‹ Uchronie l'utopie dans l'histoireChapitre 70 sur 80 · TROISIÈME PARTIE DE L'APPENDICE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE DE L'APPENDICE

royaume, eux, leurs familles cl leurs biens, il y aurait punition, savoir * pour les hommes, des galères, et de confiscation de corps et de biens pour les femmes. » (Edit de 1G85.) L’auteur de l’édit avait l’audace de donner pour conclusion à cet arrêt scélérat d’esclavage définitif des proleslauts de France, la permission laissée à ces gens à qui l'Etat, le Roi, volait leurs enfants, leur culte, la protection commune des lois et le droit d’émigrer, la permission, dis-je, de demeurer paisibles en leurs maisons et commerces, sans être autrement inquiétés, jusqu’il ce qu’il plut à Dieu les éclairer (I)!

Vous savez que cette mesure prise « pour effacer la mémoire des troubles et îles maux » a fait perdre à la France, assez aveugle pour y applaudir, des centaines de milliers de Français, et des meilleurs, épuisé le royaume d’argent, ruiné le commerce, et voué à mille peines ou à la mort une infinité de personnes ou massacrées, ou pendues, ou dans les prisons, dans les galères, en Amérique, où on les a transportées et livrées aux tourments de la faim. Et les catholiques complices d'un si grand crime d’Etat n'ont pas songé qu’ils reconnaissaient au Roi l’autorité que le Grand Seigneur n’a point prise, de dire : « .le veux qu’d n’y ail qu'une religion dans mon empire ; je veux que tous mes sujets soient de ma religion! > Ils n'ont pas réllécbi que ce roi qui n’a plus ni étals ni parlements à regarder, qui a des prisons et des basses fosses où il fait pourrir qui bon lui semble, ce roi qui gouverne la religion avec des évêques de cour, desquels le bas clergé est l'esclave humilié et misérable, réduit en toutes choses à service et altitudes de valet; ce roi qui tient, ce qu’on n’avait pas vu jusqu'à ce jour, des troupes immenses sur pied, en paix comme en guerre,

(I) Qui pourrait croire que ccttc clause dérisoire de l’édit fut encore interprétée comme une reconnaissance de la liberté fie conscience ; qu’en plusieurs lieux les conversions s’arrêtèrent! Il lallut mettre l’hypocrisie de cdlé : * Sa Majesté désire, écrivit à cette occasion Louvois au duc de Noailles (nov. 1 US."»), que l’on essaye par tous les moyens de leur persuader (de persuader aux protestants) qu'lit ne doivent attendre aucun repos ni douceur cbe i eu. r, tant qu'ils demeureront dans une religion qui déplaît à Sa Majesté; et on doit leur faire entendre que ceux qui voudront avoir la sotte gloire d'y demeurer des derniers pourront encore recevoir des traitements plus fAchcux, s’ils s’opiniâtrent à y rester. » ( Sole de l'éditeur.)

dont il foule ses sujets encore plus et plus constamment que l’étranger, et dont il tire ses abominables missions dragonnes; ce roi enfin qui n’avouant ni droits ni traités au-dessus de lui, réduit en celte même servitude les villes qu’il reçoit libres et promet de garder libres (1), et s’attire, même auprès des puissances les moins scrupuleuses, la réputation et le reproche du plus grand violateur qu’il y ait de la parole donnée, expose le royaume aux extrémités les plus terribles, tant de ce qui peut advenir du gouvernement arbitraire ainsi passé en coutume du pays de France, que des représailles que l'ennemi ne manquera pas d’exercer contre les guerres injustes et entreprises de conquêtes. Et qui ne devient pas ennemi à la fin d’un peuple ainsi conduit, et consentant d’être opprimé dans ses foyers, pourvu qu’il serve d’instrument à un despote pour peser lui-même sur le monde, et appelant cela de la gloire !

Sans doute, on s’est laissé éblouir par ce grand éclat des lettres et ce rayonnement de la langue française en Europe. Longtemps encore peut-être, ceux qui ne pèseront pas toutes choses appelleront ce siècle le grand siècle, à cause du Grand Roi et de la noble langue des écrivains qu’il a gagés et qui l’ont célébré. Les continuateurs de ces panégyristes ne songeront pas à chercher dans le siècle des guerres civiles, où du moins la licence et la révolte donnaient des fruits de liberté inconnus à la tranquille servitude, lès causes et semences réelles de tout ce qui est venu fleurir à la cour et que nous voyons déjà se flétrir à ce taux soleil. Encore

(1) L’auteur, à cet endroit, fait évidemment allusion aux cessions ou réunions faites à la France de villes et de provinces dont les libertés et privilèges, reconnus par leurs anciens souverains, ou même réservés et stipulés dans les traités, en Alsace, eu Lorraine, dans les Flandres, vinrent se noyer dans l'universel despotisme. Nos historiens ont cru trop facilement que toute réunion au royaume, et tout fait de centralisation en conséquence, n’avaient pu être que progrès pour l’humanité. Ils ont pensé, il est vrai, à la révolution française qui allait venir; mais ils ne se sont pas dit, ou du moins ce n'est que depuis peu qu’ils commencent à se dire, que la centralisation de l’ancienne monarchie, conservée à travers tous les changements de gouvernement, deviendrait un obstacle insurmontable â tous les progrès attendus de la révolution, et, de plus, un moyen persistant de tenter le retour l'ancien régime après les différents moments de convulsions. (Note de l'éditeur.) *

TROISIÈME l'AUTIE DE L'APPENDICE. 3SI

moins se demanderont-ils quel spectacle de grandeur et de vertus, et quelle littérature, aussi belle, aussi sereine, aussi pompeuse peut-être, mais plus ouverte aux sincères et libres pensées, aurait pu offrir au monde une France mère de tant de beaux génies et de grands caractères, que l’oppression papiste a étouffés, quand la persécution ne les a pas exterminés, si cette forte nation, se laissant toucher à la voix, aux larmes et au sang de ses martyrs, avait eu tout entière le courage de briser le joug de scs prêtres et de rendre à la liberté tant de victimes du fanatisme, tant d’âmes qui doivent apprendre à se tenir debout. L’Angleterre, qui a fait cela, n’a pas eu ensuite à s’agenouiller devant ses rois. Toutefois comment peuvent-ils, ces mêmes panégyristes à qui l’on ne défend pas d’être sensibles aux pompes du « grand siècle », si l’on devait les considérer en elles-mêmes, comment peuvent-ils ne pas les opposer aux misères du peuple? Les splendeurs de la cour, les somptueuses constructions de Versailles, les représentations théâtrales, les nobles exercices des poètes, tout ce monde artificiel a un triste pendant : c’est la souffrance du paysan ruiné par la guerre et l’impôt, qui vil sur le sillon et meurt dans la tanière, mal racheté de l’abêtissement par l’institution du prêtre ; et c'est l’emmaillottcment de toutes pensées de l’homme et de toutes aspirations à la vie libre, en un système de liens sacerdotaux et royaux qui doivent tout perdure à la longue. Ni les courtisans, ni les poètes pour la plupart n'ont ressenti mieux qu’indifférence pour ces maux, ni pour une persécution dont ils osaient bien croire que prolitait le royaume, et dont, à la vérité, certains d’entre eux tiraient parti pour s’enrichir, obtenant du roi le don gracieux des biens conlisqués de leurs proches! Que dire de l’horrible froideur montrée par ces adorateurs de la mammone d’iniquité, devant les cruautés qui souillent et ensanglantent le royaume? On ne saurait oublier que, durant que les nobles filles de Saint-Cvr, élèves de la douce Mainlenon, interprétaient par la déclamation et le chant, devant la cour ravie, les pieuses et tranquilles créations du génie, les malheureux réfugiés, à qui tout ordonnait de sortir et que l’on empêchait de sortir, périssaient l’épée à la main, dans la neige des montagnes, ou sur de frêles barques, livrées à la

3H2 l'CHROME.

lempêlc, ou marchaient à pied, à travers mille insupportables douleurs, dans la chaîne des galériens, pour aller s'assurer de leurs yeux, à Marseille ou à Dunkerque, de combien la charité des esclaves turcs surpasse celle des maîtres chrétiens. Eileursjcuncs enfants, leurs mères et leurs femmes gémissaient dans les couvents, étant confisqués de leurs corps, comme, parlait l'édit, pour être mieux et plus sûrement instruits dans la religion des bourreaux de leurs pères, de leurs lils et de leurs époux !

Les bourgeois des villes eux-mêmes, il serait inutile de le nier, j’entends le plus grand nombre de ceux qui se disent catholiques, et se montrent férus des avantages de l’unité forcée de la foi dans le royaume et pénétrés des mérites de la raison d’Élat, ont partagé jusq'u’à ces derniers temps l'éblouissement de la cour et du monarque, et cédé au prestige de la gloire. Peut-être commencent ils à en revenir. Mais leur étrange insensibilité vis-à-vis de nos misères, leur connivence avec nos persécuteurs, les bas conseils qu’ils nous ont donnés en toute occasion (I), ne sont guère il l’honneur de leur nation. On sera longtemps à oublier les réjouissances qui furent ordonnées à Paris par la police, et qui se propagèrent comme une traînée dans le royaume, à la nouvelle controuvee de la mort du noble roi Guillaume, dans le moment même que le misérable Jacques H s’apprêtait à prendre ses quartiers cl tenir une cour à Saint-Germain. On a brûlé, pendu, écorché, écartelé dans les boucheries, et fait porter en enfer par des diables, les

(I) Les bas conseils! Les bourgeois n’étaient pas seuls à les donner. Croirail-on qu'un des plus grands seigneurs de ce temps, un homme alors cl encore à présent renommé par dessus tons pour sa liante vertu, le duc de Montausier, enfin, écrivant à Jean Itou, protestant réfugié, osait écrire ces mots en post-scriptum : « Si vous reveniez, comme je le souhaite » (à savoir en France et au catholicisme), « M. le chancelier m'a assuré que vous trouveriez encore des avantages considérables. Me les néglige » pas. » On peut lire la belle réponse de Itou dans scs mémoires publiés par M. F. Waddington, t. I, p. 211. Au reste Mniitamner passait pour avoir abjuré lui-méme par ambition, étant amoureux de mademoiselle de Rambouillet. Il est facile de croire qu’il avait obéi en effet, dans sa conversion, à des motifs du genre de ceux qu'il recommandait : jVe les néglige* pas'.

On peut voir sur le même sujet, parmi les documents de celte époque, des lettres de Louvois que nous jugerions volontiers ironiques, avec nos sentiments d'aujourd'hui, si nous ne savions très-bien quo, dans l’espèce, elles ne peuvent

Page 1