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diraient de se mettre à la tête de l’immense colonne, et de montrer aux incrédules comment s’accomplit la volonté divine. Et c’est ce que les plus hardis osèrent faire en effet.
Des Landes interminables de pèlerins commencèrent «à marcher, partant du fond de l’Asie Mineure, et de la Syrie, cl de l’Égypte, et de la Libye, où tout n’était pas arien, et à se diriger vers le Bosphore, afin d’y rejoindre les chrétiens deThrace, et puis de Germanie, et de tomber tous ensemble* d’un poids irrésistible, sur les frontières de Gaule et d’Italie. A mesure que ces troupes indisciplinées et à peine armées, commandées par des moines avec un certain nombre d’hommes de guerre fanatisés, approchaient en grossissant des points naturels de ralliement, tels qu’Antioche ou Éphèse, les difficultés augmentaient; ni la charité ni la maraude ne pouvaient bien entretenir ces foules de gens presque tous dépourvus de viatique. Les pays qu’elles traversaient devaient faire des sacrifices pour s’en débarrasser au plus vite; mais ce fut à Byzance que l’embarras et l’encombrement atteignirent des proportions incroyables. Là, comme dans les autres villes, il y avait intérêt à les pousser en avant, quelques sommes qu’il y fallût dépenser. Quand les trois ou quatre cent mille croisés eurent enfin gagné la vallée du Danube, ils trouvèrent sur leurs pas des peuples moins patients que ceux de l’Asie. Encore que chrétiens et leurs frètes en Jésus, les Slaves et les Germains de ces contrées s’opposèrent de vive force à leurs déprédations, les harcelèrent dans les défilés, les forcèrent par leurs attaques, même en plaine, à se rassembler en vastes corps qui engendrèrent la famine. Les fils de Karolus, que l’on disait avoir promis de les convoyer avec leurs armées, se battaient entre eux. L’impossibilité de vivre força enfin les croisés à se débander entièrement ou à se mettre en retraite, et presque tous périrent misérablement
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dans la Mœsie supérieure ou dans la Pannonie. Telle fut la première croisade.
Il y en eut d’autres d’un vrai caractère militaire, et plusieurs fois renouvelées, car l’esprit du siècle était à cela, et l’opinion générale poussait les princes, qui parfois aussi étaient animés d’un sincère fanatisme. La plus importante, mais non pas la moins folle de celles qui partirent de l’Orient, fut une expédition maritime, conduite le long des côtes 4’ Afrique jusqu’à Utique, avec l’appui des ariens ou maliométans des provinces africaines et de leurs marines, en évitant, non sans peine, la rencontre de celle des Grecs. D’Ulique, les croisés firent voile vers la Sicile, où ils tentèrent inutilement de se créer une place de ravitaillement, et puis longèrent l’Italie, pendant que la flotte inahométane alliée livrait bataille à la flotte italienne pour faciliter le passage de l’immense convoi. L’issue de ce dernier engagement demeura incertaine, mais les chrétiens réussirent à opérer un débarquement à Salernum et à mettre le siège devant Néapolis. Là se bornèrent leurs succès. Comme ils n’étaient pas maîtres de la mer, ils eurent bientôt leurs transports détruits et leur retraite coupée par l’arrivée de l’escadre grecque, en attendant qu’ils fussent bloqués du côté de la terre; car les légions accouraient de toutes parts; et ils ne se trouvaient pas en force contre une armée nationale, qui au besoin aurait eu l’Italie entière derrière elle. Mais les croisés ignoraient l’organisation et les ressources réelles de l’ennemi qu’ils attaquaient ainsi chez lui. Ils furent forcés de capituler et commencèrent à comprendre.
Les chrétiens de Germanie n’avait que peu ou mal combiné leurs efforts avec ceux des Orientaux, mais ils donnèrent une couleur religieuse et de croisade à la continuation ou à la reprise des incursions séculaires des Barbares en lllyrie et dans la Gaule eisalpine;au nord, vers la Belgique et le Rhin.
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Comme ils étaient eux-mêmes plus vulnérables, depuis qu’ils formaient des Etats bien assis et possédaient des gouvernements réguliers héréditaires, à la vérité très-divisés, mais unis par des liens féodaux, la guerre qu’ils firent aux Italiens et aux Gaulois, quoique redoutable à cause de leur nombre et du fanatisme religieux qui réunissait toutes leurs forces à certains moments, revêtit un caractère en quelque sorte plus civilisé, fut entremêlée de trêves et de traités, et conduisit les peuples à nouer plus de relations qu’ils n’en avaient auparavant. Tantôt les Germains occupèrent les cités cisalpines ou les cités belges, tantôt les Italiens ouïes Gaulois pénétrèrent dans la Rhélie,dans laNorique, dans la Yindélicie, selon la fortune des armes et le mérite des capitaines. Les chrétiens se virent obligés, dans les succès, de ménager les Occidentaux, de peur de s’attirer, dans les revers, de trop dures représailles; et ainsi ils s’accoutumèrent, sinon à envisager les croyances prétendues idolAtriques sans horreur, au moins à admirer les institutions civiles, à s’étonner de la liberté politique, et bientôt à gov'iter la littérature de l’antiquité et certaines parties de sa philosophie. Quelques résultats analogues, bien qu’à un degré moindre, furent obtenus du côté de l'Orient, par suite des communications forcées et des rapports commerciaux qui naquirent des croisades. Il y eut une certaine pénétration des idées occidentales en Asie, duc principalement à la grande extension que prirent les négoces grec et italien dans toute la Méditerranée (plus tard dans la mer Noire), après que, pour répondre aux croisades, les deux nations eurent résolu d’entretenir de fortes escadres et de protéger énergiquement leur commerce, sur les côtes d’Afrique, de Syrie et d’Asie, et jusqu'à l’IIellespont et aux portes de Byzance. C’était la reprise de la grande politique maritime athénienne des anciens jours, avant la guerre du Péloponèsc. Celle suprématie éclatante, ces relations com-
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merciales n’ameaèi’ent pas encore les esprits des Orientaux à la tolérance vraie, car il faut pour cela d’autres sentiments à l’œuvre, mais du moins à une connaissance plus exacte du caractère et des moyens de l’adversaire, et au respect forcé. Depuis lors les chrétiens et les mahométans, sans cesser encore tout à fait de mépriser les hommes de l’Occident comme des êtres inférieurs par le genre de vie et par la foi, ont appris de plus en plus à craindre leurs talents et leur activité, finalemcntlcurseience, mère de la grande industrie.
À l’issue du siècle des croisades, de grands changements s’annoncèrent dans le monde. Les peuples broyés et mélangés par la guerre, et cependant sortis de cet état d’anarchie totale et stérilisante qui avait suivi l'établissement et les compétitions des races barbares en Orient et dans la Germanie, se formaient, sous un régime féodal mitigé parla prépondérance croissante des grands suzerains, à une certaine vie politique, et s’élevaient à des notions de droit. Ils recevaient par l’Occident la communication des principes, si ce n’est encore de la liberté, au moins de la jurisprudence romaine et de la morale rationnelle appliquée à la justice et à l’administration des Etals. Des rois, des empereurs, car il y avait des princes qui avaient pris ce titre resté prestigieux auprès des Barbares, autant que honni maintenant à Borne, employaient les services d’une classe toute nouvelle de légistes à fortifier leur autorité contre leurs vassaux et vis-à-vis du clergé, en même temps qu’à se faire bien venir de leurs sujets, que l’organisation d’un pouvoir central soulageait de l’oppression la plus proche et la plus pesante. C’est dans la Germanie surtout que s’opérait cette révolution, mais elle s’étendait progressivement aux principautés des Huns et des Slaves. Quant aux nations occidentales, les guerres qu’elles avaient eu à soutenir depuis la dissolution de l’Empire ro-
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main, devenaient de siècle en siècle plus redoutables pour elles, à mesure que les agressions de voisins mieux organises et plus riches remplaçaient les anciennes incursions de hordes sauvages, contre lesquelles avaient suffi de simples mesures défensives bien combinées et rigoureusement observées. Mais elles n’en devaient que mieux sentir, depuis les croisades, la nécessité d’être unies entre elles, et de donner à la communauté de sentiments eide mœurs qui les opposait au reste du monde, la sanction d’un lien positif. Ainsi seulement, et grâce d’ailleurs aux institutions militaires de leurs libres républiques, elles auraient pu être certaines de défier toutes les hostilités et les plus fortes coalitions. Ce n’eût été que revenir à l’ancienne unité romaine, mais pour conserver, au sein de cette unité volontaire, la liberté conquise, sauf des stipulations d’obligation mutuelle, en vue de la défense solidaire île chaque peuple cl de ses alliés. Ce grand pas ne fut pourtant pas fait alors, ni de longtemps, mais on pouvait le croire préparé par des alliances telles que celle de la Grèce et de l’Italie, au moment des expéditions maritimes parties (l’Orient, on de la Gaule et de l’Italie contre toutes les forces unies des principautés germaniques et de quelques autres. Ni la politique des hommes d’Ktat, ni les sentiments populaires dont ils sont forcés de s’inspirer n’étaient encore à la hauteur de la conception du grand État fédéral que la Grèce ancienne avait autrefois manquée dans les circonstances extérieures les plus favorables.
L’avancement moral fut plus rapide là où il y avait plus de retard. Les Germains, peuple intelligent, sérieux, robuste d’esprit comme de corps, remportèrent des guerres d’Italie une vive admiration pour ce qu’on pourrait nommer les institutions littéraires, sans préjudice de leur répugnance contractée pour les idées et coutumes religieuses de l'Occident. La langue, la littérature savante, avec ses longues et
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imposantes traditions, la rhétorique, l’histoire, les livres, avant tout la liible, puis les sciences, telles que l’arithmétique et l’astronomie, les arts d’imitation, la musique, pour laquelle ils sont remarquablement bien doués, exercèrent sur eux une fascination véritable. Le clergé lui-même se vit entraîné à l’élude des textes sacrés des chrétiens, qui, dans tous les pays séparés de Rome à l’époque des grandes invasions, avaient été peu à peu retirés de la circulation, si bien que leur simple lecture était devenue un privilège pour les surveillants et pour un certain nombre de moines spécialement autorisés. Tels, autrefois, les livres sibyllins du Capitole, que l’on consultait seulement dans les grandes circonstances, avec celle différence pourtant que le haut sacerdoce était censé avoir la connaissance implicite des Ecritures et en donner l’interprétation divinement inspirée. Le latin, quoique demeuré langue ecclésiastique en Germanie (c’était le grec en Thrace et dans tout l’Orient), le latin apporté par les premiers convertisseurs, et protégé plus tard par la politique du clergé local et des princes, contre les entreprises du patriarche de Byzance, était trop éloigné de la langue nationale des Germains pour n’ètrc pas tombé, dans ces temps d’ignorance, à l’état de langue morte, et presque de grimoire exclusivement propre à l’ofïîce divin. Mais après les guerres des croisades, l’étude du latin fut embrassée avec ardeur, elles abords de la Bible ne purent être plus longtemps défendus. Des moines, de ceux chez lesquels régnait encore une foi vive, et un grand nombre de laïques, épris des leçons de l’antiquité tant profane que sacrée, se jetèrent dans ces nouveautés savantes. Le grec et même l’hébreu vinrent à leur tour, par le désir d’approfondir les origines sacrées, et bientôt quelques esprits, grûcc à une sorte de régénération ou renaissance intellectuelle, échappèrent à l’étreinte d’une religion faite d’obscurités et de proscriptions,
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tandis que les hommes de foi apprenaient à envisager le christianisme sous un jour entièrement nouveau.
La première chose qu’on aperçut, à la vérité très-claire, c’est que le pouvoir sacerdotal n’a point de titres dans l’antiquité chrétienne. L’enseignement de Jésus est hostile à l’esprit prêtre, et l’autorité des surveillants, celle des apôtres même, n’a pu être en principe, ni par tradition première, un droit de contraindre, une police d’Ktat. Par une seconde découverte, on reconnut que les dogmes les plus favorables à la domination ecclésiastique, ou sur lesquels elle se fonde, étaient arbitraires et relativement récents. Les Germains, quoique ariens, on l’a dit, avaient fléchi peu à peu sous l’ascendant de ces dogmes. L’eucharistie, dans leur secte, s’appliquait à la substance sinon de Dieu, comme dans telles églises orientales, au moins de la créature éternelle dcDiett; et les divers accessoires théocratiques de la doctrine de la pénitence s’étaient glissés aussi dans leurs institutions. Mais à présent, la confession auriculaire et l’absolution des péchés par la formule du prêtre sont, disait-on, des superstitions étrangères aux anciens temps. La présence réelle du corps du crucifie dans le pain consacré, ce mystère qui donne à l’officiant le pouvoir de faire un homme, par une sorte d’enchantement, et de le manger, est une imagination qu’on ne saurait qualifier, si ce n’est en termes choquants, et qu’on trouve démentie dans l’Évangile même (1). Le don des indulgences est un triste relâchement des plus anciennes idées touchant la pénitence; leur vente une monstruosité; la doctrine du purgatoire, bonne pour pousser è ce commerce, une supposition gratuite, et d’ailleurs contraire aux croyances les plus avérées des premiers chrétiens sur la mort et la résurrection. Les ariens purs, les hommes de la religion ré-
(I) Il s’agit probablement du passage souvent cité à l’appui du sens symbolique : Quatrième évangile, c. vi, v. (U.
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formée, comme on les appela dès lors, attaquèrent donc les dogmes les plus chers au clergé. Sur le terrain de la discipline, ils ne furent pas moins novateurs, car ils se déclarèrent contre le célibat ecclésiastique et la vie conventuelle. Chez un peuple de mœurs domest iques généralement respectables, ils opposèrent avec succès la vie et les vertus de la famille à la corruption des moines et des clercs séculiers, ce qui les rapprocha, plus que sur tout autre point, des données morales de l’Occident, et prépara le retour d’un christianisme transformé dans les régions d’où le fanatisme catholique était banni depuis six cents ans.
Mais où le catholicisme germanique fut attaqué dans sa citadelle, ce fut là même où était sa dignité et sa force morale. Étonnante contradiction! L’affranchissement des ariens fut favorisé par une méprise, et la ruine du catholicisme entraîna longtemps la perte d’une vérité capitale. Mais il faut dire qu’il l’avait falsifiée dans l’application. En mettant les œuvres essentiellement dans les pratiques superstitieuses et dans la stricte obéissance à l’Eglise, le prêtre catholique s’était rendu ingrate la tâche de soutenir, contre les novateurs, la thèse de la nécessité des oeuvres, pour constituer le mérite chez l’homme de foi. Ce qu’il défendait, ce n’était plus la liberté morale ni le pouvoir personnel de faire le bien. Les premiers réformés revinrent, à la pure doctrine de Paul, du salut par la foi et de la prédestination des lions et des méchants, des bienheureux et des damnés. C’était pour eux une émancipation sûre, et un arrêt de mort pour le privilège sacerdotal de conférer des sacrements, désormais inutiles, ou réduits à de pures figurations dont les moindres ministres pouvaient aisément s’acquitter. Plus tard, un nouveau progrès de l’esprit réformateur, ou, pour mieux dire, l’extension de cette liberté déliré, d’examiner, d’interpréter, qui avait produit la Réforme et qui la soutenait, conduisit les
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théologiens à mettre en question les mystères décrétés par les conciles, non plus seulement celui de la trinité, et à restituer à la religion la croyance naturelle au libre arbitre, en abandonnant les dogmes panthéistes de la grûce déterminante et de la prescience divine des futurs contingents. Plus tard encore, le libre examen devenu philosophie religieuse s’appliqua aux écritures mêmes, non plus à l’interprétation seule; et on se prit à se demander quels éléments de vérité historique et quels d’imagination ou d’erreur les composent; ce que Jésus a été réellement, ce qu’il a pensé sur lui-même et ce qu’il a enseigné. Mais à cette époque le christianisme était rentré dans les républiques occidentales et s’v propageait librement, en subissant toutes les conditions d’une doctrine soumise à l’épreuve de la réflexion et des sciences. A cette époque, il s'était divisé spontanément en autant de sectes libres, en autant d’Eglises que peuvent en engendrer les différences naturelles des esprits et le souflle de l’inspiration indépendante.
Quelques princes entrèrent dans la Réforme avec un sentiment religieux sincère, croyant retrouver la vraie loi dans la parole enflammée ou dans l’érudition approfondie des nouveaux apôtres. D’autres, plus nombreux, suivirent la raison d’Etat qui conseillait l’expulsion des moines oisifs, l’abaissement du pouvoir des surveillants, et le retour à la communauté civile et politique des biens que la piété des mourants avait livrés au clergé durant la suite des siècles, et qu’il amassait sans honte et sans terme, et ne faisait point fructifier. Nulle puissance assez grande ne pouvant du dehors s’entremettre, pour la défense du catholicisme, car l’empereur slave de Byzance était aux prises avec les Grecs pendant ce temps, et n’avait point des armées capables de soumettre les princes germains, les surveillants furent forcés, dans toute la Germanie, tant du nord que du midi, de se retirer
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en Orient ou d’accepter, en se mariant, le mandat religieux des mains des souverains temporels devenus régisseurs des Églises eldéclarateurs de la foi. Les innombrables monastères d'hommes et de femmes furent évacués, les nonnes prirent en grande partie des époux, et ceux des moines que le fanatisme ou la profession tenaient irrévocablement enchaînés cherchèrent des climats plus propices. Ils appartenaient principalement aux ordres de religieux appelés mendiants, qui faisaient voeu de pauvreté, en d'autres termes vivaient du travail d’autrui, ne travaillant point pour vivre; de chasteté, c’est-à-dire d’absolue continence, se mettant ainsi dans l’alternative ou de brûler, comme dit l’Apôtre, ou de forniquer, autre mol moins chaste de la langue ecclésiastique; et d’oàmsance, alin d’être les instruments docilesde l’ambition et des intrigues de leurs chefs.
Le cénobitisme des anciens monastères n’avait été qu’une sorte de mise en communauté d’ascètes solitaires : communauté tellement conçue, qu’elle ne dérogeait guère à la solitude de chacun, hormis pour les prières communes et pour la réfection commune et silencieuse, et qu’elle les séparait tous plus complètement et plus sûrement du monde que les cellules mêmes de la Thébaïde. Le seul sens du mot monastère en est la preuve, puisqu’il exprime l’isolement et non la société (I). Mais les fondateurs des ordres nouveaux s’étaient proposé un but tout autre que celui de faciliter les exercices d’une imaginaire perfection individuelle. C’est sur le monde qu’ils avaient prétendu agir, et les moines de leur création étaient, malgré le régime conventuel existant aux chefs-lieux de leurs institutions, des moines errants, visi-
(1) Nous pourrions citer l'appui l'erreur assez commune de ceux qui donnent au mot cénobite le sens de solitaire. Cette faute de français constate la prédominance de. l'idée de l’isolement dans l'interprétation familière de celuilà même des termes du vocabulaire monacal qui a trait au régime de la communauté. (.Vote tle l'éditeur.)
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lants et prédicanls : grande innovation, partie des sièges épiscopaux de Palestine et de Syrie à l’approche des croisades, en vue d'exciter le zèle des chrétiens plus occidentaux, de stimuler leurs princes à des attaques contre l’Italie et la Gaule, peut-être aussj de remédier aux sourdes dispositions d’indépendance ou d’incrédulité qu’on voyait poindre déjà dans la Germanie, et de renouveler, avec ce puissant moyen d’action populaire, la tentative plusieurs fois déconcertée de ramener vers l’Orient la foi et la sujétion religieuse des Slaves byzantins et des Germains.
L’un des ordres nouveaux, d’origine plus mystique et spontanée que les autres, propageait le culte d’un nouveau saint, qu’on disait avoir été honoré d’une imitation de la passion du Sauveur des hommes, dans sa chair stigmatisée. La charité sans limites était l’àme des prédications de ces moines, qui n’allaient à rien moins qu’à condamner l’ordre social, car ils se demandaient s’il était licite de posséder quelque chose en propre, ne fût-ce qu’un vêtement. L’objet réel de ceux qui les autorisaient ne pouvait être que de réchauffer la passion religieuse, qui tendait à s’éteindre par l’efTct de l’éloignement déjà si grand des événements de la légende et de leurs témoins supposés. Ils fanatisèrent à nouveau les cœurs, surtout dans les pays slaves, où ils créèrent de grands établissements. Un autre ordre eut pour lui le domaine de l’esprit et se chargea de la prédication de la foi, de la réfutation de l’hérésie, de la recherche ou inquisition des hérétiques, partout où le pouvoir temporel secondait cette juridiction des consciences et lui accordait la sanction des supplices. Celui-là s’attira la faveur des patriarches, en leur fournissant des agents zélés pour le fructueux commerce des indulgences. Un troisième enfin, plus récent et du temps même de la Réforme, qu’il était appelé à combattre, reçut pour mission expresse la conversion des infidèles, et fil
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de grands efforts pour s’introduire en Gaule, en Espagne, en Grèce, en Italie. Le courage mêlé de souplesse et de ruse de ces moines mondains obligea les nations à recourir à des mesures légales nouvelles et exceptionnelles pour se défendre contre une association que l’absence de tous scrupules rendait dangereuse; car elle avait coutume de dissimuler plusieurs des préceptes catholiques, qui étaient au plus haut degré les siens, ou de déguiser et d’altérer la foi, se faisant toute à tous, attendant le moment où ses progrès couverts lui permettraient d’affronter le jour et de prétendre à la domination. Partout où cet ordre fut reçu, il poursuivit l’œuvre intérieure de la conversion, la prenant pour ainsi dire à la racine, s’introduisant dans les familles sous prétexte de la direction morale des femmes, des hommes s’ils s’v prêtaient, et s'emparant de l’éducation autant que possible. Il fut voué plus éminemment que tout autre au service du patriarche d’Antioche, et représenta ses prétentions à l’hégémonie catholique. Mais cette milice sacerdotale se rendit odieuse par ses attaches étrangères, par ses entreprises sur la vie privée et par la morale relâchée dont elle s’était fait un système ; car en sacrifiant le fond aux apparences on peut demeurer maître des cœurs, là même où les principes sont perdus. Elle fut souvent persécutée et passa de la prospérité à la ruine et de la ruine à la prospérité, dans les pays où elle parvint à gagner l’esprit des princes. La Réforme la bannit absolument de la Germanie et des pays Scandinaves, ainsi que les autres ordres monacaux.
A dater de ce moment, les races germaniques entrèrent dans le cycle des peuples occidentaux. Les nations chrétiennes réformées et les nations philosophiques à religions libres s’ouvrirent les unes aux autres. La principale différence qui avait existé entre elles cessait d’être, dès que le christianisme se fondait lui aussi sur l’inspiration non maîtrisée des eon-
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sciences individuelles, sur des traditions librement acceptées ou rejetées, et se constituait en Eglises tolérantes et variées. Les Etats de l’Occident avaient, il est vrai, complètement affranchi les religions de l’ingérence de l’État, et l'Etat de la pression des religions, tandis que la Réforme, en Germanie, livrait aux princes une partie au moins de l’héritage du pouvoir dit spirituel affecté par les surveillants. Mais les réformés ne pouvaient manquer d’ai river graduellement à la liberté religieuse, soit par l’exemple des Etats voisins, émancipés depuis des siècles, soit par l’effet des dissidences de foi multipliées, inévitables, irrépressibles, et de l’impuissance croissante de l’autorité civile à faire accepter des dogmes de sa main. Quant à la différence du fond, entre le nouveau christianisme germain et les anciens cultes de Grèce et de Rome, rajeunis par le néo-platonisme, elle était fort atténuée depuis le temps des déclamations des apologistes tels que Tertullien. Aux yeux d’un observateur étranger et impartial, la vue morale du monde entretenue par un éclectique de l’école de Plotinus et de l’roclus aurait eu de grands rapports de similitude avec la conception d’un théologien chrétien. De part et d’autre on avait une chute primitive, une expiation, des anges (ou daimones) en communication avec les hommes, la vie ascétique pour moyen de salut. 11 est vrai que la création et la déchéance de la créature n’étaient pas conçues de même, en général, des deux côtés : le platonisme envisageait ces événements dans un reculement infini, les appliquait à la totalité de l'être manifesté, là où les chrétiens les enfermaient dans l’horizon de l’histoire de l’homme. Ces derniers gagnaient à l’étroitesse môme de leurs vues d’ôtre exempts de tant d’absurdités inhérentes aux spéculations sur l’Un et l’Infini, et de se défendre du panthéisme; mais, en fait, les théologiens germains s’étaient presque toujours arrangés pour se dé-
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pouiller de celle supériorité, et leurs doctrines de la nature divine et du déterminisme universel se seraient confondues, s’il n’y eût eu quelque dissimulation de leur part, avec celle des théologiens stoïciens ou platoniciens du paganisme, line différence plus grave semblait porter sur le culte du Christ et la mission divine de Jésus. Pourtant, le christianisme considéré froidement devait paraître un mystère, semblable à plusieurs autres, rappelant, par le fond d’un Dieu mort et ressuscité, les mystères orphiques, dionysiaques et d'autres encore; d’une élévation supérieure seulement, moins symbolique, plus anthropomorphique, malgré les difficultés qu’il suscite en histoire, et par là beaucoup plus propre à contenter la passion religieuse et à soutenir l’imagination. Enfin tout obstacle réel était écarté par le retour du christianisme dans les anciennes provinces occidentales de Rome, du moment que cette religion n’apportait plus avec elle un sacerdoce usurpateur des libertés communes, anathématisateur insolent de tout ce qui n’élait point lui.
Le christianisme, séparé du clergé avec éclat, remettant le ministère du culte à des hommes sans privilèges, ainsi que l’avait toujours fait le polythéisme, abolissant ou transformant les sacrements dont la collation implique chez le prêtre un caractère divin, subissant en principe et acceptant de plus en plus en fait, par la force des choses, les droits égaux des églises dissidentes, le christianisme, enfin, reconnaissant et pratiquant la vie civile, exaltant la famille, encourageant hautement les professions industrielles et commerciales, n’avait plus la moindre parenté ni affinité, au point de vue de l’État, avec celle secte ennemie du monde, suspecte de haïr le genre humain, aux principes théocratiques et communistes, intolérante par nature et d’un fanatisme insensé, dont les adhérents avaient refusé le serment de la cité, six cents ans auparavant et durant toute la suite
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des temps de la proscription qui l'avait atteinte : « Je crois à la durée du monde, à la moralité naturelle de l'homme, à la sainteté des droits et des devoirs sociaux; je respecte la conscience de mes concitoyens et les cultes qu’ils ont fondés, ou qu’ils peuvent fonder encore, quand ces cultes ne portent pas atteinte à la liberté d’autrui; je reconnais l’ordre politique où mes droits propres sont reconnus; je ne place au-dessus de cet ordre, en ce qui est de son domaine, aucune puissance surnaturelle capable de m’obliger; je renonce à toute action personnelle et à toute association dont le but serait de soumettre la vie civile à une croyance religieuse; et si je viole mon serment, je consens de ce jour que tout devoir positif de l’État ou de mes concitoyens envers moi soit anéanti. » Ce serment, resté invariable au fond, malgré quelques additions de détail que les circonstances et les restrictions de conscience de certains des sectaires avaient exigées, les réformés le prêtèrent tous au besoin, faisant passer l’intérêt de leurs communications avec l’Italie, la Grèce, la Gaule, la Bretagne, l’Iiispanie, et aussi l’intérêt de leur propagande, par-dessus les scrupules que plusieurs d’entre eux pouvaient concevoir à professer la moralité naturelle de l’homme après le pêché. Les progrès du christianisme chez toutes ces nations furent alors très-rapides, à cause de la supériorité du mystère de Jésus sur les autres mystères dont il unissait les propriétés fondamentales de sanctification et de foi en la vie future, à l'établissement d’une relation plus intime de l’homme pécheur et du Dieu sauveur.
Depuis lors, l’esprit occidental se partagea de plus en plus décidément entre deux courants contraires, mais parallèles, et la vieille collision du catholicisme et de la raison, de la théocratie et de la liberté, passa dans le pur domaine de l’histoire. On ne vit plus, en Europe, des hommes se placer entre leurs semblables et un Dieu révélateur qu’ils ré-
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vêlent eux-mêmes; enseigner d’autonlê absolue ce qu’on doit croire et ce qu’on doit faire, modeler les esprits, diriger les familles, revendiquer le pouvoir de l'État, usurper la règle des consciences. On vit seulement des Ames religieuses, affectées plus que d’autres par le spectacle du mal dans la nature et dans le cœur humain, désespérer de l’accomplissement de celte œuvre de justice qui est le continuel mirage des personnes et des nations depuis l’origine de la réflexion. Ces Ames chrétiennes sont désabusées de la puissance de la raison, comme capable de constituer par elle-même une vérité frappante, acceptable à tous, suffisante pour contenir les imaginations et les hypothèses intéressées. Elles ne croient pas non plus A l’existence d’une force normale, en la conscience de chacun, assez grande pour gouverner les passions, pour triompher sans secours des tentations mauvaises, au milieu des ténèbres, parmi les pièges accumulés par le péché. Elles ont alors recours à la foi et à la grAce : à la foi pour créer un mérite qui tienne lieu de la justice inaccessible; à la grâce comme aide accordée par PIlommc-Dieu dans les épreuves, comme don de Celui qui veut notre salut et qui l’accomplit. Selon le sentiment de ces mêmes Ames, le secours divin s’offre spontanément cl sans intermédiaire de prêtre, en une sorte de communion divine, mais le mode matériel cl historique par lequel Dieu nous appelle et nous instruit, c’est la manifestation temporelle de Jésus, et c’est l’Écriture laissée par ses disciples et livrée A notre étude et à nos méditations. On n’entend pas, pour se placer à ce point de vue, enfermer le salut dans les limites de l’individu; on peut admettre, on admet souvent un progrès social, on espère un avenir meilleur pour les sociétés humaines, mais on l’attend de la vertu longtemps continuée du christianisme, et de l’action de sa morale, toute fondée sur le précepte de la charité et l’exemple du sacrifice.
lin autre ordre d’esprils cherche le bien dans la justice, persiste à l’y chercher, en dépit des espérances constamment trompées des personnes et des sociétés dont le Juste est l’aimant nécessaire, dont l’espèce d’égalité que le Juste consacre est la règle des actes et la lumière des préceptes. Suivant ceux-là, une seule chose est nécessaire (unum nectssarium), et c’est la js tice, attendu que l’amour ne se commande pas, qu’il est cet air agité qui souffle où il veut : spi - *
ritus fiat ubi t mil. Mais la justice commande; elle commande à l’un le respect, en lui donnant la liberté; elle donne à l’autre la liberté en lui commandant le respect. La justice n’est accomplie en aucune personne, ni peut-être dans le rapport mutuel de deux personnes qui soient au monde; mais clic est l’espoir immanent de toute la création morale, l’espoir toujours prochain, quoique toujours déçu. C’est seulement quand nous l’aurons réalisée dans nos cœurs et dans nos institutions, nous conformant en cela à l’unique précepte nécessaire et absolu, que la liberté de l’amour pourra nous être accordée par la raison. C’est alors que nous jouirons du plein droit des dons et des sacrifices. Jusque-là, ce n’est pas trop, ce n’est pas assez des forces du meilleur d’entre nous pour payer ses dettes. Soyons donc justes premièrement, et puis nous nous aimerons (I).
Telles sont les deux directions, l’une religieuse, l’autre rationnelle, que suivent en se divisant les pensées de l’Occident. Mais la division a cessé d’être la guerre, depuis que l’on s’est accordé de tous côtés à reconnaître la justice et la raison (quoi qu’il en soit au fond de la vraie donnée du salut de l’âme et de la primauté parmi les forces morales) comme
(t) Ce moi rappelle une belle parole de Rousseau, relative à une autre question, à la question de la félicité : • Soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux. ■ (Profession de foi du vicaire savoijard.)
(Sole de l'éditeur.)
2fii UC 11 ROME.
la règle universellement valable des consciences, le critère imposé à tous et nécessaire à tous, le bien entièrement commun, la garantie commune, le fondement des sociétés humaines.
La raison est naturellement une et les religions sont naturellement multiples. La raison dans sa force et dans son unité, que l’État représente, doit s’appliquer à laisser aux religions leurs pentes à se diviser : non pas pour les ruiner, car elles dureront autant que le légitime penchant de la nature humaine à porter sa croyance où ne vont ni son expérience ni son intuition; mais pour leur refuser l’usage des moyens de contrainte ou de pression illégitime, à l’aide desquels elles tentent de se procurer une unité artificielle. La raison, pour ainsi dire nue, telle que l'antiquité grecque et romaine l’a possédée, appuyée sur la philosophie seulement, et sur une philosophie en partie incertaine et variable, sans presque aucun accompagnement de science arrêtée, pouvait difficilement suffire à l’État et représenter toute sa fonction morale. Aussi les anciennes républiques conservèrent toujours la tradition de leurs religions civiles et communes, à la vérité fort différentes des théocraties asiatiques, et plutôt semblables à des cultes privés, s’il s’agit d’instituer une comparaison.
Rome, après la grande réforme, plus lard les républiques occidentales qui se partagèrent la succession du monde romain, connurent l’équivalent d’une loi religieuse, dans la morale stoïcienne, dans le dogme stoïcien de la Providence, si répandu parmi les hommes d’Ëtat de ce temps, et enfin dans le droit, qui, malgré des antiques racines, était de création stoïcienne aussi, tel qu’on le voyait alors. Il n’est pas moins vrai que la religion proprement dite était devenue une affaire de conscience personnelle et de libre entente des esprits et des cœurs pour la constitution de chaque Église :
progrès immense de la liberté humaine, progrès vainement et dérisoirement promis par le catholicisme, qui ne voulait rompre les chaînes de la religion civilequc pour mieux river celles de la religion universelle qu’il venait imposer; progrès accompli par le désintéressement de l’État dans les cultes, sous le dernier des Antonini, confirmé maintenant par les vrais principes qui se dégagent de la Réforme, et par l'habitude contractée des sectes religieuses de ne tirer leur force que d’elles-mêmes, en toutes circonstances. Mais le stoïcisme avait bien pu suffire, en fait, pour donner une assiette morale aux Ames, dans l’ordre de l’administration et du droit, après avoir été le grand moteur des réformes politiques. Puis, grâce à l’immense part donnée à cette philosophie dans l’enseignement public, tous les Etats sortis de Rome, y compris la Grèce elle-même, avaient été fournis d'une pépinière d’hommes de mérite à principes fermes et assurés. La philosophie péripatéticienne contribuait beaucoup de son côté, depuis les travaux du commentateur Alexandre d’Aphrodisium, à maintenir la culture de l’esprit dans une voie saine. Malgré ces circonstances favorables, il existait une cause permanente d'affaiblissement pour la raison, dans la dispersion et la contradiction des forces philosophiques : la partie vraiment une et nécessaire de la pensée rationnelle n’apparaissait pas, au milieu des spéculations dissidentes et parfois extravagantes des métaphysiciens. Le platonisme dogmatique et mystique se faisait une place considérable, que le christianisme réformé devait lui disputer. Le scepticisme, à l’extrême opposé des pentes de l’intelligence humaine, rendait le sérieux service d’objecter, à toutes les alïirmations produites au nom de l’évidence, l’incertitude fondamentale d’une évidence personnelle et variable, comme elle l’est toujours; mais celte philosophie avait le mortel défaut de contester jusqu’aux vérités logiques et mathématiques, et de ré-
!6i UCHRONIE.
duire la morale à l’observation des coutumes. Enfin l’épicurisme, avec son indifférence morale et politique, avec sa physique grossièrement matérialiste, était un autre dissolvant.
11 est probable que les États occidentaux eussent été exposés à des entraînements analogues à ceux qui avaient agi sur le vieux monde romain, si la raison n’eût reçu tout à la fois un , nouveau renfort et un principe de fixité.
Le secours vint des sciences mathématiques et physiques. Les mathématiques donnèrent l’exemple et la leçon de vérités très-éloignées, découvertes à l’aide de longues chaînes de raisonnement rattachées à des prémisses sûres. On vit par là à combien de propositions imprévues, d’abord improbables, ensuite certaines, on arrive par une méthode correcte, avec des principes universellement reconnus; tandis que les hypothèses propres à des philosophes, et que d’autres philosophes contestent, et les révélations théologiques qui varient avec les lieux et les temps, ne permettent la logique aucune construction inattaquable. On le vit bien mieux encore quand l’application d’une expérience régulièrement conduite aux choses des sens, et l’induction des vérités acquises aux vérités inconnues, ultérieurement vérifiables, montra que la plupart des imaginations spontanées des hommes portent à faux, que même leurs perceptions sensibles les plus familières se mêlent à des jugements naturels décevants, et que les vérités les mieux établies par l’investigation scientifique n’ont ordinairement rien de commun ni avec les premières suppositions qui se sont offertes à l’esprit, ni avec les vues plus tourmentées des métaphysiciens.
La géométrie n’avait jamais cessé d’èlrc cultivée par un certain nombre d’esprits supérieurs formant entre eux une espèce d’académie à chaque époque; mais celte belle science prit une tout autre importance dans le monde, à dater de l’époque où l’étude d’Euclidc dans les écoles élémentai-
U CHROME
res, d’Archimède et ensuite d’Apollonius de Perge, dans les écoles supérieures, mirent non-seulement les jeunes gens au courant des connaissances indispensables pour tous les arts constructeurs et pour l’art de la guerre, mais de plus élevèrent leurs esprits à la méditation des lois abstraites de l’univers. C’était ouvrir aux sciences un champ nouveau et très-vaste que d’appeler à l'initiation les générations successives. Aussi le progrès fut rapide, non dans la géométrie « même, où rien ne restait plus à faire qu’à tirer des déductions à l’infini, relativement faciles, des propositions déjà découvertes (I), mais dans une branche mathématique parallèle, dans la science des nombres. L’art de Diophante, qui consistait à employer des signes généraux pour la désignation des inconnues dans l’analyse des problèmes, fut perfectionné en ce que les quantités connues furent indiquées par des signes aussi, et puis les opérations par d’autres signes spéciaux, en sorte qu’on parvint à généraliser l’expression des rapports numériques, à les suivre dans leurs diversités et dans leurs changements, sans aborder les cas particuliers et les exemples, à supputer les nombres sans employer des nombres, et à donner pour solution aux problèmes du genre de la quantité des formules générales, lesquelles s’appliquent à tous les cas semblables sans refaire l’analyse, et même sans aucun calcul, tant qu’on ne sort pas des généralités. Celle méthode conduisit bientôt à représenter par ces mêmes signes d’arithmétique spécieuse, ou universelle, les grandeurs géométriques elles-mêmes, leurs rapports, les opérations qu’on
(I) L'auteur croit la carrière épuisée, quant aux méthodes. C’est une illusion naturelle, dont il se pourrait bien que nous ne fussions pas exempts aujourd’hui mémo, après la découverte et les applications de la géométrie infinitésimale. Cependant, au moment où il écrivait, un de ses compatriotes venait de naître qui était destiné à faire le premier pas dans une suite heureuse de tentatives pour généraliser la méthode d’Archimède. Nous voulons parler du géomètre Cavalieri. * (Soie de l’éditeur.)
UC H HOME
leur fait subir, les constructions de figures, et ainsi à appliquer dans un sens tout nouveau l'arithmétique à la géométrie, et réciproquement (I). On s’éleva par celte dernière découverte à une conception juste et précise de la grande vue que l’ancienne école pylhagoriquc avait eue sur la nature en identifiant le cosmos avec un ensemble de rapports numériques. Et en effet la mécanique, dans l’ordre des faits terrestres les plus communs, et l’astronomie, dans ce qui est le plus éloigné de nous, ne tardèrent pas à se présenter au savant comme des manifestations du Nombre cosmique, aussi constantes, aussi certaines que la musique même.
Les observations astronomiques llorissaient dans l’une des écoles grecques instituées par Marcus Antoninus, laquelle se donnait la tâche de continuer l’école scientifique d’Alexandrie. Cette dernière, étouffée par le christianisme elles invasions, n’était qu’imparfailement remplacée par les astronomes arabes et persans, presque tous adonnés aux superstitions astrologiques. Us observaient cependant , et se préoccupaient beaucoup de maintenir l'accord entre les laits ou apparences et le système du monde d’Aristote, amendé et surchargé des cercles excentriques et épicycles de Ptolémée. De nouvelles hypothèses et surcharges de ce genre devenaient nécessaires à chaque nouveau progrès de l’observation. Les astronomes grecs, qui avaient conservé les livres des pythagoriciens du iv* siècle (2), ceux d’Hicélas et ceux de Philolaüs, s’y
(1) Ceci a Irait évidemment à l'analyse spécieuse île Viète (n. 1540, m. 1603) et à sa manière algébrique de résoudre les questions de géométrie, en construisant les solutions obtenues. 11 ne peut pas encore s’agir de Descartes et des équations des courbes, mais seulement «les constructions de valeurs déterminées, dont notre auteur a une idée fort exacte. 11 suppose, comme de raison, que la continuation régulière de la culture mathématique des anciens aurait promptement conduit à la découverte de l’algèbre et a celle de l’application de l’algèbre à la géométrie. 11 n’a pas à sc demander, comme nous le faisons aujourd’hui, si l’algèbre nous vient des Arabes ou des Hindous.
(i) C’est-à-dire du Ve avant notre ère. (Moles de l'éditeur.)
UCHRONIK.
virent alors ramenés, non pour la connaissance des faits, qui, depuis le temps de ces grands hommes, avaient beaucoup gagné en exactitude, mais pour examiner de nouveau quelle supposition rend le plus naturellement compte des déplacements relatifs des corps célestes : celle qui place la terre au centre du monde, ou celle qui met en mouvement autour du soleil la terre et les planètes avec différents temps de révolution; et puis, celle qui rend la terre immobile sur ses pôles, en imaginant le monde entier entraîné autour d’elle avec une vitesse d'inconcevable impulsion, ou celle qui lui prèle un mouvement diurne de rotation sur son axe. Les vieilles hypothèses renouvelées se trouvèrent plus conformes aux apparences, plus aptes au calcul, et conduisirent à la découverte de l’ordre réel et des causes des mouvements généraux du ciel (1). La pensée de l'homme se sentit agrandie, à mesure que son siège terrestre, autrefois regardé comme le lieu le plus inlime de l’univers, devint pour elle un monde comme les autres, emporté dans une circulation pareille autour du soleil, qui lui-mème peut se mouvoir autour d’un autre centre (2). Les espaces autrefois fermés furent en quelque sorte ouverts.
Mais l’impulsion la plus favorable qui fut donnée aux esprits ne vint pas des mathématiques ou de l’astronomie. Il se
(1) L'auteur n'exprime sans doute ici qu'une espérance vague, car s’il a connu le système de Kopcrnic, publié en 1543, il a certainement ignoré les lois de Képler et les découvertes de Galilée, qui appartiennent au xvii® siècle, et a (dus forte raison la loi do la gravitation.
(Xolt de l'éditeur.)
(2) Voilà une idée bien contraire au lieu commun qui nous représente la
doc fine aristotélicienne de la terre au centre, comme un motif d'orgueil pour l'homme et pour sa place dans l’univers. La pensée de l'auteur nous semble la plus juste, car il est certain que les anciens voyaient au centre immobile le siège de la plus grande infirmité, et dans la sphère de l'empyrée le séjour de la constance et de la perfection. Le système de IHoléméc ne flattait en rien l'orgueil de l'homme. {S ote de l'éditeur.)
trouva même un danger considérable dans l’agrandissement idéal et sans mesure du monde, dont le renouvellement du système pvthagorique fut l'occasion. Rien ne pouvait être moins adapté à la doctrine philosophique de cette école, que de prendre l’infini pour attribut de la réalité : la conception fondamentale des pythagoriciens, au contraire, était celle d’une harmonie qui ne peut exister ni se comprendre que si elle est définie, que si, par conséquent, elle se compose d’un ensemble de rapports finis; et l'infini était pour eux l’idée de l’inépuisable chaos, un terme antithétique de l’ordre et des relations en toutes choses, c’est-à-dire de l’existence même. Cependant, sans aucune raison sérieuse qu’on pût alléguer, sans autre motif qu’un vertige d’erreur, on n’eut pas plutôt compris que le système solaire, tel qu’on apprenait à se le représenter, avec le soleil mis au rang d’étoile parmi des myriades d’étoiles, ouvrait à l’imagination des espaces de l’univers beaucoup plus grands qu’on n’était porté autrefois à les croire, qu’on se précipita dans l’inconcevable idée que le nombre des mondes actuellement existants était sans fin. C’était admettre, de deux choses l’une, ou que le nombre de ces mondes n’est pas un nombre, ce qui est une contradiction dans les termes, ou que ces mondes peuvent être donnés, effectivement donnés, et ne pas exister en un nombre plutôt qu’en un autre, ce qui est l’absurdité la plus énorme et lapins gratuite qui soit jamais entrée dans les cervelles humaines. Mais les rêveries de l’école platonicienne et syncrétisle trouvèrent là une merveilleuse occasion de se rajeunir par un mysticisme nouveau. On se mit à spéculer sur les infinis comme sur des réalités, on prétendit que ('infiniment grand et l’infiniment petit sont la même chose, que le tout de l’univers est un point, que l’infinité des temps est renfermée dans un instant, que c’est Dieu qui réunit ainsi les contradictoires dans son essence, qu’il est un, qu’il est tout, qu’il
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n’est rien, qu’il n’est pas lui-même (1). Ces sottises retardèrent pour longtemps encore l’avénement de la vraie philosophie. Qu’a-t-on besoin de cet infini pour grandir le monde et l’intelligence qu’on en a? Est-ce donc que les grandeurs manquent à l’imagination? Ne la dépassentelles pas autant qu’on peut le désirer, et deviennent-elles moindres parce qu’elles sont supposées déterminées, tout en la dépassant au delà des concepts possibles de notre libre fantaisie?
Un mouvement plus décisif pour l’avancement de la raison publique fut imprimé aux esprits par la culture des sciences expérimentales, à peine connues de l’antiquité, abandonnées depuis des siècles ; car l’habitude de procéder en tout par les généralités s’était de plus en plus répandue depuis la naissance du platonisme. Aristote lui-même n’avait pas eu de successeurs formant école, pour l’observation, la vérification et l’enregistrement des phénomènes naturels; on avait laissé honteusement perdre les œuvres de Démocritc et de ceux des philosophes ioniens ou éléales dont les vastes théories étaient mêlées d’observations positives. C'est que, dans le même temps que le christianisme gagnait les âmes d’un côté, de l’autre se propageaient presque exclusivement des sectes avant tout morales, qui ne prenaient pas leur point de départ dans les faits, mais dans certaines propositions universelles. Telles furent les doctrines stoïcienne, épicurienne, péripatéticienne même, après Aristote, et le platonisme dans ses phases les plus diverses. Cet état d’abandon des sciences expérimentales, hormis en astronomie et en anatomie, se prolongea durant toute cette époque de moyen âge qui commence du vivant des successeurs d’Alexandre et s’étend
(1) Allusion aux élucubrations »le Nicolas, cardinal de Cusa,ctdu malheureux Giordiano Bruno, contemporain do l'auteur ti brûlé comme lui, pour des raisons bien différentes comme on le voit. (.Vote de l'éditeur.)
L’Cli HOME.
jusqu’au xVi* siècle (1). Ce fui principalement de la Grande- Bretagne que partit le signal d’une manière nouvelle, plus modeste et plus profitable de philosopher, en ce qui touche la connaissance de l’ordre de la nature. La réforme s’accompagna d’ailleurs d’une vive réaction contre toutes les autorités, contre celle d’Aristote en particulier, dont la physique, toute composée de notions abstraites et souvent erronées, avait partagé, sans y avoir droit, la faveur duc à sa logique.
On remarqua qu’ « en toute science il faut employer la meilleure méthode. Or l’essentiel est de mettre premier ce qui est premier, et second ce qui est second : le facile avant le difficile. Il est impossible de parvenir sans l’expérience à la science certaine. Sans doute on sait de trois manières : par l’autorité, par la raison, par l’expérience. Mais l’autorité ne sait pas, à moins qu’on ne donne sa raison : c’est la croyance qu’elle apporte, en ce cas, et non l’intelligence. El quant à la raison, comment savoir si elle est démonstration ou sophisme, à moins qu’on ne vérifie la conclusion par la pratique, comme dans les sciences expérimentales? Voilà pourquoi le commun des savants (des savants du moyen âge) ignore jusqu’à ce jour les grands secrets qu’une meilleure méthode ferait découvrir. Ils démontrent, à grand renfort de syllogismes, de prétendues vérités qui ne sont que des erreurs enracinées et que l’expérience dément : non pas l’expérience imparfaite et banale, mais une expérience qui est au-dessus des sciences spéculatives et des arts, une science de faire des expériences fermes et complètes (2). »
(1) vni« de Père chrétienne, en traduisant comme d'ordinaire les dites de
l'auteur. (*Y ote de l'éditeur.)
(2) Nous avons guillemcté ce morceau, qui est une espèce de cenlon de passages empruntés à l'Anglais Roger Bacon. Notre auteur n'aurait évidemment pu trouver ailleurs «les opinions si hardies à embrasser, puisque les découvertes de Galilée et les ouvrages de lord Bacon de Vendant appartiennent nu xvii® siècle, et qu’il est mort en 1600. Mais Hogcr Baron est un homme du XIIIe, né et mort dans le xnr, et il a écrit littéralement les aphorismes ci-
Il, Il 110 NI K.
Toutefois la méthode nouvelle ne porta scs fruits qu’après que des découvertes inattendues eurent ébranlé les imaginations; et ces découvertes elles-mêmes ne sortirent pas des sciences, mais de l’extension du commerce et de l’agrandissement de la vie humaine.
Antérieurement au siècle des croisades, et depuis l’époque où l’hostilité de l’Orient chrétien et la puissance des établissements des Barbares, dans l’Europe orientale et l'Asie, s’étaient jointes à la politique extérieure, presque toute défensive, des peuples de l’Occident, pour les détourner des expéditions militaires et diminuer leur commerce dans cette partie de la Méditerranée, l’esprit d’entreprise se dirigea naturellement du côté de l’Océan et des côtes d’Afrique. D’ailleurs la prospérité croissante de nations telles que la Gaule et l’Hispanie, qui possèdent une si grande étendue de côtes océaniennes, ensuite le rapide progrès maritime de la Grande- Bretagne, enfin la rivalité des marines grecque et italienne avec celles des autres républiques, et la liberté du passage au détroit de Gadès, en temps de paix, ne pouvaient manquer de conduire au développement du commerce dans la mer Atlantique, et de là aux établissements sur la côte occidentale d’Afrique et aux voyages d’exploration et d’aventures. Après bien des essais, on parvint à connaître la région équa-
dessus, et employé le premier le terme de science expérimentale. Voici deux ou trois textes des plus frappants : «Auctoritas non sapit, nisi delur ejus ratio, nec dat intellectum sed credulitatem... ncc ratio polcst sciri an sophisma vcl demonstratio, nisi concltisioncm sciamus exporiri fier opéra, ut inferius in scicntiis experiinenlalitms docebo... Et ideo sécréta et inagnalia sapientiac penilus his temporibns a vulgo sludeutium ignoraulnr, licet pussint de failli perlingrrc ad omnes parles sapicnliæ, si inodus débitas adhibeatur... Duo aunt modi cognosccndi, silicet per argnmcnlum et experimentum ; arguinentum eoncludit et facit nos concludcre questionem, sed non aiguillent neque removit dubilulionem ut rpiiesc.it aniinus in inlnitu veritatis. ■ — (le repos de l’intuition ou le trouve, selon Bacon, dans la science expérimentale : « Ilæc est domina scienliaruin omnium præccdcnliuiu et Unis lutins spccublionis.i
(.Y ote Je l'editeur.)
loriale. Ainsi les premiers éléments de la cosmologie, qui, chez les anciens, avaient à peine été à la portée des plus savants, devinrent chose toute simple et vulgaire, lorsque tant de navigateurs de toutes nations purent se familiariser avec le spectacle du soleil vertical, du soleil se levant à droite et s’avançant dans le ciel, vers la gauche du spectateur ! Un peu plus tard, la circumnavigation de l’Afrique s’accomplit, et alors s’ouvrirent au commerce de l’Europe des débouchés nouveaux et immenses; à sa science et à son industrie, les précieuses ressources qu’elle sut tirer de ses communications avec des régions de la terre qu’elle ne connaissait plus que . de nom depuis que les chemins de l’Egypte et de la Syrie étaient fermés à ses marchands.
Mais le plus grand des bienfaits que l’on dût à la connaissance de l’ extrême Orient, au commencement du xvi* siècle (1), un bienfait incomparable, absolument sans prix, c'est une découverte de l’ordre matériel qui devait avoir dans l’ordre moral une influence extraordinaire et un retentissement sans fin. L’imprimerie doubla la valeur, si même c’est assez dire, de tout ce qui s’était fait en Occident, depuis cinq ou six siècles, pour répandre l’instruction élémentaire dans toutes les classes de la société, et faciliter l’accession des lellres savantes à tous les esprits doués d’aptitude. Les livres étaient chers et rares, ils devinrent communs ; l’étude put se poursuivre dans la solitude, au lieu qu’auparavant tout étudiant était nécessairement suspendu aux lèvres d’un professeur. La liberté et la variété des leçons que peut donner tout homme qui pense ou enseigne, en s’adressant à la fois A des. milliers de disciples inconnus; et que tout homme
ft) vin' de 1ère chcétienne. — L'auteur interrompt le récit des découvertes géographiques, avant de nous parler de l'Amérique, et pour s'occuper de l'imprimerie; et cela est naturel, puisqu'il donne celte dernière découverte comme un résultat des communication» avec les Chinois.
(.Vote de l'éililtur.)
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désireux de connaître et d’approfondir peut recevoir de tous côtés, en entrant dans une bibliothèque; la multiplication de ces bibliothèques, mises à la portée des particuliers, la réimpression des livres anciens et, par suite, une communication plus assidue avec les grands esprits du passé, et pardessus tout cela la facilité que les hommes d’une même nation et d’une même langue trouvent à répandre, leur parole, comme du haut de la tribune d’un forum où des multitudes s’assemblent sans se gêner et sans se voir, voilà ce qui eût toujours fait de l’introduction de la presse typographique en Europe un événement digne de marquer le vrai commencement de l’ére moderne, alors même qu’il ne coïnciderait pas avec la réforme religieuse des Germains (1), et ne serait pas suivi de près par une période d’inventions et de travaux dont on ne retrouve la pareille qu’en remontant aux premiers siècles de l’ère des olympiades.
L’imprimerie existait en Chine, et n’y produisait point les effets considérables qu’on en vit bientôt en Europe : non pas, comme on l’a dit et répété avec peu de réllcxion, parce que les hommes de ce pays sont allligés d’une certaine incapacité de progrès et possédés de la passion de l’immobilité; cela serait fort extraordinaire, et tous nos renseignements nous montrent dans les annales de ce grand peuple autant de révolutions civiles, politiques et religieuses qu’il a pu y en avoir en Occident (4); mais simplement parce que son écriture idéographique et les conséquences de ce système vicieux, dans les communications écrites et dans l’enseignement écrit, sont de notre nature à rendre l’émission et la propagation des idées nouvelles, par cette voie, extrêmement
(I) Coïncidence du fait de noire autour et de ses arrangement», est-il besoin d'en avertir? (Sole de l'editeur .)
(î) Ces renseignements venaient sans doute A l’auteur par le canaL des missions catholiques à nome. Ifs concordent avec cens de l'érudition moderne.
[Sole de ridileur.)
difficiles. Ce n’est ni l’homme de la Chine ni sa langue parlée qui sont immobiles, c’est sa langue graphique, essentiellement différente de l’autre, et la seule qui puisse avoir recours à l’art de l'imprimeur. Quoi qu’il en soit, le procédé fut importé de Chine chez les nations occidentales, et ne tarda point à donner à leurs institutions républicaines une confirmation solide, une vigueur toute nouvelle; aux sciences, un instrument puissant, aux entraînements religieux une limite, par l’œuvre de diffusion des méthodes rationnelles.
Une autre importation de Chine, la boussole, vint à la même époque affranchir la navigation et le commerce de l’obligation de ramper, pour ainsi dire, le long des côtes. Les vaisseaux se lancèrent dans la pleine mer, et trouvèrent leur sécurité dans les conditions mêmes dont ils s’effrayaient autrefois à bon droit, et où la tempête seule les plaçait, contre la volonté des pilotes, en leur retirant la faculté de reconnaître leur route. L’esprit entreprenant des marins et la politique commerciale des États voulurent alors vérifier, de propos délibéré, ce que depuis longtemps la rumeur publique rapportait de ces navires qui, portés au loin dans les régions du nord ou du couchant de l’Océan, avaient rencontré l’ile fameuse de l’Atlantide à plus de mille lieues dcscolonnes d’IIcrcule, dans le voisinage desquelles les anciens la croyaient disparue sous les eaux. D’ailleurs la cosmographie était depuis longtemps assez avancée pour qu'on se fit une idée approximative de la grandeur de la circonférence terrestre, et on avait peine à concevoir qu’il ne se rencontrât aucune terre dans l’espace immense qui s’étend des côtes occidentales de l’Europe aux côtes orientales d’Asie que l’on commençait à reconnaître. Le nouveau monde de l’ouest ne tarda point à être découvert de plusieurs côtés. En peu d’années, l’IIispanie, la Gaule, la Grande-Bretagne et les Etats
riverains de l'Océan germanique possédèrent des établissements dans les nouvelles terres, y trouvèrent des débouches pour leurs populations toujours croissantes, et malheureusement aussi un théâtre d’excès et de crimes pour leurs aventuriers, une occasion de rivalités qui dégénérèrent en guerres cruelles. Les nations inlra-méditerranécnncs ellesmêmes voulurent une part aux trésors à conquérir, dont s’exaltaient de tous côtés l’avarice et l’esprit de domination; et la guerre maritime se généralisa : triste issue de la période pendant laquelle des institutions communes, un génie commun, des ennemis communs cfles exhortations des philosophes avaient l'ait entrevoir une époque prochaine où les républiques occidentales pourraient se lier par un nœud fédéral !
Les plus heureuses conséquences de la découverte du nouveau monde furent, en attendant l’extension des sociétés civilisées par la colonisation, un élan considérable donné au commerce et à l’esprit d’entreprise, quoique souvent mal dirigé, un ébranlement des imaginations, et, dans un autre ordre d’idées, mais désormais d’importance extrême, une abondance jusque-là inconnue des métaux précieux, qui favorisa le développement du travail, soulagea dans toute l’Europe les débiteurs d’une partie du poids de leur dette, et appauvrit relativement le riche et l’oisif en dépréciant la valeur du signe à l’aide duquel les rentes sont stipulées à son profit. Ce fait éminemment favorable à l’économie des nations, joint à l’usage de plus en plus répandu de la lettre de change, pour faciliter les payements sans déplacement de fonds d’un pays à l’autre, donna aux relations commerciales et à tous les arts d’utilité qui peuvent produire des objets de commerce un développement dont l’antiquité ni le moyen âge n’avaient approché en aucune manière. L’invention de la lettre de change était due aux juifs