‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 33 sur 80 · CCI! RO NIE · texte numérisé non relu

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était plus puissant et de beaucoup : d’abord à raison même de son énergie dogmatique, et parce que l’ambition de l’esprit accueille avec avidité toute synthèse universelle dont la communication semble lui infuser l’omniscience; ensuite à cause de son incontestable élévation morale. Les stoïciens, en effet, tout en croyant les faits et actes d’espèces quelconques liés de nécessité à leurs antécédents, et la nature toute pleine de Dieu, et Dieu même, insistaient avec force sur la distinction de ce qui dépend et de ce qui ne dépend pas de nous, recommandaient la tension constante de l’âme et non le relâchement et l’abandonnement, n'enseignaient entin la résignation qu’à l’égard de ce qui n'est point en notre pouvoir. Il n’est pas moins vrai qu’ils appelaient en notre pouvoir des déterminations préordonnées, voulues par notre nature et notre caractère (lesquels en principe ne dépendent pas de nous), et éternellement inscrites dans les vues et desseins de la divine Providence. Ils n’admettaient pas qu’aucune chose put être imprédéterminée; que certains futurs fussent ambigus; que certains possibles fussent réels, lesquels on voit ensuite ne se point produire ; ni que certains présents fussent réalisés, lesquels étaient, le moment d’auparavant, imprévoyables pour l’intelligence la plus parfaite et la plus étendue.

« lai monde est un, disaient les stoïciens, et comprend en soi tous les êtres; et la nature qui Y administre est à la fois animale, rationnelle, et intellective. Il porte en lui-même un gouvernement éternel de toutes choses, qui se développe avec ordre et en série, tellement que l’antécédent est la cause du conséquent, que tout est enchaîné, que rien n’arrive qui ne soit cause nécessaire de quelque chose qui suit, que rien ne suive qui puisse être délié de ce qui précède. Rien de ce qui est au monde ne peut se désunir et se diviser dans l’unité et l’économie du tout. Autrement, autant vaudrait dire que

quelque chose se fait de rien. C’est donc de l’infini que se fait activement et irrésistiblement le développement du monde (1) ». De l'infini à Fin fini et solidarité universelle, voilà bien les deux thèses connexes de la doctrine dans laquelle le stoïcisme se rencontrait avec la religion éclectique. Prescience divine infaillible, voilà la troisième affirmation où ces deux sectes s’accordaient avec la théologie chrétienne. Et une quatrième s’ensuit, en quoi l’accord se maintenait, c’est que Tout est bien. A fort peu d’exceptions près, voilà donc la foi qui entraînait le monde. Et pourtant l’infini réalisé du temps et la négation de tout commencement premier sont des absurdités palpables, puisque si le temps qui est écoulé maintenant et les événements qui servent à le nombrer étaient infinis, ce temps ne serait pas effectivement écoulé, étant inépuisable, et ces événements ne seraient pas une somme faite. La prescience infaillible universelle suppose tous les futurs certains, qui sont même chose que tous les futurs nécessaires, qui impliquent que tout préexiste avant d’exister; et si tout préexiste, tout est solidaire, tout suit, rien ne se fait s’improvisant et se détachant, si peu que ce puisse être. Mais si tout est ainsi solidaire, il faut bannir l’illusion qui nous fait croire qu’il y a d’autres possibles que ceux qui arrivent, et renoncer du même coup à nos imaginations, à nos raisonnements naturels et à nos discours de tous les moments! Le pouvons-nous? Enfin, si tout est bien, il est ridicule et vain de plaindre, d’accuser et de regretter. La nature ou le Dieu prétendus parfaits nous ont donné des sentiments contradictoires avec la vérité des choses! Et qui donc imagine un Dieu delà sorte? N’est-cc pas nous? Et qui nous y contraint? II paraît bien par le lait que plusieurs

(1) Ce passage est pris textuellement du traité De fato dont il vient d'ètre question (éd. de Londres 1G58, p. 102). (Mule de l’éditeur.)

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d’enlre nous s’en exemptent et que la nécessité en ceci a mal pris ses mesures !

Les dogmes courants de l’héritage grec et romain n’étaient donc pas tout ce qu’un philosophe tel qu’Aristote, s’il eût vécu alors, aurait pu désirer pour présider à la saine croissance des jeunes républiques d’Occident. Mais du moins la tolérance régnait dans les esprits, les discussions des écoles ne dégénéraient pas en émeutes et en combats, et les religions, même les plus exclusives, se voyaient contraintes de vivre en bon accord, sous l’égide de la loi civile qui n’en embrassait aucune. Combien la situation était différente en Orient et dans la Germanie, où les esprits, complètement étrangers aux préoccupations de la vie publique et de la justice sociale, avaient la religion pour unique moteur moral! Celte religion était viciée par la contrainte et par le fanatisme ; nul homme n’avait la liberté de suivre ses propres jugements ou la pente de sa foi, mais tous ne pensaient qu’à se faire entrer mutuellement de’ force dans un certain mécanisme de croyances et de pratiques, appelé l’Église, où toutes les déterminations de chacun lui viennent du dehors. Malgré l’empêchement que les divisions politiques avaient mis, nous le savons, à la constitution réelle de cet universalisme orthodoxe, ou catholicisme, que chaque hérésie ou secte prétendait formuler de son chef et imposer d’autorité aux autres, les constantes communications mutuelles des surveillants à travers tout l’ancien Empire oriental, leur entente intéressée, au milieu même de leurs infinis débats, leurs conciles, qui ramenaient de temps à autre l’accord après la zizanie, et enfin une foi grossière des peuples sur le point capital de l’Homme-Dieu, entretenaient l’unité, ,au moins par opposition à cet Occident exécré d’où la religion avait été bannie après la persécution atroce du lils de Marcus Aurclius. Il n’y

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avait que l’arianisme mahométan, à l’autre extrémité de l'ancien monde romain, qui lût exclu de cette communauté de sentiments et contre lequel d existât une haine qui ne le cédait guère à celle qu’on montrait aux polythéistes.

Ces peuples possédés d’une passion commune, l’amour de la vraie religion (la leur) et la haine de l 'infidèle, devaient aboutir à se mettre en lutte avec ce dernier. Il fallait seulement pour cela qu’ils eussent des gouvernements assez stables, assez puissants, et capables de s’entendre pour une grande entreprise. C’est ce qui arriva lorsque, vers la fin du xv" siècle (1), il se fut fondé au sein de l’anarchie féodale, après trois siècles d’invasions et de conquêtes suivies de guerres privées, des principautés héréditaires, rattachées quelquefois les unes aux autres par des liens de vassalité, tels au moins que les comportait la mauvaise foi régnante. Le clergé ne manquait pas, depuis qu’un certain ordre social paraissait possible, et qu’un droit public était reconnu, de tenter de faire honte aux princes chrétiens de leur esprit de violence, et de l’injustice qui les armait vontre leurs frères en Jésus-Christ, alors que l'infidèle était maître paisible des contrées que les apôtres avaient arrosées de leur sang. Rome surtout, Rome, le siège prétendu de Pierre et le tombeau de Pierre et de Paul, semblait, dans sa grandeur et dans sa liberté, une insulte vivante à la vraie foi. Les surveillants, les patriarches croyaient ou feignaient de croire que le prince des apôtres avait formé lui-mème un établissement dans la capitale du monde, maintenant privée de sa suprématie et réduite à n’ètre qu’une ville d’Italie, à cause de sa prévarication. Ils prétendaient que les successeurs de Pierre avaient exercé pendant plus d’un siècle une autorité dans la foi, autorité sacrée et incontestée, qui, si elle eût été continuée au

(I) Commencement du VIIIe de l’êre chrétienne. (.Y oie de l'éditeur.)

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centre de l’empire, aurait préservé la religion des divisions dont on gémissait, des hérésies qui .sont la perte des Ames, en sorte que tous lés chrétiens seraient restés, comme à l’origine (toujours à ce qu’ils disaient), un seul troupeau sous un seul pasteur. Ils citaient un jeu de mots de P Écriture : Tu es Pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; ils appliquaient à ce même apôtre personnellement cet autre texte qui suit : Et je le donnerai les clefs du royaume des deux, et ce que tu fermeras sur la terre sera fermé dans les deux, et ce que tu ouvriras sur la terre sera ouvert dans les deux. Partant de là, ils prophétisaient que le jour où Home serait conquise «à la foi, la Religion trouverait son unité, l'Église son chef et, bientôt après, le monde son maître; d’où l’extermination de toute hérésie et le salut des Ames, ainsi rendues à la vraie liberté. La perspective de l’institution d’un ponlife suprême de l’univers n’était pas ce qui pouvait encourager beaucoup les princes à l’entreprise, mais l’espoir n’était défendu à aucun d’eux de parvenir à s’assurer par son zèle et ses succès dans une expédition commune, un établissement politique en Italie, ou même le siège romain temporel, et puis la souveraineté du inonde! Quant aux patriarches des différents États, ils pouvaient tous rêver le siège spirituel pour eux-mêmes, sans excepter le patriarche palestinien, qui revendiquait sans cesse, il est vrai, pour Jérusalem, la succession supposée de la puissance spirituelle latine, mais qui ne parvenait point à faire admettre au loin ses prétentions.

Les luttes des provinces désormais indépendantes, Grèce, Italie et Gaule, contre les régions envahies et colonisées par les Barbares, s’étaient bornées jusque-là à des engagements sur le Rhin ou vers les Alpes, l’Iiémus ou le Rhodope, car la position défensive des nouveaux Etats était si forte, grâce aux institutions libres et au régime de là propriété divisée,

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et leur politique défensive était si solidement assise, par l'effet d une longue tradition, qu’il arrivait rarement que les incursions des voisins s’étendissent loin au delà des frontières. Quant à la marine, la supériorité grecque et italienne dans la Méditerranée; liispanaise et gauloise, sur les côtes de l’Océan, excluait toute rivalité. La piraterie même était presque anéantie, depuis que les Grecs ne s’y livraient plus. Les seules guerres longues et pénibles que les llomains affranchis (avant la dissolution de l’Empire), et que les Italiens ensuite eussent soutenues étaient celles que motivait un désir naturel d’empêcher les établissements de Barbares sur les bords de l’Adriatique. Ils avaient à la fin occupé et peuplé sérieusement eux-mêmes une assez grande étendue de territoires de ce côté, pour tenir les Germains, les Slaves et les Huns à distante respectueuse. Mais maintenant les républiques, et l'Italie entre toutes, étaient menacées non plus de ces attaques divisées et mal concertées que l’on doit craindre de voisins belliqueux et pillards, mais d’une coalition générale des princes du centre et de l’orient de l’Europe contre la liberté religieuse, et en un mot d’une guerre d’extermination et de conquête. On parlait bien, dans tout l’Orient, de convertir les infidèles, au moins autant que de les exterminer, car la charité chrétienne réclamait son droit, mais la conversion devait être le fruit de la persécution par amour, un libre choix du condamné qui a pour alternative la mort. On avait déjà fait un essai, et même un essai en grand, de la méthode. Ce n’était pas à la vérité contre ces infidèles volontaires et obstinés qui avaient eu longtemps au milieu d’eux la lumière, et qui ne l'avaient point reçue, mais contre de simples aveugles de naissance, contre les tribus germaniques du Nord, insensibles au premier éclat de la foi que leur apportaient les missionnaires. Un chef franc du nom de Karolus, c’est-à-dire le Fort, fondateur, sa vie du-

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rant, d’un immense empire germain, des Alpes Rliétiquesà la mer germanique (1), avait conduit contre les Saxons une suite d’expéditions de guerre, pour les arracher à l’idolâtrie, et, ne pouvant les convertir assez à son gré s’il les laissait, quoique dûment baptisés, dans leur pays et flans leurs coutumes, avait fini par les transporter en masse et les établir parmi des populations croyantes. Ces Francs étaient la race la plus dévouée qui fût l’Kglise. Ils auraient volontiers créé l’unité ecclésiastique, pour en être les maîtres et s’en faire un instrument de puissance. Karolus y parvint dans les limites de son empire, car il se lit oindre et sacrer César chrétien par un patriarche de Cermanie dont il acheta la soumission au prix d’un petit domaine temporel. Mais les fds de Karolus se partagèrent ses conquêtes, selon l’usage, et puis se disputèrent leurs parts les armes à la main, selon l’usage toujours, en sorte qu’ils ne purent pas jouer, dans les événements qui se préparaient, le rôle important et peutêtre dominateur que leur père y aurait pris certainement. La grande expédition contre l’Occident fut conduite d'une manière anarchique, ainsi qu’il appartenait d’ailleurs à ses promoteurs.

Le signal fut donné des pays que nous avons vus s’être réglés, en matière de foi, sur un esprit et sur des traditions en partie latines, après l’émigration forcée des chrétiens d’Occident. On y était désireux, plus qu’ailleurs, de restaurer la grande Kglise idéale au siège de Home. Mais l’enthousiasme gagna rapidement et partout, aussitôt que les moines curent commencé de prêcher avec ardeur sur le texte de la revendication du siège romain. Ce fut comme une traînée de

(I) Si l’auteur a voulu désigner notre Charlemagne, il a commis un anachronisme et s’est trompé de l'espace d'nn siècle et plus, selon sa propre chronologie, comparée aux temps réels. Mais il a bien pu spéculer sur. l'un des ancêtres de Karl le grand. (.Vole de l'éditeur.)

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feu de ville en ville, d'église en église. Peu de surveillants, peu de princes se mirent à la traverse; plusieurs de ceux-ci favorisèrent le mouvement; tous à la fin furent obligés de prendre la croix, signe de ralliement pour la conquête de Home et l’extermination des infidèles. Mais de prendre la croix à marcher pour la croisade, il y avait encore loin. Les princes n’étaient pas prêts ; certains feignaient de craindre, et la plupart craignaient réellement que leur absence pour une expédition lointaine et probablement longue n’exposAt leurs États à des troubles intérieurs, ou ne les livrât mal défendus aux agressions des voisins. Puis il fallait de vastes approvisionnements ou des fonds de guerre, pour n’étre pas forcé de vivre en pillant des alliés, avant d’avoir atteint le territoire ennemi; et qui les fournirait? Il fallait s’entendre sur un plan général de campagne, sur la participation de chacun, les lieux de rendez-vous, les temps et modes d’attaque; mais tant de gouvernements et de peuples divers ne possédaient ni organisation ni moyens d’entente passables à mettre au service d’une commune entreprise. Les conducteurs attendus, les grands intéressés, les agents responsables étaient donc fort empêchés. Mais les peuples, eux, ne sentaient pas l’être; ils se plaignaient de la tiédeur des princes, ils leur reprochaient de ne songer toujours qu’à poursuivre leurs querelles privées et à s’enrichir aux dépens les uns des autres, quand l'occasion s’offrait d’affirmer leur fraternité chrétienne et de mettre leurs bras au service du Christ Jésus. Les tribuns de couvent, les moines, grands discoureurs et accusateurs de profession, n’éprouvaient pas non plus le moindre embarras. Ils soutenaient qu’il suffirait de jeter en Occident les masses chrétiennes dévouées, prêtes à partir, et que l’œuvre de la délivrance du tombeau de Pierre s’accomplirait sans le secours de ces hommes bardés de fer qui marchandaient à Dieu leurs services. Ils

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