‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 39 sur 80 · DEUXIEME PARTIE 1)K L’APPENDICE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE 1)K L’APPENDICE

par les évêques assemblés en la ville de Nicée, il ordonna aux gouverneurs des provinces de bannir loin des populations fidèles les * loups dévorants couverts des peaux des brebis, les faux prophètes au cœur corrompu » : par où il consacrait la maxime d'iniquité et de haine qui n'a cessé de prévaloir depuis ce temps, qui dit que les erreurs de croyance (étant l’erreur, au jugement de chacun, cela que lui-même ne pense point) sont les fruits du vice et les effets de la corruption du cœur. Cet empereur qui avait commencé par écrire une lettre que vous avez pu lire dans Uchronie, en laquelle il représente aux évêques combien il serait plus expédient pour eux tous de se taire sur des questions dont personne ne sait le fond, que de s’entre-déchirer par la rage d’en disputer; ayant ensuite reconnu que le silence, moyen toujours préféré des princes, était trop malaisé à obtenir et qu’il fallait s’arrêter à un autre parti : celui de déclarer l’unique foi qu’on aurait ordre d’appeler orthodoxe et catholique à jamais, il fit tenir une missive aux hérétiques, qui étaient ceux qui ne se rangeaient point au symbole de la foi ainsi commandée. En cette lettre que ses panégyristes ont rapportée, il invectivait contre ces rebelles, les nommant, en style ecclésiastique, « ennemis de la vérité et de la vie, oppresseurs de l’innocence, pcrpélrateurs de crimes énormes et contagieux qui tuent les ûmes, et dont la seule pensée corrompt la pureté de la foi. » Aussi bien et plus sincèrement il les aurait qualifiés de criminels d'Élat, pour l'audace de répandre d’autres opinions que celles qui obtiennent l’adhésion du prince, puisqu'il allait passer en règle que les empoisonneurs des âmes, réputés les pires de tous, seraient ceux qui leur délivreraient une autre nourriture que celle recommandée par des maîtres spirituels avec approbation de la part des temporels, et au besoin contrainte d’en prendre. Ces derniers maîtres, bien malheureusement pour la pleine réussite d’un ordre si beau, se sont montrés parfois peu dociles à leurs conducteurs, ou en peine de discerner les vrais et autorisés. Constantin lui-méine en fut un exemple, quand il se trouva plus embarrassé qu’il ne l’avait d’abord cru possible, de choisir entre les très-savants et pieux évêques ariens qui gagnèrent son oreille, et d’autres, leurs ennemis, également fort habiles. Ses

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successeurs éprouvèrent même perplexité, en sorte que la persécution se porta de droite à gauche et de gauche à droite plus d’une fois. Mais comme enfin il faut toujours que quelque côté l’emporte dans les affaires humaines, toujours aussi on a cette ressource d'appeler orthodoxe l'opinion qui vient à triompher; et même encore catholique la doctrine qui n’est universelle qu’en espérance. C’est une grande et bien nécessaire ressource dans le système de l'unité cf invariabilité de la croyance de l'Eglise.

Je n’ai point à m’arrêter à ces péripéties, desquelles vous avez pu voir dans Uchronie une, histoire fort réelle sous des arrangements imaginaires. Nous n’aurions même nul besoin de savoir à quelle sorte d'hérétiques l’empereur Constantin adressait ces injures. Il suffit que vous remarquiez l’entrée dans le monde de cette chose nouvelle et qui se commande, appelée le dogme; la proscription appliquée à l'erreur en matières inconnues ou douteuses, cl l’interdiction non-seulement de tous cultes nouveaux (bientôt après, des anciens) dans la cité, mais encore du franc pouvoir de penser ce que des prêtres n'auraient pas dit. C'était donc pour ceux-ci se déclarer infaillibles : ils n’en disconvenaient point, feignant un Saint-Esprit pour les illuminer dans celles de leurs assemblées qu'ils avaient le crédit de faire décréter seules bonnes et catholiques. Leurs contredisants étaient alors les hérétiques, ennemis de ce Saint-Esprit et dignes pour cela d’éternelle réprobation, avec effets temporels autant qu'on pourrait y en joindre. Constantin leur fit défense de s'assembler publiquement ni en lieux privés; s'ils contrevenaient à ses ordres, il voulut que leurs oratoires et maisons d'assemblées fussent confisquées et remis aux évêques fidèles et autorisés; et il commanda de saisir et détruire leurs livres, ce qui fut le commencement pour l'autorité publique de s’ingérer dans le discernement des vérités ou mensonges physiques et métaphysiques.

Sous Constantin et ses prochains successeurs, la puissance des évêques arriva fort vite à balancer la même puissance civile qui leur donnait une investiture de la vérité divine. On le vil bien quand les empereurs s’étant portés pour un temps du côté des hérétiques ariens, un simple évêque dont l’obstination et l’ardeur,

DEUXIÈME PARTIE DE L'APPENDICE, avec l'appui des moines d'Egypte, furent la cause principale au catholicisme de se fixer où effectivement il se fixa, l'évêque Athanasc opposa aux persécutions une résistance si longue et finalement victorieuse. Il est. à croire que l’empereur Julien, dit l’Apostat, même en disposant du temps qui fut refusé à son entreprenant génie et à ses intentions pour le bien d'un empire alors matériellement très-compromis, ne serait point parvenu à rendre aux 'pontifes des dieux symboliques et aux aruspices un crédit- dont dix-huit cents évêques étaient en possession auprès des peuples. D’ailleurs ce n'était point là de quoi rétablir une république romaine; et le temps favorable en était entièrement passé. Une république religieuse des gentils en avait pris la place, qui devait, malgré tous les efforts des administrateurs et gens de guerre, amener la ruine des institutions civiles et le retour des Étals à la barbarie.

Ces évêques étaient à l'élection des peuples, mais ils ne le demeurèrent point, de façon que l’autorité spirituelle sous laquelle chacun devait se courber ne dépendit bientôt plus que du sacerdoce lui-même. De l'ordination faite sans condition de rang ou de naissance il sortit une génération spirituelle de prêtres aussi puissants que les castes des mages ou les pontifes d’Égypte.

Ils étaient célibataires, ou de plus en plus le durent être; exempts des devoirs civils, soustraits à toute juridiction pour leurs délits, hormis à celles de leurs pairs, ce qui veut dire indépendants de la loi, et formaient une hiérarchie entre eux, par quoi ils composèrent une république libre dans l'empire; et ils devinrent encore fort souvent les arbitres choisis par les parties dans les contestations des citoyens, puis les inaitres d’arrêter l’action publique contre les criminels, grâce au droit d'asile accordé aux lieux saints.

Ils étaient propriétaires ineommutablcs de biens-fonds, dont la masse allait toujours croissant, à raison de la permission qu’ils eurent par édit de Conslantin, et conservèrent toujours, de recevoir des legs des particuliers pour être à perpétuité incorporés à l'Église ou à ses œuvres temporelles.

Ils joignaient enfin au privilège de prêcher, enseigner et déter-

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miner seul» toutes vérités au monde la fonction de censeurs privés et publics par la confession et la chaire, dispensateurs de pénitence, excommunicalcurs d’impénitents jusques à mettre en interdit les magistrats et les villes entières. L’ipfaillibilité des oracles ecclésiastiques dûment prononcés mettait le sceau à tous ces pouvoirs, qu’on peut dire avoir été sans limites, puisque ceux qui les exerçaient, s’ils se contenaient plus ou moins forcés dans' certaines bornes, s’arrogeaient toujours le droit de seuls décider les-quelles homes sont justes et légitimes.

Je m’arrête à définir ces points de la domination ecclésiastique, car ils ont à la vérité treize cents ans d’antiquité au moment où j’écris, et la grande révolte de plusieurs peuples de l’Europe au dernier siècle, si ce n’est le temps écoulé, en a affaibli ou ruiné en divers pays quelques-uns ; mais c’est seulement d’hier que la paix des puissances signée en 'Westphalie a mis fin à In terrible guerre de religion que l’on dit la dernière et qui ne l’est peut-être point. Car les raisons des États catholiques subsistent toujours et gouvernent les conseils de princes très-puissants. Le sacerdoce n’a fléchi en nulle de ses maximes, et il y a des nations qui plus que jamais lui appartiennent; il a même inventé de nouveaux moyens très-efficaces de les conduire. Les princes qui ont abandonné le projet de conquérir le monde à leur religion par les armes et de l’assujettir aux prêtres, n’Ont point pour cela perdu la faculté de reprendre un plan confondu cette fois par les événements, ni l’autorité d’imposer le culte et" la foi dans leurs propres Etats s’ils le veulent ou dès qu’ils le voudront. Enfin les règles du fanatisme, l’imposition des croyances par contrainte et la confusion du crime avec le fait de ne point soumettre sa conscience à la fantaisie d’autrui, ont forme dans les âmes un tel établissement séculaire, que vous voyez autour de vous les protestants eux-mêmes se persécuter entre eux, et ceux qui étendent leur franc arbitre à l’examen de toute religion autorisée, n’oser s’en découvrir à personne. A qui ne craindriez-vous pas de montrer les pensées que je mets ici par écrit pour vous seuls?

Je veux maintenant les poursuivre, non jusque dans l’histoire de la formation ou de la chute des États qui furent la suite de celle

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grande ruine romaine, mais pour vous représenler le tableau en raccourci des attentais, des persécutions, guerres et massacres dont les annales des peuples sont pleines, depuis le temps où il est passé en règle et coutume que chacun emploie ce qu'il a de puissance ou de moyens, qu’il soit prince ou particulier, pour forcer chaque autre à penser comme lui, ou sinon à l’attaquer et vouloir le détruire. Les persécutions commencèrent dans l’enceinte de la religion nouvelle : elles naissaient de l’esprit de ses partisans, en leurs sectes diverses cl ennemies; Constantin les accrut et fortifia de tout le poids de la puissance publique, laquelle il exerça, et ses fils plus aigrement que lui, en faveur de celle qu’il embrassait, qui ne fut pas toujours la même. Un de ces derniers fit un édit contre l’ancienne religion, ordonnant la fermeture des temples et interdisant les sacrifices. Un moment les mesures de rigueur se trouvèrent ajournées, l’empereur Julien ayant porté son édit de pacification religieuse et tolérance universelle, par lequel il rendait à chaque secte son bien, la liberté à toutes personnes, et leurs sièges aux évêques qui s’étaient entre-bannis. Mais la volonté d’un homme seul ne pouvant apaiser les haines non plus que réformer les mœurs, toutes choses ne lardèrent pas à reprendre leur cours fatal; et comme le monde ne comprenait plus rien en dehors des persécutions, Julien fut déclaré lui-même avoir été un persécuteur de l’Kglise, parce qu’il avait tenté de la dépouiller du pouvoir de persécuter, et d’autre part essayé de remettre l'éducation des Romains à d’autres qu’aux sectaires qui s’en emparaient pour leur insuffler le fanatisme. Bientût après les philosophes adhérents de Julien, qui avaient rappelé les catholiques et les hérétiques de l'exil, devinrent les victimes de la fureur de toutes les sectes réunies. Réduits partout à se cacher, exterminés, forcés au suicide, on les comprit, afin de les pouvoir mettre plus sûrement à mort, dans le nombre des suspects des arts soi-disant magiques , contre lesquels il y eut, sous les règnes de Valentinien et de Yalcns une atroce poursuite, une inquisition, des tortures et des supplices qui terrifièrent plusieurs parties de l’empire. Auparavant et de tout temps les magistrats avaient dû sévir contre des misérables, ou fanatisés ou menteurs, qui abusaient la crédulité publique. Mais

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alors seulement commencèrent les procédures sanglantes et hideuses contre les prétendus suppôts du démon. Celle abomination a depuis infecté toutes les âmes, rempli d'horreur et de cruauté le monde et servi de prétexte pour perdre les hommes que leur esprit élevait au-dessus du commun.

L’édit définitif pour rendre le catholicisme obligatoire est celui de ce Théodose que vous avez vu tigurer ironiquement dans Uclironie (mais plus cruelle est l’ironie de l'histoire qui l’a surnommé grand) comme l'exemplaire dernier et malheureux des prétendants à l’empire dans une république régénérée. Sous le règne de ce Théodose, finit, avec les jeux d'OIympie, celte ère des olympiades que l’auteur d 'Vchronie a prise avec juste raison pour celle des hommes libres. La division de l’empire va devenir définitive, mais en telle sorte que les mœurs de l’Orient soient celles aussi de l’Occident, qui va se dissoudre. Les armées de Théodose sont des armées de barbares. Ils sont les maîtres de tout sous sou nom, avec les commandements qu’il leur donne et par les secours qu'il leur achète et qui le mettent à leur discrétion, par les territoires qu’ils occupent et ne quittent plus, en attendant le moment d’inonder les autres. Des généraux, des eunuques ou autres officiers de cour, des évêques; des camps de barbares, des palais où vivent sous la protection de l’étiquette orientale les princes suspendus entre l'adoration et l’assassinat; des villes où les querelles Ihéologiques sont des émeutes et les émeutes des massacres d’hérétiques ou de juifs; les peuples dans la misère, qui ne peuvent ni semer et récolter en paix, ni défendre contre le collecteur les maigres biens que le soudard leur a laissés, et les citoyens des villes capitales nourris dans l'oisiveté par les sueurs exprimées des campagnes, voilà maintenant le spectacle du monde grec et romain. Voilà l'ordre détruit des cités terrestres, dont les empereurs, qui n’en sont plus même les maîtres, livrent les tristes débris dans les mains des marchands de promesses de la cité du ciel, se chargeant quant à eux de forcer au besoin leurs sujets à croire ces promesses, à les payer, et ne croire plus jamais autre chose. C’est notre bon plaisir et volonté, disent-ils (car tel sera le style des lois désormais), que tous citoyens et magistrats s’ab-

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