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plus grande partie ; et ceux de la nouvelle classe plébéienne qui parvenaient aux honneurs et à l’autorité représentaient les mêmes idées générales que leurs anciens patrons, hormis parfois dans ce qui concernait les intérêts oligarchiques qu’on devait s’attendre à les voir combattre. Ces idées se rattachaient aux théories d’administration et de bien public de l’école stoïcienne, puisque celle école avait présidé aux grandes réformes et introduit son esprit partout, dans les institutions civiles et militaires et dans l’enseignement public. Quant aux questions de guerre et de paix, et aux questions parallèles d’oisiveté et de travail, les stoïciens, comme les cyniques, leur école mère, dont ils n’avaient pas entièrement dégénéré à cet égard, étaient loin de partager les passions brutales de tant d’anciens patriotes grecs ou romains : ils ne pensaient pas que la fonction essentiellement noble de l’homme fût de donner la chasse à l’étranger et de vivre de proie. On a vu la politique d’abstention qu’ils adoptèrent contre l’Orient. Lorsque les provinces occidentales déclarèrent leur indépendance, ils se soumirent à la nécessité, quoiqu’ils eussent entretenu jusque là l’idéal de la paix romaine et de l’unité d'administration de l’Occident. Ils se trouvèrent assez portés par celte circonstance même, après la rupture accomplie, à favoriser les relations pacifiques entre les États divisés. Les alliances, les tentatives de fédération les eurent pour agents. Toutefois il y avait, par le fait des traditions des anciens, une habitude tellement invétérée, et justifiée par l’expérience, de considérer deux peuples voisins comme devant naturellement's’assujettir l’un à l’autre, en un sens ou en l’autre, que, de cela seul que les nations étaient séparées, il semblait trop souvent à tous qu’elles ne pouvaient que travailler à se nuire; en sorte que réellement elles y travaillaient, tout le temps qu’elles ne se voyaient pas d’ennemis communs et pressants.
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Le principe de vie que les stoïciens avaient déposé dans les gouvernements et dans les mœurs publiques ne s’est pas prolongé au delà de la transformation définitive du travail et de la propriété, c’est-à-dire de la formation des classes sociales nouvelles. Après le siècle des croisades, après* celui du grand développement commercial et des découvertes, l’état des villes et des campagnes s’est trouvé complètement changé : ici, la propriété divisée, encore obérée trop souvent, mais libre de redevances serviles, les dépendances personnelles abolies, au moins du côté de la loi ; là, de puissantes corporations d’artisans qui élèvent l’honneur du travail à un point jusqu’ici inconnu, et qui balancent ou dominent en plus d’un lieu toutes les autres influences sociales. Mais on a vu grandir en même temps, grâce au commerce et à certains monopoles, une sorte de noblesse nouvelle fondée sur la fortune, arrivant à des établissements territoriaux, disposant de l’autorité par de vastes patronages, par le nombre des fermiers et des salariés qu’elle entretient, par la masse de ses débiteurs, et exerçant des actions d’un autre genre sur l’opinion publique par sa clientèle lettrée. Une partie de ces nobles, ainsi qu’il arrive toujours, affecte de rattachement poulies intérêts populaires, tandis que d’autres visent ouvertement à constituer une classe privilégiée, une oligarchie (1).
(I) L’auteur parle décidément au présent, après s’être exprimé déjà plus d’une fuis comme si les événements allaient se rapprochant de lui et de son temps. Il est vrai que le voilà parvenu au xvi® siècle, mais au xvi® des Olympiades, selon sa manière de compter. 11 se transporte donc et se suppose vivant à huit siècles eu arrière. Au demeurant, il ne prophétise pas précisément après avoir tant inventé; il ne pousse pas l'histoire fictive au delà de ce qu’il peut présumer selon l’expérience de la nature humaine. Sa modération est louable. Il présente un tableau qui ressemble assez à l’état des républiques communales du moyen âge, au moins sous le rapport politique et social, agrandies seulement, et singulièrement émancipées en fait de religion, et avancées en sciences et lettres. Si nous-mêmes, aujourd’hui, nous avions atteint ce point de civilisation, on pourrait résumer l’hypothèse de YVchronie en disant qu’elle fait gagner mille ans à l'histoire. Mais nous ne l'avons pas atteint. (Sole de l’éditeur.)
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Le pouvoir, qu’ils sc disputent, est presque toujours aux mains des uns ou des autres, ou de leurs créatures, et les plus populaires sont aussi les plus dangereux pour les institutions républicaines. Elles courent même de très-sérieux dangers, quand des mesures graves louchant l’impôt ou la dette viennent passionner les esprits, faire espérer au peuple une répartition des charges publiques qui tende au nivellement des fortunes, faire craindre aux riches un régime sous lequel leurs enfants seraient contraints de travailler pour vivre. De telles questions ont plus d’une fois, dans les républiques occidentales, comme jadis en Grèce, favorisé l’usurpation d’un homme, que l’une des deux classes rivales pousse au pouvoir, dans l’espérance de trouver en lui un instrument de conquête, ou de garantie, ou de vengeance, contre l’autre classe. De là des péripéties, renouvelées en divers sens, et qui seraient la ruine définitive des institutions libres, si quelque grande influence religieuse agissait en ce sens, ou encore si la guerre mettait fin au balancement actuel et aux actions morales réciproques des Étals; en sorte que celui dont la suprématie militaire ressortirait des événements, perdant la liberté nécessairement, du même coup qu’il anéantirait celle des autres, la voie se trouverait frayée à une monarchie universelle en Europe.
La guerre offre donc ce suprême danger, en outre des fléaux qui la composent et de la destruction, de l’appauvrissement dont elle est accompagnée, et des passions de rapine dont elle est tour à tour l’effet et la cause. Mais comment la guerre pourrait-elle prendre fin quand ces passions continuent d’exercer tant d’empire dans la vie? La conquête du nouveau monde par les nations européennes, les rivalités et les luttes sanglantes qui en ont été la suite, ont fait reculer l’esprit de paix; les idées de fédération, un moment trèsrépandues, ont subi une sorte d’éclipse. Indépendamment
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de ces circonstances, il faut reconnaître que la guerre des intérêts entre les classes, la tendance des riches à se constituer des privilèges et des monopoles, afin de vivre dans l’oisiveté ou d’exercer d’injustes pouvoirs sur leurs concitoyens, la tendance des pauvres demander des œuvres de justice à l’aveugle violence, sont de tristes préparations mentales pour la paix entre les peuples. Il est naturel, il est inévitable que si des hommes luttent pour la richesse, pour le pouvoir, pour la prépotence personnelle, dans le corps politique dont ils sont membres, ces mêmes hommes, sitôt que de manière ou d’autre ils parviennent à représenter, sur le théâtre des États, certaines unités nationales, n’aient point d’autre, idée ni d’autre volonté que de lutter pour les mêmes objets agrandis, avec des moyens pareils ou pires, dans la mêlée des nations. Ils sont même aflranchis, suivant l’opinion de plusieurs, (des scrupules capables de les arrêter dans la vie privée. Ainsi nulle considération d’ordre ne se fait jour, et chaque nation voulant être la première, la grande, le tout, est prèle à commettre tous les crimes pour la domination. Et elle les commet, sans autre obstacle ordinaire que son impuissance ou sa crainte ; et l’anarchie des peuples est aussi fatale à leur sécurité et à leur bien-être, quoiqu’ils y songent moins, que l’anarchie tant redoutée des citoyens l’est à leurs jouissances et à leur repos.
Cependant les guerres religieuses sont finies. Elles ont conduit à la tolérance universelle, non pas à la tolérance banale, fruit de l’indifférence, mais au respect sincère et profond de la conscience. Le christianisme, rentré en Occident, a perdu son fanatisme et l’usage des anathèmes. La Germanie même et une partie de l’Orient méditerranéen arrivent, sous f influence de la pensée grecque et latine toujours plus libre, à purger leurs croyances de la superstition des miracles et de la magie des sacrements, et à tirer une édification plus
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vraie d’une foi soumise aux conditions de la raison. Celte religion ainsi épurée a le mérite, qu’on ne peut plus alors méconnaître, de toucher les cœurs d’une manière très-particulière et de disposer les hommes à s’aimer dès qu’elle ne les porte plus à se haïr.
Les guerres commerciales sont linies; ou semblent l’èlrc, depuis qu’elles ont paru décidément impuissantes créer le monopole unique que poursuivait l'avarice de chaque nation, et depuis que chacune a dû se contenter de sa part d’exploitations coloniales, ou des profits certains que le commerce entre elles leur assure à toutes. Les guerres nationales ou de prééminence devraient céder à leur tour devant une juste conception de chaque gouvernement à l’intérieur et des relations extérieures des gouvernements. Il s’agit de l’introduction de la liberté et de la moralité dans la notion de l’Etat. De plus en plus, le travail est honoré comme le plus digne exercice de l’activité humaine, et les administrations publiques sont assimilées, si ce n’est assez souvent par les gouvernants, au moins par les philosophes qui donnent la formule du droit humain, à un travail d’intérêt commun dirigé par des idées communes, inspiré par des sentiments communs, confié à des mandataires et accompli vertueusement. Comment donc ne pas arriver de meme à la notion d’une commune ordonnance des sociétés européennes, qui se proposent un même but chacune, dans la poursuite duquel il leur est nécessaire ou de s’entr’aider ou de se nuire? Ces sociétés ne sont-elles pas manifestement appelées à l’association, comme des personnes, si, comme des personnes, elles reconnaissent une même justice au-dessus d’elles toutes, dictant des devoirs, stipulant des droits, déterminant un travail d’administration générale de ceux de leurs biens qui les intéressent également et ne dépendent entièrement d’aucune d’elles en particulier? Une telle vue du monde social est la seule
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qui puisse mettre le sceau à la distinction profonde de la civilisation européenne et des États asiatiques, qui ne connaissent de loi humaine que la ruse et la violence, et de loi divine que l'anéantissement volontaire, devenu dès lors l’unique salut.
On observe au sein d’un même État une extrême diversité d’humeurs, de caractères et de travaux; de graves et même irrémédiables divergences d’intérêts et de doctrines, enlin des rivalités qui conduisent au développement des passions les plus subversives. Ces obstacles à l’établissement d’un ordre social autre que fondé sur la terreur n’ont point empêché d’instituer le règne de la loi. La loi égalise, garantit et protège, permet, prohibe, réprime, a des tribunaux pour appliquer ses prescriptions, une force armée pour exécuter leurs arrêts. De même, à prendre en soi les choses, rien ne s’oppose à ce que la justice, la loi, les jugements et les moyens de contrainte franchissent les barrières des Étals, en tout ce qui exige un règlement commun, fassent abstraction de certaines différences, en concilient d’autres, et remédient de gré ou de force aux écarts qui prennent un caractère criminel. Le tout n’est que de le vouloir, et, pour parvenir à le vouloir, de se sentir et de s’unir, en tant qu’hommes de con ; science et de raison identiques, dominant leurs législations particulières du haut de l’idée de la législation générale qu’elles supposent toutes. Si l’oeuvre fédérative des sociétés est plus difficile que l’œuvre sociale simple, c’est uniquement à cause de l’intervalle qui sépare le concept de l’ordre juridique, chez des associés naturels d’un groupe de tribu, d’avec ce même concept chez des associés naturels moins apparents, d’un groupe plus vaste et plus disséminé, moins sensiblement obligé de vivre en paix, mais non pas moins rationnellement ni moins moralement obligé. Des parties considérables de cet intervalle ont été franchies, quand se sont formés les
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grands États modernes, où un même ordre légal s’étend sur une suite de méridiens et régit, de leur propre volonté, des populations diverses, opposées d'intérêts et souvent entraînées par des passions qui se heurtent. On s’approchera plus encore du but lorsque, se désaccoutumant de chercher la norme de leurs désirs, cl de ce qui e3t possible en fait de relations réciproques des peuples, dans les administrations, qui se tiennent volontiers en garde contre le mieux, et dans les diplomaties dont le métier est de dresser et d’éviter des embûches, cl le sort ordinaire d'y tomber, les citoyens bien intentionnés de chaque république et lés travailleurs des différentes sphères d’activité physique et mentale, regarderont les uns vers les autres, par-dessus les frontières, et s’élèveront ;\ la conscience de leurs devoirs mutuels comme simples agents moraux, et de l’identité de leurs intérêts de paix. Les associations spontanées et libres des hommes de labeur probe et assidu et de bonne volonté, indépendantes des Klats, seront enlin les moyens les plus sûrs de forcer ceux-ci à la fédération, lorsqu’elles seront assez nombreuses et ellcsinèmes assez pacifiques. Quant à eux, leurs traditions les font incliner au mensonge et à la défiance, à ne croire qu’à la force, et à l’imposer quand ils ne la subissent pas.
Mais, après tout, les gouvernements ne sont que les émanations des peuples; ils sont les portraits dont les peuples multiplient les originaux. Deux nations capables de préparer entre elles un lien fédéral par une action indépendante des gouvernements, seront capables aussi de se créer des gouvernements disposés à se fédérer. La condition unique du succès est en définitive la force de la raison, le sentiment du juste et de son caractère obligatoire, universel, sans restrictions d'aucune espèce, à mesure qu’il s’étend parmi les hommes et passe par-dessus les circonscriptions petites et grandes qui les enserrent. A bien des signes, il semblerait
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que le grand jour s’annonce, le jour de la paix réelle, de la paix des cœurs, seize siècles après l'aurore des ails, des sciences et de la philosophie en Grèce et en Italie. Combien différentes eussent été les destinées, si la conversion de l’Occident à la coutume orientale, un moment précipitée par les Cæsars, n’eût été arrêtée par les fortes résolutions de quelques hommes qui restituèrent les fondements de l’État, rappelèrent à la vie ce qui était toujours la pensée des bons, et remodelèrent l’âme du peuple! Sans la propriété rendue aux petits, et la culture libre remise en honneur, la dépopulation suivait son cours et l’esclavage s’éternisait; la démence césarienne reprenait la succession de la sagesse antonine, et la bassesse populaire répondait pour jamais à la folie des princes. Alors le service des armes passait des citoyens aux Barbares, qui de serviteurs de Rome en devenaient les maîtres. Nulle éducation publique ne soutenant l’antique civilisation, l’ignorance amenait l’oubli dans la sujétion. Une religion hostile au vrai régime civil gagnant les cœurs, les désintéressait de la science et de la liberté. Les hommes tournaient leurs pensées vers une théologie ou mystique ou bizarre, et leurs goûts à recevoir des sacrements et à en disputer. La théocratie s’établissait dans les croyances, pendant que le pouvoir substitué aux anciennes magistratures se trouvait la proie des plus criminels, qui corrompaient l’univers par le spectacle de tous les vices et de tous les attentats.
L’empire impossible dans ces conditions, en présence des Barbares, serait donc tombé, cl la dissolution des liens civils aurait suivi l’invasion de la barbarie. Les sociétés seraient retournées A leurs éléments. Des moines et deschefs de bandes armées seraient demeurés seuls à s’en disputer les restes. Et aujourd’hui peut-être encore, après mille bouleversements, nous n’aurions pour consolation et pour espé-
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rance que la morale du sacrifice, le culte du Dieu soutirant et le rêve de l’Absolu. Mais ce n’est pas au dévouement, au sacrifice, vains mots qui cachent souvent les langueurs et les défaillances de l’âme, ou scs illusions, ou même l’égoïsme et l’adoration de soi-même, que sera dù le triomphe du Bien : c’est à la Justice et à la Raison. Et ce n'est pas une théorie ostentatrice et creuse de l’Inlini qui renferme la vérité à l’usage des générations futures : c’est la doctrine de l’Harmonie, ou des relations parfaites accomplies dans un ordre fini. Et ce n’est pas une grâce d’en haut, le don d'un seul ni le mérite d’un seul qui nous apporte le salut terrestre; c’est la chaîne d’or des hommes de raison droite et de cœur grand, qui, d’âge en âge, ont été les conducteurs en esprit, les vrais rédempteurs de leurs frères. Entre tous, ils tracent le portrait d’une humanité selon le Bien et de son incessante action pour échapper aux solidarités mauvaises et se perfectionner. A nous de faire ce qu’ils ont fait et d’ajouter selon nos mérites à l’œuvre de la libération commune. On se sent à la vérité bien faible quand il faut, d’un effort personnel, aider au mouvement qui ne se produira qu’en assemblant les forces des peuples divers et des générations successives. Mais, si réduit que tu puisses être au sentiment de ton mince effort, ne t’abaisse point, ô homme ! Que l’idée que tu portes en toi te relève, et que, même dans le dernier isolement, au fond d’un cachot, sous les ombres de la mort, ton espérance le soutienne !
Spliæram spera.
Attends l'harmonie.