‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 35 sur 80 · UC11R0NIE · texte numérisé non relu

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qui, admis chez les nations de l'Occident, dont ils observaient les lois et ne menaçaient en rien la liberté, mais, foulés ou persécutés, chassés périodiquement des États orientaux et de ceux de la Germanie, s’étaient livrés dans ces pays au seul emploi permis à leur activité, c’est-à-dire au commerce, et avaient imaginé ce moyen économique et sur de faire changer de mains les espèces métalliques et de régler les comptes.

L’origine de la poudre à canon nous est bien moins connue; il ne paraît pas qu’on doive la rapporter à une source proprement scientifique, ni à l’époque où la science expérimentale fut sérieusement constituée, grâce au nombre, aux communications mutuelles et à la marche régulière, à la méthode correcte de ceux qui la cultivèrent. 11 faut plutôt croire que le sccrel du mélange détonnant fut rencontré, à force de tâtonnements, par un de ces obscurs alchimistes du moyen âge dont la cupidité s’attachait d’ordinaire aux superstitions hermétiques, plutôt que l’amour du savoir ne les portait à l’investigation de la nature. Cette découverte est comme celle de l’imprimerie, dans un genre malheureusement bien différent, une trouvaille matérielle d’importance toute môrale. Les armes à feu opèrent le nivellement des hommes devant la guerre, et y contribuent, par suite, dans la paix. Elles dispensent des longs exercices et de l’éducation physique qui jadis conféraient la supériorité militaire, car les combattants d’égal courage se valent devant l’arquebuse. L’infanterie prime la cavalerie. Toute l’instruction réside dans la discipline, et si la discipline est pareille de deux côtés, alors la force est toute dans le nombre. 11 faut plus que jamais que les peuples se battent eux-mêmes, au lieu d’échapper à celte peine et à ce danger, pour en courir un beaucoup plus grand en confiant leur défense à une classe de citoyens condamnés au dévouement forcé, et

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remis à la conduite de chefs professionnels qui les façonnent au rôle d’instruments et les tournent contre la liberté de la patrie. Ainsi, la poudre à canon est encore une puissance qui tend à confirmer les institutions démocratiques, mais en augmentant les moyens de se nuire et de s’exterminer mutuellement que les nations possèdent déjà, et en les appelant un jour, quand soufflera l'esprit de guerre, à se lever tout entières les unes contre les autres, afin de s’assurer tant qu’elles pourront l’avantage du nombre, comme au temps où les tribus barbares s’avançaient en masse à travers les territoires ennemis, et à se causer des maux aussi grands et plus terribles, dans l’espace d’une campagne, que ces barbares n’en pouvaient porter avec eux dans leurs invasions les plus prolongées. Ce n’est ni l’invention ni l’inventeur qu’on doit accuser de ces conséquences funestes; quel est l’instrument précieux ou nécessaire que l’industrie humaine ne puisse tourner à mal, et d’autant plus facilement souvent que son emploi est plus utile? Il est puéril de maudire l’engin de destruction (1), en présence de l’agent responsable qui le met en œuvre. Cet agent c’est nous, à qui il pouvait servir pour augmenter les moyens de la légitime défenso, et qui l’avons employé à l’agression criminelle!

Les grandes découvertes de la science expérimentale ont ajouté plus que celle-ci à la puissance de l’homme sur la nature et aux jouissances de la vie matérielle, sans présenter, surtout au même degré, l’inconvénient d’être des armes dans la main d’un fou. Les admirables secrets de la vie des

(1) Oh maladelto, ult abominoso ordigno,

C.he fabbricato ncl lartarco fonda Fosti per man di Relzcbù maligne,

Clie ruinar fier te disegno il morido,

All'infemo onde twisli ti rassigno.

Cosi dicendo lo gitlù in prorondo...

[Orlando furioeo, canto nono, 111.)

(Sole de l'éditeur.)

l’CHRONlE.

plantes, l’organisation intime des animaux, le jeu de leurs fonctions vitales nous ont enseigné l’art de prolonger la vie humaine et de la rendre plus saine, si nous avons quelque sagesse. Nous avons appris A produire, en conspirant avec les forces naturelles, des merveilles plus grandes que celles qu’on attribuait jadis à des pouvoirs magiques imaginaires : à grandir les petits objets et à rapetisser les grands, par le moyen de verres interposés, et à remédier ainsi a"ux défectuosités de notre vue; A décrire les figures et les grandeurs des corps les plus éloignés, à créer dans les milieux réfrin- ■ gents ou A l’aide de surfaces réfléchissantes, les prestiges que nous voulons; A incendier à distance, comme Archimède, A faire brûler les corps dans l’eau, A chauffer les bains sans feu, A nous éclairer avec des flambeaux qui ne se consument point. Nous connaissons les vaisseaux qui naviguent sans navigateurs et qu’un seul homme conduit, quelque grands qu’ils soient, avec plus de vitesse que s’ils étaient pleins de rameurs; et les ponts sans piles pour passer les rivières, et les appareils pour marcher au fond de la mer ou des fleuves, et les voilures sans attelages, et les chars entraînés, sans moteurs animés, avec une force extraordinaire; et des instruments pour voler, des ailes artificielles, et des engins d’un petit volume qui nous permettent de soulever des poids énormes; et l’art d’écrire aussi vile et aussi brièvement que l’on veut, en caractères occultes, et celui d’user, avec des agents convenables, de la puissance naturelle du désir et de la volonté sur la nature, car, ainsi que le dit Avicenne : « Le premier moteur est la pensée, ensuite vient le désir conforme A la pensée, et enfin la vertu de l’Ame dans les membres qui obéissent au désir et A la pensée. Tout ce qui est possible par l’action spécifique de l’organisme est facilité, fortifié par l’intervention d’une volonté énergique ou d’un désir véhément, et par l’effet de la voix même qui les

traduit, quand l’agent possède la pureté de l’âme, la santé, la force et la beauté (1). »

Que servent cependant les sciences, et que sert de commander à la nature, si l’on n’a la sagesse et le commandement de soi-mème? Les républiques occidentales, arrivées au développement de leur génie, servies par des gouvernements libres, n’ont pas encore clos l’ère de la guerre. Malgré les alliances qui les ont souvent rapprochées, malgré le vœu de la philosophie, les nations sont restées, les unes vis-à-vis des autres, dans cet état appelé de nature, mais qui n’est certes point de bonne et saine nature et de droite raison, où chacune ne consulte que son bien particulier qu’elle voit trop volontiers dans le mal des autres, ne compte que sur la force pour se conserver, et ne croit se conserver sûrement qu’en visant à s’assurer la suprématie. C’est le contraire de l’état de société, où chacun doit se tenir à sa place et ne rien usurper, ne fût-ce qu’en simples paroles, et regarder la conservation du droit d’autrui comme la condition cl la garantie de la conservation du sien propre. II faut que ce caractère d’immoralité du sentiment national s’amende et se corrige, avant que les peuples soient capables de fonder une institution fédérale qui comporte l’existence d’un tribunal universel des litiges nationaux, avec une force contraignante pour l’exécution de ses arrêts.

(I) Il est sans doute inutile d’avertir que notre auteur mâle un pea de superstition à son enthousiasme, et pourtant il faut dire qu'il retranche quelque chose des merveilleuses annonces de Roger Bacon, auquel il emprunte, comme ci-dessus, tout ce qu’il dit du pouvoir des sciences expérimentales. Ce passage est pris çà et là du petit traité de Bacon, De mirabÜi poteslatc arlis et naturœ (voyez l'édition de Paris 1542, p. 40 à 40). Bacon, en son temps, ne faisait le plus souvent que prophétiser, tout en se vantant d’avoir vu ou entendu, ou d 'être capable de faire; et ses prophéties n’étaient pas sans mélange d’exagérations ridicules. L’auteur de l’Uchronie prend les prophéties de Bacon et les emploie 5 narrer ce que la science humaine aurait effectivement accompli dans l’hypothèse où il sc place.

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• Devant cette fin morale des Ktats européens il se dresse des obstacles que la Grèce ancienne ne connaissait pas, à l'époque où se posait pour elle aussi le problème de celte fédération qui aurait perpétué son indépendance, au grand profit du monde entier. En premier lieu, la diversité des langues. Après la dissolution de l’Empire, les différentes nations cessèrent de trouver le même intérêt et d’apporter le même goût à la culture du latin littéraire ou de la langue parlée par les classes polies de toutes les provinces. Alors les dialectes vulgaires, qui partout, en Italie même, étaient à l’usage du peuple, ne tardèrent pas à prévaloir et devinrent à leur tour des langues cultivées, sensiblement différentes les unes des autres. A plus forte raison, dans les contrées où le latin avait moins pénétré, les langues antérieurement usitées reprirent le dessus. Le latin et surtout le grec, celte langue des premiers poètes immortels, continuèrent à faire partie de toute éducation distinguée et de servir aux communications des savants de plusieurs nations, mais le sentiment ainsi que les avantages communs et populaires d’une communauté de langue se trouvèrent perdus; et le sentiment de l’unité européenne éprouva un sérieux déchet.

Une autre cause encore affaiblissait ce sentiment : c’est la diversité des races que l’Empire romain avait contenues et qui s’en échappaient, après en avoir reçu des biens et des maux, sans doute, mais du moins la communication de la vie civilisée (1). En présence de l’idée générale et de la possession même de la civilisation, et des notions rationnelles, et des mœurs libres qui en sont les attributs essentiels, la différence des berceaux et des langages aurait dù faire valoir

(I) L'auteur ignore naturellement, ce que d'ailleurs ignoraient et ignorent toujours les nations elles-mêmes : l’unité de la race aryanc, dont les divers rejetons ont peuplé presque toute l'Europe : Grecs, Latins, Celtes, Germains et Slaves. (.Vote de l'éditeur.)

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d’autant plus la profonde unité humaine, constituée par la raison et par la justice; mais ce motif ne fut bien senti qu’à certains moments et par opposition à des peuples réellement étrangers, étrangers d’idées et de mœurs, et dès lors comme insociables à notre égard, dont on éprouvait l’hostilité. Hors de là, des haines nationales se déployèrent librement par l'effet des oppositions d’intérêt, fictives ou réelles, et quelquefois même des dissidences religieuses, ainsi qu’on l’a indiqué à propos delà Gaule. Les guerres commerciales ravagèrent le monde entier, pendant le siècle même qui suivit ces croisades à l’occasion desquelles l’unité européenne s’était si vivement accusée par le fait seul de l’entreprise que tout l’Orient chrétien et musulman tentait, en s’unissant de son côté contre les républiques occidentales.

Au fond, le vrai principe de ia guerre est encore plus intérieur aux États, qu’il n’existe extérieurement et entre eux. 11 faut donc revenir à la politique interne, à la vie sociale, aux institutions économiques, à la manière dont se comprend et se régit la chose commune, pour se rendre compte de la persévérance de l’esprit de haine entre des peuples de culture morale sensiblement pareille, et dont l’union est en somme le plus solide intérêt. Tant que l’Italie et les nations sœurs étaient demeurées dans une condition analogue à celle des Étals de l’antiquité touchant le commerce et les travaux serviles, à cela près que l’esclavage avait été aboli ; tant (pie la lutte des classes, ordinaire dans les républiques, s’était concentrée entre les familles des anciens propriétaires et privilégiés et celles des redevanciers ou affranchis, plus ou moins liés par un reste de servage en vertu de la loi, et plus encore en vertu des mœurs; enfin, tant qu’avait duré la période de transformation matérielle de la société, la noblesse, les gens de race et de haute éducation étaient restés en possession des charges publiques, pour la

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