‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 51 sur 80 · DEUXIÈME PARTIE DE L'APPENDICE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE DE L'APPENDICE

il” Les ordres enseignants, prédicants, confessants, etc., tels que les franciscains, en leurs nombreuses tribus, et les dominicains aux zèle et science desquels l'inquisition a principalement emprunté ses agents. C’est une vaste milice spirituelle qui s’est vouée depuis quatre siècles, à partir de l’époque où les mobiles et ressorts de la puissance ecclésiastique ont pu paraître usés, à soutenir l’oppression de la foi dans le monde, à souffler le fanatisme, renouveler les miracles, rajeunir les superstitions, fortifier les doctrines et poursuivre l’extermination des incrédules, encore plus des hérétiques.

■1° Il convient de réserver en cette énumération une classe entière aux seuls jésuites, aux plus zélés promoteurs et missionnaires spéciaux du précepte de la pure obéissance et foi passive, à ces janissaires du siège romain dont ils dirigent ordinairement en maîtres les conseils et prétendent faire un centre d’unité tel que n’en obtint encore nulle domination au monde. Ceux-là n’ont conservé des anciens moines que ce qu’il fallait d’apparences pour sauver la tradition toujours précieuse, car ils ont, au contraire de la solitude et renoncement des premiers, Une discipline qui est un esprit d’universelle ouverture à toutes choses mondaines afin de les gagner à eux et fortement enserrer. Cet esprit occupe l’intérieur des familles par la confession et direction des personnes pieuses qui désirent accommoder les voies du salut avec la satisfaction des communes passions temporelles. Il occupe les avenues des palais, et autant qu’il peut les centres mêmes des cours catholiques, en donnant des confesseurs aux princes. Il assiège l’enseignement public et tâche à s’en rendre seul maître, désirant et s'estimant capable de construire pour les âmes encore tendres un moule uniforme de pensée, et de leur insinuer pour principale religion et morale la soumission de chacun à son directeur et la remise des consciences aux mains de la compagnie. Il va du petit au grand, ne dédaigne nulle conquête domestique et étend son ambition à l’univers, que par le moyen des missions étrangères il ne désespère point de ranger à la sujétion du pape et à la sienne. Au reste, je ne veux point vous détailler, touchant cet esprit de la compagnie, des choses destinées à demeurer inscrites en l’histoire

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des doctrines Ihéologiqucs et à la fois en celle des assassinais célèbres; la divulgation desquelles vient aussi de se faire avec un éclat si grand par la publication des Petites Lettres de M. Pascal. Mais il entre dans mon dessein de vous faire apercevoir la grande conséquence et la libre et entière figure du plan de composition et direction du monde catholique, selon la plus pure pensée de cette nouvelle aristocratie sacerdotale, ou monarchie, si vous le préférez ainsi, puisque elle-même a son instrument d'unité dans l’infaillible monarque spirituel de [tome. Je songe aux missions du Paraguay et à ce vaste État indien que les prêtres jésuites gouvernent en ce moment et dont ils ont réduit la civilité, qu’ils se vantent, non sans raison d’ailleurs, d’avoir mis en la place de la vie sauvage, à un régime d’exact et minutieux commandement des personnes et mœurs sous la sanction du fouet, et d'uniforme distribution des travaux et des fruits de la terre suivant l’arbitre des Pères des missions. Voyez dans un tel gouvernement la fidèle image de ce que peuvent cl veulent faire de l’institution catholique ceux qui, opérant sans contrôle sur des Ames neuves, ontla pleine, liberté de vaquer à l'imitation de leur franc exemplaire politique. C’est en un mot nullité et néant de régime civil, et droit d’universelle dispensation de toutes les sortes de biens et de grâces, reconnu aux serviteurs de Dieu qui en reçurent les titres en ce seul titre supérieur de dispensateurs des sacrements.

Le monachisme ainsi épandu, transformé de ses origines et dirigé non plus à l'abandon, mais à l’enserrement et conduite du monde, est, à le bien nommer, l’organe de la servitude des Ames. Pensez-vous du moins avoir bonne et solide garantie contre l'esclavage des corps? Réfléchissez bien à ceci que le renoncement des consciences à leur propre direction et l’écartement des citoyens de la vie publique et de leur mutuel contrôle, livre les affaires humaines sans défense à toutes les entreprises : je ne veux pas dire seulement à l’omnipotence de ceux-là en faveur desquels ont été abdiqués les droits des personnes, mais aux entreprises même des plus méchants et abandonnés, dont les desseins et les actes ne sauraient être suffisamment contenus par un gouvernement de prédication, confession, pénitence et police ecclésiastique. Je sais

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qu’il y en a qui pensent que l’institution servile du inonde ancien a été abolie par l’œuvré de la religion chrétienne. Il en aurait été ainsi, que ce ne serait point une raison de penser que la religion des apôtres, devenue celle de Constantin et de Théodose, celle des évéques, des moines et des papes, n'a pu autoriser à une époque avancée de son cours ce qu’elle avait déconseillé en d’autres temps. Toutefois les légistes qui ont fait une élude des lois et coutumes des Romains en leur décadence, et des révolutions des mœurs en matière de régie de domaines et condition des personnes, estiment que le commun changement qui s'est fait du régime des serfs antiques à celui des serfs chrétiens, lequel consiste en ce que leurs corps sont attachés à la glèbe et que les domaines ne se vendent pas généralement sans que se vendent les hommes qui les cultivent, était commencé depuis longtemps et suivait le progrès cl la marche que voulaient les lois fiscales et les misères croissantes de l’empire, quand les prédications de charité et égalité devant Dieu vinrent s’ajouter, de la part de la religion, aux préceptes d'égalité naturelle et humanité qu’avait dès auparavant enseignés la philosophie. Ces prédications ne purent point, pour l'affranchissement de la classe des hommes qui ne s’appartenaient pas à euxmêmes, davantage que n’auraient peut-être pu ces préceptes, s’ils avaient été continués longtemps et appuyés de la grande autorité des stoïciens dans l’empire sans être joints à des réformes politiques ; car il est accordé malheureusement moins de succès qu’on ne croit d’ordinaire aux pures doctrines contre les habitudes envieillies des nations. Kn ce qui touche la douceur des traitements qu’on pourrait imaginer que les vertus prêehées de charité et humilité chrétiennes auraient pu engager les nouveaux maîtres, à savoir les barbares, à mettre en la place de la dureté reprochée aux Romains, chacun en jugera, s’il le veut, par la connaissance que nous avons de l'esprit de justice et de paix que la religion fut capable de leur communiquer, sur d’autres matières où leurs coutumes sont plus explicitement inscrites en l'histoire. Comme il n'y eut jamais ni plus de violence ni plus d'injustice au monde, ni Ames plus féroces et plus perverses que celles de ces dominateurs barbares, jamais aussi, Ton peut en être certain, les dénués

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suspendus à leurs volontés sans frein ne durent être plus misérables. Nous avons d’ailleurs de leurs lois qui nous montrent clairement ce que pesait à leur jugement une de ces âmes d'esclaves, encore que rachetées du sang d’un Dieu, à ce qu’on leur prétendait dire.

Mais je vous parle des serfs de la terre, et parce que je vous ai dit que les serfs étaient communément devenus des dépendances lises des domaines, au lieu de paraître seuls dans les marchés, comme autrefois à la suite de grandes guerres, ou selon que le comportait le vaste commerce des anciens cl le luxe inhumain de leurs maisons, vous allez croire peut-être que les serfs domestiques avaient entièrement disparu, à tout le moins à ce temps où la religion put se dire en état de commander aux mœurs, ainsi qu’elle faisait, par exemple, en matière de naissances, mariages et sépultures. Ce serait une erreur; car vous observerez premièrement que ce ne fut qu’a l’époque féodale, et après l’an mille, que l’établissement du servage de la glèbe, en sa régularité plutôt interrompue et retardée qu’avancée par la chute de l’empire et le désordre des invasions, se trouva le mode universel d’arrangement des propriétés et cultures; secondement, que le droit de s’approprier et vendre des personnes, par fait de guerre, se conserva cl constamment s'exerça selon les errements antiques, ce dont fait foi la coutume des rançons, à savoir rachats des prisonniers, lesquels, quand leurs vainqueurs ne les ont point estimés rachclables à bon prix d’argent, ont été tués par eux sur le champ dans toutes les guerres, en sorte que le manque de marchés publics où se pussent vendre les serfs était une cause d’inhumanité et privation de garantie de la vie pour les vaincus, au lieu de devoir s’imputer simplement à amélioration de mœurs et progrès de justice et de bonté chez les gens; troisièmement, que la suppression de ces marchés publics provenait du commun anéantissement du commerce et insécurité des transactions et des chemins, et de ce que les nobles hommes, vivant non point en des villes, mais sur leurs terres, avaient serfs à suffisance pour cultiver ces terres et servir leurs personnes de tout ce qui leur était utile et consommable en lieux mêmes, attendu le nombre

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