écueil est celui de toutes les doctrines sans exception. L’antiquité ne pouvait y échapper. Les mystères y avaient leur [tente, en ce qu'ils symbolisaient éminemment la divinité par la force fécondante ou génératrice dont il est si facile de tirer, par abstraction et personnification tout à la fois, l’idole d’un Dieu-Nature. Mais ils s’en dégageaient aussi par la croyance en l’immortalité des personnes. *
C’est dans le sein de la Terre-Mère que le mystère d’Eleusis envisagea l'organe divin de la génération. Les Dieux terrestres et les Dieux infernaux habitent pour l’imagination les mêmes demeures. De là un premier lien mystique entre le principe de la production et le royaume des morts. L’analogie devient plus réelle et saisissante, quand on songe que le fruit et la semence de la vie végétale, étant déposé sous la terre, y subit une mort apparente, qui conduit au fait naturel, au fait merveilleux delà régénération. La renaissance des vivants semblables, à travers des destructions alternatives, est donc un symbole; et la merveille en peut passer pour le fondement de l’espérance en cette autre palingénésie, propre aux consciences des personnes, qui leur assurerait la perpétuité, dans une succession de morts et de naissances, avec des formes en partie cachées à nos regards. Ainsi se concevait la permanence de ces Etres de sentiment et de mémoire dont l’antiquité religieuse n’a jamais admis le complet évanouissement; et ainsi s’unissaient en vin même
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culte les Dieux symboliques île la Terre, de la Mort et de la Résurrection.
Le Mythe éleusinien consiste en elTet dans la disparition de la jeune fdle Semence, qui a cueilli par mégardc une fleur narcotique en faisant des bouquets dans les prés avec ses compagnes. L’Invisible, le Roi des morts, l’entraîne dans le » Tartare et l’épouse, la ravissant ainsi à la Terre-Mère, sa mère, et aux autres Immortels de la sphère lumineuse, non sans la permission du Père des Dieux. La Terre-Mère, aidée de la Lune et du Soleil qui voit tout, poursuit le ravisseur et parcourt vainement le monde, en habits de deuil et désespérée. Pendant ce temps, les semences demeurent enfouies dans le sol, et la race humaine est menacée de s’éteindre. 11 faut que le Père des Dieux intervienne. Sur son message, l’invisible rend son épouse au jour, après lui avoir fait goûter le fruit de la Génération. Mais ce fruit a la vertu d’obliger la Semence à passer le tiers de l’an dans la couche du Roi des morts; elle en sort chaque printemps pour habiter avec sa mère et le chœur des célestes immortels.
Le drame mystagogiquc dont la représentation était donnée aux initiés, ou par eux, n’était que la traduction légendaire de la passion et des pérégrinations de la mère en deuil. Un épisode merveilleux se rattachait à des pratiques île lustration et de purification par l’eau ou par le feu, symboles des œuvres de sanctification morale qui approchent l’homme de l’essence divine : c’était le spectacle des rites accomplis la nuit, en présence du foyer, par la Terre-Mère, qui, cachée à Eleusis sous le nom de Déo, travailla à faire du fils de la maison un immortel. Un autre épisode conduisait à l’institution d’un sacrement de communion divine : de môme que la déesse au temps de scs douleurs, accepta des mains de son hôtesse un breuvage féculent et parfumé, le kikéon, dont la recette a été transmise, de même l’initié s’unissait à la déesse,
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el participait à son mode de vie, en recevant ce pain divinement préparé. Un autre, plus important, se rapportait à l’établissement des lois civiles el à celui des mystères euxmèmes, pendant le séjour de la Terre-Mère ;\ Klcusis. La déesse était honorée comme thesrnophorc, ou premier auteur de l’établissement social, de la propriété et du mariage. Li fête des thesmophories faisait partie des éleusinies : on y portait en procession solennelle les tables de la loi, et les femmes y intervenaient activement pour célébrer l’institution des unions légitimes. Enfin le dernier acte de l’initiation ramenait el fixait la pensée sur le symbole de l’immortalité. Un épi de blé, moissonné en silence, figurait le gage et la promesse d'une moisson future, et le tableau final qui terminait les péripéties de joie et de douleur, après plusieurs journées consacrées aux rites, aux épreuves, aux processions et aux spectacles parés de tout le charme et de toute la majesté de l’art grec, c’était celui des félicités de l’autre vie, succédant aux misères de la vie présente.
Les églises cleusiniennes se répandirent dans tout le monde grécisant, ft il y eut bientôt pareille diffusion pour les mystères de Samothrace, dont le fond était analogue, avec des différences caractéristiques. Le but à atteindre, d'un côté comme de l’autre, était l 'accomplissement, la fin morale de l’àme, et c’est ce que marquait le nom donné au mystère : lélétè. On y tendait par des actes religieux, purifications et sacrifices d’un sens tout spécial, par des épreuves, enfin par des révélations sensibles, de nature à toucher ou élever les coeurs. L’initiation de Samothrace avait cela de propre, qu’elle exigeait la confession des fautes, une vie sans reproche trop grave, et promettait, non-seulement le bonheur céleste, mais le secours des dieux sauveurs dans les dangers de celte vie. Ces dieux, ces Kabires, étaient au nombre de quatre. Les trois premiers symbolisaient l’unité première de
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l’Amour pur ou divin, et lu division de l'Amanl-vicrge et de lu Yierge-jÿmée : Axiéros, Axiokersos et Axiokersa. Le quatrième, Kadmilos, qu’on identifia avec Hermès, était le vivant produit de la génération divine, et portait le caractère de médiateur universel, ministre et interprète des Dieux auprès des hommes.
Ces religions d’Kleusis et de Samolhracc, malgré la vertu d’édification morale qui leur était reconnue, ne pénétrèrent pas dans les couches les plus profondes de la société. Il leur manquait des objets d’adoration d’un moins transparent symbolisme. D’autres mystères auraient obtenu sans doute un succès plus entraînant, sans proposer à la foi des Dieux plus sérieusement anthropomorphiques; mais c’est qu’ils s'adressaient à des passions moins pures ou plus faciles à corrompre; et les magistrats municipaux devaient surveiller sans cesse les réunions où on les célébrait, souvent même les interdire, poursuivre judiciairement les ministres des cultes d’immoralité ilagrante, ou ceux dont les recettes d’expiation et de purification ressemblaient trop à des manœuvres d’escroquerie. Il V avait des orphéotélètes qui vendaient le pardon des Dieux, et des thaumaturges, au compte desquels se colportaient des objets sanctifiés, des talismans, des spécifiques, des eaux miraculeuses. On ne pouvait tolérer ces friponneries; et en effet, tant que l’instruction du peuple n’est point arrivée, par les soins de la Itépublique, à l’étal de diffusion et d’efficacité où tous les citoyens sont aptes à se défendre eux-mêmes contre le charlatanisme religieux, celle-ci leur doit des lois et des tribunaux protecteurs. En toutes circonstances, on distinguera légitimement entre les croyances sincères, qui, si elles n’ont rien de contraire au droit commun, doivent se communiquer librement d’homme à homme, sans intervention de la cité, et les croyances feintes dont le vrai mobile est l’exploitation des faiblesses humaines.
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L’orphisme, le dionysisme et les cultes égyptiaques altérés, tels que celui de Sarapis, étaient ceux qui donnaient le plus matière à ces sortes d’abus, et tous étaient sujets en outre à ces débordements orgiaques qui, loin d’épurer la passion en lui communiquant un caractère religieux, en l’élevant, l’ennoblissant, la désintéressant des attraits matériels les plus bas, comme c’avait été certainement l’objet des premiers instituteurs des mystères dionysiaques, aboutissaient à la ravaler aux plus vulgaires excès. La doctrine était néanmoins toujours la même, seulement d’une forme plus accusée, plus violente, que dans le 'mystère d’Kleusis. 11 s’agissait d’un Dieu mort et ressuscité : d’où l’image et le gage de la résurrection de l’âme; et ce Dieu était encore le symbole d’un fait naturel. Dans la religion de Dionysos, ou lacchos, le signe se tirait de la vie de la vigne, et du contraste de l’état de mort apparente de l’arbuste pendant l’hiver, avec la vigueur des pousses de l’été. On imaginait une passion du végétal, taillé, déchiré, torturé en mille façons; une autre passion du raisin, qui doit souffrir et mourir avant de paraître à l’étal glorieux de la liqueur enivrante. Tout cela prenait une manière d’appui historique sur la légende de Dacrhos, le héros qui avait subi comme homme tant de persécutions et de traverses, avant de parvenir à l’immortalité; et tout cela finissait par s’élever à la conception d’un dionysos hermétique, médiateur entre les Dieux et les hommes, conducteur, libérateur et rédempteur des âmes, Soleil nocturne, dieu de la mort et de la résurrection, ramenant au ciel, par l’extase des bacchanales, les essences déchues que l’ivresse de la vie à détachées du sein de l’unité première. Les semblables ne sont-ils pas guéris par les semblables? Sarapis était un dieu analogue, un Osiris mort, ou Soleil de l’hémisphère inférieur, idenlifiéavec toutes les idées de passion et de mort, de résurrection et de médiation. D'autres Dieux morts et
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ressuscités, d’origine asiatique, avaient encore le même sens, et se liaient seulement par des symboles plus grossiers à des rites obscènes et à des pratiques infâmes. Il y avait des religions pour tous les tempéraments, ce que la liberté veut, et ce que nul homme n’est en droit d’interdire, à cela près que les cultes incompatibles avec la loi civile, et avec la loi morale, fondement de la loi civile, doivent être proscrits à ce seul titre. La loi romaine et la police roinaine usèrent de celte faculté pour défendre la civilisation contre le fanatisme des religions orgiastiques, comme elles en avaient usé contre l'intolérance chrétienne. Celle-ci s’était, pour ainsi dire, exclue d’ellc-mème, par le refus de ses prêtres de prêter le serment civil. *Les ministres des autres auraient volontiers prêté tous les serments possibles : il fallut les traquer de ville en ville et de bouge en bouge, jusqu’à l’époque où les progrès définitifs de la philosophie et des sciences eurent modifié les idées communes sur l’expiation et le sacrifice, et où le christianisme amendé lui-même, séparé de son levain d’intolérance et de fanatisme, put rentrer sans danger dans les républiques occidentales.
Un autre vaste mouvement religieux entraîna beaucoup d’esprits, et des plus cultivés, dans les temps de transition et de moyen âge que nous racontons. Il n’est que juste en effet de donner ce nom de religion à une philosophie qui, partie peut-être des fables de Platon, arrivait à présenter dogmatiquement l’histoire de Dieu et des êtres, et à révéler les voies de la divinisation par l’extase. Le fondateur de la secte était Ammonios Saccas, portefaix d’Alexandrie, qui, ayant adopté, puis quitté le christianisme, et s’étant mis à philosopher, découvrit qu’Aristote et Platon, les deux grands rivaux sans cesse opposés par leurs disciples, avaient eu les mêmes idées en somme, et se rencontraient pour qui sait les comprendre. Ce fut le point de départ de ['éclectisme : on
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donna ce nom à une confusion systématique qui, déjà préparée par ceux qui depuis longtemps prétendaient trouver Platon dans la Cible, ou la Cible dans Platon, Orphée dans Pylhagore ou dans Moïse, Zoroastre dans Orphée ou dans Hermès. Abraham dans les druides, ou Jésus dans les bracmanes (1), fit une immense fortune à une époque où il existait tant de faussaires en littérature et si peu de saine critique. L’enseignement de Saccas est du temps même où les grandes réformes d’Albinus et de Pertinax s’accomplissaient à Home, et où l’intolérance chrétienne était définitivement expulsée d’Occident. Trois hommes de mérite s’v rencontrèrent : Plotinos, Origénès. (est-ce le chrétien?) et Erennios, qui résolurent de fonder un mystère pour la communication du don de science et d’extase aux hommes dignes de l’initiation. Toutefois, on ne voit pas ce qui put rester pour l’intimité du sanctuaire, car bientôt après on retrouve Plotinos à Home, où il tient une grande école de philosophie et dévoile à ses auditeurs enthousiasmés tous les secrets imaginables des Dieux, de l’humanité et de la nature.
Le principe suprême, selon Plotinos, est l’identité du sujet et de l’objet de la connaissance, au sein d’une unité première, indivise, indistincte, absolue, qui ne pense pas, qui ne vit pas, qui n’est pas ceci et cela, qui n’est ni dans l’espace ni dans le temps, qui ne peut être qualifiée en aucune espèce de manière. Cet être, ce néant, car il n’existe pas, c’est Dieu et le Bien, Y Un, le Lumineux et le Parfait, et nous pouvons le connaître à l'aide d’une parousie qui nous unit immédiatement à lui. 11 est l’origine universelle, car de lui sort par émanation Y Intelligence pure qui le contemple éternellement; et de l’Intelligence pure émane à son tour l’Ame
(I) Le système du syncrétisme, comme nous préférons le nommer aujourd’hui, a reparu dans les ouvrages de Pierre Leroux, principalement dans L'humanité, ton principe et son avenir. Paris, 18 IU. (Mo te de l'éditeur .)
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du tout. L’Intelligence, en pensant, fait être les objets; l’Ame les voit par théorie dans l’Intelligence, et les contemplant ainsi, les réalise: elle produit des Ames hiérarchisées, qui s'abaissent du plus haut degré jusqu’à l’indéterminé pur, c’èst-à-dirc jusqu’à la matière, à laquelle elles donnent l’idée, la forme, selon qu’elles s’arrêtent à tel ou tel point d’éloignement de la source do toute pensée et de toute essence déterminable. De là vient la nature, ce monde sensible, image du monde intelligible, ce logos dégradé, dont les idées déterminantes s’affaiblissent de plus en plus dans leur descente au néant. Il y a dans cette production émanante de toutes choses un enchaînement tellement nécessaire et absolu, qu’une âme éclairée devient naturellement divinatrice et magicienne, par la simple connaissance des liens de la nature. Le mal est d’ailleurs une négation essentielle à l’existence, les bons et les méchants jouent des rôles également nécessaires dans la pièce du monde. Mais l’âme déchue remonte par son désir l’échelle de la perfection. L’Ame humaine peut même, dès à présent, en contemplant l’unité suprême et se détachant de tout ce qui est changeant et divers, parvenir à la pleine intimité avec Dieu.
Ce bavardage de génie (1) n’était pas le point où devait s’arrêter, pour se vulgariser, la religion néoplatonicienne. Porphyrios, disciple de Plolinos, et (pii contemplait librement Dieu comme lui, s’enfonça de plus en plus dans l’arbitraire et la superstition des révélations spirilistes, des oracles et des œuvres appelées théurgiques; et, après lui, Jamblichos descendit aux dernières puérilités des évocations, des enchantements et des formules magiques; ou, si ce n’est
(I) Ce bavardage, comme l’appelle inre* pecluousomcnt l'auteur, n*cst pourtant dans le principe que la doctrine de Schelling et du grand Hegel, de M. Vera et de M. Yaclierot, laquelle, après tout, diffère aussi fort peu tic celles de Sclmpcnhauer et de >1. de Hartmann, le dernier venu des princes de l'intelligence philosophique. (.Y ote de l’éditeur.)
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Jamblichos, au moins le faussaire qui usurpa son nom pour herméliser, pour divulguer les Mystères des Égyptiens. Ces insanités discréditèrent la secte éclectique auprès des bons esprits, en favorisant son expansion chez les autres. A la considérer du point de vue politique, elle avait cet avantage d’offrir une exégèse assez spécieuse de l’ancien polythéisme, une interprétation et une justification des sacrifices, enfin de restituer, pour les cultes existants des Grands Dieux et des Daimones, un fondement de réalité, la foi aidant, qui manquait aux autres philosophies et même au stoïcisme, la plus religieuse de toutes. Néanmoins, le Sénat se refusa à voir dans celte circonstance un iqolif suffisant de rétablir, au profit des dogmes platoniciens, une religion officielle de la République romaine. La proposition lui en fut faite en 1138 (1), par le consul quinquennal Flavius Claudius Julianus, neveu de ce Constantinus fils de Cliloros, qui avait tenté le rétablissement du principal. Julianus n’était point suspect, étant resté à Rome, et on ne peut plus déclaré contre l’oligarchie, à l’époque de la révolte de ses parents. .Son éducation athénienne et le culte intelligent qu’il rendait aux anciennes traditions civiques assuraient son attachement aux réformes agraires et militaires; mais les disciples de Jamblichos l’avaient gagné à la magie et à la théurgie ; il regrettait du passé impérial le pontificat, les augures, les sacrifices officiels, la consultation des entrailles des victimes. S’il n’eût tenu qu’à lui, on aurait tenté de discipliner à nouveau les peuples de l’Empire, au moyen d’un puissant sacerdoce, maître des oracles et des mystères. Les livres apocryphes d’Hermès et de Zoroastrc seraient venus compléter ces obscurs livres sibyllins desquels il fallait désormais renoncer à rien extraire d’intelligible. Mais le sénat pensa avec raison
(1) De fcre chrétienne 362. (.Vole de l'édilcitr.)
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qu’il n’y avait point lieu d’instituer un catholicisme païen, et que l’épreuve delà liberté religieuse de l’Occident, comparée avec les orthodoxie s furieuses qui se disputaient les provinces orientales, n’était point faite pour inspirer le regret de la religion d’Ktat.
Le platonisme continua de se développer librement et prit, un ou deux siècles après, grâce à Proclos cl toute l’école d’Athènes, une importance à la fois philosophique et religieuse qui le rendit redoutable au christianisme, dans les provinces où le grécisme avait conservé quelque vigueur. Il combinait, ainsi qu’il l’avait fait à ses débuts, Aristote avec Platon, il invoquait la -foi sans renoncer à la science, il expliquait la géométrie et les oracles chaldéens, il racontait l’histoire de la chute de l'Un, de triade en triade, à travers l’infini, pendant l’éternité, et il instituait un sacerdoce remontant jusqu’à Hermès par une chaîne divine, et enseignant aux hommes le chemin qui ramène au ciel d’où ils sont descendus. L’orthodoxie chrétienne ne se défendit à Byzance et à Alexandrie que par des persécutions et des crimes tels que l’assassinat de la savante Ilypatie, tille du mathématicien Théon, l’une des femmes les plus illustres et les plus vertueuses qui aient paru en ce monde. Quand nous disons persécutions, il faut entendre émeutes populaires, traits de fanatisme, et les mille complots auxquels le gouvernement romain était presque toujours impuissant à faire obstacle, ayant devant lui un pouvoir moral plus grand que le sien : l’autorité sacrée des surveillants.
En Occident, la religion platonicienne fut, parmi les doctrines à caractère philosophique, dogmatique, si l’on veut, celle qui partagea l’influence avec le stoïcisme. Son crédit se prolongea jusqu’à l’époque du grand mouvement des esprits, qu’amenèrent les découvertes dans les sciences, et même au delà, car elle n’a cessé de conserver des adeptes.
Quand le christianisme, sous une forme qui lui rouvrit l’entrée des républiques occidentales, put y venir de nouveau solliciter la foi des hommes, l’éclectisme perdit en grande partie ce que le christianisme gagna; mais, même depuis lors, la philosophie vit toujours reparaître d’époque en époque un illustre penseur représentant de la pensée qui en était l’inspiration et l’essence.
Cette pensée, c’est le panthéisme, le dogme protéc, mais unique au fond, et partout bien reconnaissable, de l’unité de l’èlre, de l’infinité de ses manifestations, et de l’enchaînement nécessaire de ses modes pendant l’éternité. Au surplus, toutes les philosophies, comme les religions, en étaient pénétrées, à l'exception de l’épicurisme, une secte alors à l’usage des riches oisifs, et qui croyait au hasard, plutôt qu’elle ne revendiquait la liberté morale ; et de l’aristotélisme, doctrine savante et d’esprit tout analytique, mais qu’on accusait de timidité dans le savoir et d’aridité. Le véritable sens d’Aristote était connu, car tous les interprètes n’étaient pas semblables à ces éclectiques qui n’y trouvaient pas de différence avec le sens de Platon, ni, ceci est plus fort, de Platon comme ils le comprenaient eux-mêmes. Alexandre d’Aphrodisium, maître du péripatétisme dans l’université marc-auréhenne d’Athènes (I), vers le temps des grandes réformes, et auteur d’un admirable traité Du destin el de ce qui dépend de nous, avait défendu le libre arbitre par des arguments très-serrés, combattu la chaîne invariable des choses des stoïciens, et son école existait toujours; mais le stoïcisme
(1) L’auteur ne nous a pas parlé de cette fondation de Marc-Aurèle, dans ce qu’il nous a dit de cet empereur. Mais le mot université qu’il emploie ici est parfaitement juste, car voici ce que nous lisons dans l’histoire romaine de Dion <4issius : « Marc Antonio, arrivé à Athènes, et s’y étant fait initier, accorda des honneurs aux Athéniens. Il accorda au monde entier, dans Athènes , des maitres de toute science, avec un traitement annuel. * (Dion, I. LXXI, 31, éd. et trad. de M. Boissée, t. X.) (\ote de l'éditeur.)