TROISIÈME PARTIE DE L’APPENDICE
mais que les événemenls ne tournèrent point à bien, se présenta dans l’offre qui me fut faite, à peine appelé au ministère, d’étre donné à l’église d’Orange; cet avantage s’y trouvant de surcroît que mon frère me devait accompagner pour occuper au même lieu le poste de notaire pour le Prince. Tout le monde sait, en effet, que la principauté d’Orange, à vrai dire enclavée dans les domaines du Roi, qui dispose comme et quand il veut du Comtat vcnaissin, territoire papal, était de droit dans la maison de Nassau et appartenait à notre grand Frédéric-Henri. Ce prince alors mineur est celui-là même qui plus tard a servi de sa tête et de son bras l’Europe entière, après avoir porté secours au peuple anglais contre la tyrannie de Jacques II, Stuart, papiste relaps, vendu au Roi de France, et comme lui convertisseur de force, autant qu’il pouvait, des âmes qu’il ne trouvait pas vénales à ses offres. Malheureusement cette situation de la principauté donnait au Roi, violateur accoutumé des droits et des traités en toutes circonstances, des tentations d’intervenir dans ce qui ne le regardait point, et de grandes facilités de ce faire, y étant surtout poussé par le fanatisme d’une partie de ses sujets. C’est ce que la suite ne nous fit voir que trop bien, et longtemps même avant l’époque lamentable où ce roi résolut que partout où son bras pourrait s’étendre et ses dragons porter la persécution et la débauche, quoi qu’il en dût coûter et de pertes pour lui-même et d'injustices démesurées, criantes, il ne tolérerait pas que d’autres que des papistes respirassent sous le ciel.
Mais je ne vous mettrai qu’en bref l’enchaînement de ces misères. Dès l’année i 000, et quand j’étais installé depuis peu dans mon ministère, le Roi, prétextant d’une mésentente entre les princesses qui exerçaient la tutelle du souverain, se rendit maître de la principauté, à la réserve du château; et ce fut déjà comme la prise d’assaut d’une ville ennemie, car nos réformés soutinrent un siège dans le grand temple, et il y eut pillages et tueries dans la cité. En cette occasion, la prépotencc royale fit démolir les bastions qui n’avaient pourtant pas arrêté les troupes de l’envahisseur, afin peut-être de mieux marquer l'injustice, et de lui donner des gages pour de futures et plus définitives entreprises.
370 ICHRONIE.
Après ce lemps, les sujets du Prince commencèrent d’êlre victimes des mêmes obsessions et mauvais traitements dont l’étaient par toute la b' rance ceux du Itoi qui refusaient de partager sa messe. On enleva des enfants des familles réformées d'Orange, à telle enseigne qu’une maison fut même fondée tout exprès en Aviguon pour les nourrir dans la foi papiste : les uns que l’on séduisit, les autres que l'on eut de vive force. Et il est bon que vous sachiez ceci, alin de prendre une idée de la jurisprudence de ces convertisseurs, en matière de responsabilité des mineurs et d'autorité des parents, qu’on en vint à décider par déclaration du Roi, en 1681, que les enfants pourraient se convertir à l’âge de sept ans. Les supplices non plus n’attendaient pas le nombre des années, pour ceux qui se montaient la tête à mépriser publiquement la messe, car nous vîmes à Orange un enfant de neuf ans, le petit Louis Villeneuve, conduit la hart au cou par le bourreau, garrotté, puis fustigé en spectacle public de la ville et de la garnison, pour quelque irrévérence commise en un lieu de culte papiste. La terreur régna pendant cinq ans sur nos réformés, car on apostait contre eux de faux témoins, s’il ne s’en trouvait point de vrais, pour affirmer qu’ils avaient manqué de respect, soit au Saint-Sacrement de telle église, en face leurs maisons, soit au Roi, qui pourtant n’était pas leur souverain ; ou qu’ils n’avaient point assez témoigné la joie de commande pour la naissance du Dauphin de France. En suite de telles dénonciations, nous eûmes des arrêts du parlement d’Orange, prononçant amendes et bannissements pour plaire à la cour. Nombre de nos bourgeois s’exilèrent, d’autres furent plongés dans les cachots, et il y en eut qui allèrent ramer sur les galères du Roi, l’un desquels y mourut bien lût, excédé de ses souffrances.
C’est durant cette période que le pauvre royaume recul par la publication du fameux édit des relaps, en l’année 1603, le premier avertissement de la révolution qui se préparait contre la liberté des églises. L’édit de Nantes avait arrêté, en son article 10, que « ceux de la religion prétendue réformée ne seraient aucunement astreints, ni demeureraient obligés, pour raison des abjurations, promesses ou serments qu’ils auraient ci- devant faits »