TROISIÈME PARTIE DE L’APPENDICE
prince l’intérêt de la religion et la volonté de Dieu, et auprès des sujets la volonté du prince : ce qui fait aussi qu’il lui faut des princes très-puissants, très-dévots à son service, et bien résolus de persécuter en sa place . Cet indigne sophisme, colporté par toute la France, nous fut donc offert à nous aussi, pasteurs et théologiens d’Orange, par des casuistes de la compagnie de Jésus et autres, mais qui eurent soin de l’appuyer, coinmô partout ailleurs, de l’autorité de la cavalerie (I).
clergé de France do 1GG0 à 1G85. On la trouvera dans Roussel, Histoire de Louvois, t. III, p. i37. ( Sole de réditeur.)
(I) Au sujet de cct « indigne sophisme » il faut citer un des traits curieux des Mémoires d'un protestant condamné aux galères de France , p. 357-362. l'n père Garcin, prédicant des galères, soutient à Jean Marlheile, le jeune martyr auteur des mémoires (il avait seize ans quand on le conduisit au bagne) que les réformés ■ ne sont point persécutés pour cause de religion ». Us sont, dit ce bon supérieur des lazaristes, persécutés, l’un pour s’étre trouvé dans une assemblée que le Roi a défendue, l’autre pour avoir voulu quitter le royaume malgré ses ordres, un troisième pour avoir déclaré au prêtre, étant malade, qu’il voulait vivre ou mourir dans la religion réformée, ce qui est également contraire aux ordres du Roi, lequel veut que tous ses sujets vivent cl meurent dans la romaine... Mais toutefois, réplique Jean Martticilc, si tous ces gens veulent ouïr la messe ils seront délivrés ; sinon, ils demeureront dans l’esclavage? — Sans doute, répond le père Garcin; et c’est ainsi, reprend Mariheite, qu’ils ne sont point persécutés pour cause de religion!
Voici le sentiment de Bossuet sur ce sujet (Lettre à M. de Yrillac, avril 1G8G) : « J’ai vu dans une lettre que vous écrivez à mademoiselle de Vrillac que la vraie église ne persécute pas. Qu'entendez-vous par là, monsieur? Entendezvous que l’Église par elle-même ne se sert jamais de la force? Cela est trèsvrai, puisque l’Église n’a que des armes spirituelles. Entendez-vous que les princes, qui sont enfants de l’Église, ne se doivent jamais servir du glaive que Dieu leur a mis en main pour abattre ses ennemis ? L’oseriez-vous dire?... Ne voyez-vous pas clairement que vous vous fondez sur un faux principe? Et s’il était véritable, c’était donc les ariens, les nesloriens, les pélagiens qui avaient raison contre l’Église, puisque c était eux qui étaient les persécutés et les bannis, et que les princes catholiques étaient alors ceux qui persécutaient et qui bannissaient; et à présent encore les catholiques qu'on punit de mort en Suède et en tant d’autres royaumes auraient raison contre ceux qui se disent évangéliques, et chacun à son tour aurait raison et tort : raison en un endroit et tort en un autre; et la religion dépendrait de ces incertitudes... Considérez seulement s’il est vraisemblable que Dieu qui a permis qu’il y eût tant de profondeurs dans l’Écriture, et que de là il soit arrivé tant de schismes entre ceux qui Gmt profession de la recevoir, n’ait laissé aucun moyen a son Eglise de les pacifier ; de sorte qu’il n’y a plus de remède aux divisions que de laisser croire chacun à sa fantaisie, et conduire par là insensiblement les esprits à rindiffé-
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Durant les fêtes de la première de ces terribles années qui datent de l’édit, et depuis celle de Pâques, il y eut dans la principauté une affluence extraordinaire des réformés que l’interdiction des exercices, plus lard les dragons, chassaient du Yivarez, du Dauphiné, de la Provence et de bien d’autres lieux plus éloignés, et qui venaient nous demander la communion à travers d’infinies souffrances, ensuite nous restaient, comptant sur les secours que nous leur pouvions donner, au moins sur la liberté
rencc îles religions, qui est le plus grand de tous les maux... Si les chrétiens, quand ils ne seront pas d'accord sur le sens de l'Écriture, ne reconnaissent une autorité vivante et parlante, à laquelle ils se soumettent, l’Église chrétienne est assurément la plut faible île toutes les sociétés qui soient au monde, la plus exposée à d’irrémédiables divisions, la plus abandonnée aux novateurs et aux factieux. »
Le vrai destinataire de cette lettre était le réformé Jean Itou (foyer, ses Mémoires) dont le marquis de Vrillac n’était que le préte-non), et qui n’v répondit que bien faiblement, empêtre qu'il était lui-méme dans les vieilles traditions de l'intolérance. Pour nous qui en trouvons les formules singulièrement franches et instructives, nous ne voulons qu’en tirer quelques leçons pour nous confirmer dans l'opinion que nous avons toujours eue de la faible différence qu’il y a au Tond entre la logique religieuse du • grand évéque • et celle que l’école de Joseph de Maistre professe avec éclat.
Scion Bossuet, Dieu a mis aux princes le glaive en main pour abattre le» ennemis de l'Église, ce qui fait que, s’ils croient eux-mémes cela, étant d'une autre Eglise que la catholique, ils peuvent et doivent persécuter les catholiques.
Selon Bossuet, pour que chacun n'ait pas raison et tort à son tour et que la religion ne dépende pas de ces incertitudes, il faut que la force impose la reigion. Il ne resterait plus qu'à savoir comment on fêta pour assurer à l'action de la force plus d'autorité et d'unité qu’on ne peut en assurer à la religion mémo ou aux ■ armes spirituelles. »
Selon Bossuet, la guerre aux croyances et aux opinions est l’unique moyen de les pacifier. La paix, c’est la guerre.
Selon Bossuet, dès que chacun croira • à sa fantaisie • nul ne voudra plus croire, cl, en d’autres termes, il n'y a croyance qui vaille que celle qu’on tient de l'habitude ou de la force qui vous l'imposent. Toutes les religions possibles qui ont la force en main, ou la coutume pour elles, peuvent évidemment invoquer ce précepte au même titre, et les Chinois font bien de lapider ncs missionnaires.
Enfin , selon Bossuet, la société catholique qui veut, cela u’est pas douteux, n’êlre pas une société • faible », doit aviser à se donner nue • autorité vivante et parlante. » Où s’arrêtera-t-elle dans sa recherche d'une parole et d'une autorité que rien ne puisse diviser ? Nous le savons aujourd'hui.
(.Vote de l'éditeur.)
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de leurs âmes. Les faux rapports faits à la cour sur les effets de celle affluence des protestants servirent d’abord de prétexte à une invasion qui, par l’amas des crimes prémédites qui la suivirent, cessa bientôt d’avoir besoin d'en invoquer aucun. Ces milliers de pauvres misérables étrangers étant premièrement expulsés par arrêt du parlement, et pour aller tous, errant par les chemins et les montagnes, à la rencontre de leurs destinées diversement sombres ou mortelles, il y eut promesse de Grignon et autres officiers du roi de respecter nos droits. Mais après cela les villes d’Orange, de Courtliezon et Jonquièrcs se virent investies par les dragons de Tessc. Ceux des ministres qui essayèrent de fuir furent arrêtés et bientôt jetés dans des basses fosses. Les temples furent démolis, même avec la mine, afin d’aller plus vite et répandre mieux la terreur, et les dragons, logés suivant l’ordre de la cour(l) chez les protestants, et chez eux seuls, après les premières scènes de désordre et de pillage, firent de nos maisons le théâtre de cette méthode des conversions par menaces, mauvais traitements et tortures inlligées de toute imagination, pour laquelle une telle réputation est venue à leur prince et à leur nation par toute l'Europe (ï). Ah! si quelques-uns de ces hommes qui
fh Voir la lettre de Lnuvois à l'intendant Marillac, en date «le mars 1081, quatre ans avant le retrait «le l'édit «le Nantes; il n*y est encore question que de loger chez les prolestanls * le plus grand nombre » des cavaliers : • Si suivant une répartition juste, les religioonaires en devaient porter dix, vous pouvez leur en donner vingt, et les mettre tous chez les plus riches des religionuaires, prenant pour prétexte, etc. » Il y eut ensuite des hésitations, ordres et contre-ordres donnés, jusqu’à ce que, sous la pression des intendants les plus zélés, on se fixât à l’idée de ruiner d’honneur et de biens des familles réformées, en installant à leurs foyers les soudards avec permission de tout faire. Il arriva souvent que les hommes étant en prison, par exemple ceux qui ayant promis de se convertir n’allaient pas assez vite à la niesse, les femmes restaient seules à la maison avec les dragons. ( Sole de l'éditeur.)
(2) On pourrait croire que les ordonnateurs des dragonnades se bnmamnt à compter sur la licence des soldats, connue en clTet ils avaient bien raison de tabler là-dessus. Mais ou se tromperait, car on vit celte chose inouïe de la licence expressément commandée. Louvois écrit ceci en novembre 1685 : « Le roi a été informé «le l’opiniâtreté «les gens de la R. P. H. de la \illc de Dieppe, pour la soumission desquels il n’y a pas de plus sûr moyen que d'y faire venir beaucoup de cavalerie et de la faire vivre diei eux fort licencieusement... Vous ne devez garder à leur égard aucune des mesures qui vous oui été pres-
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donnent du fond de leurs cabinets ces ordres froidement cruels pouvaient faire l'effort de descendre de leurs fausses grandeurs, par la pensée, aux rangs communs de l'humanité, imaginer leurs familles dispersées dans l’ouragan de la persécution, leurs enfants en fuite, arrêtés, mis aux galères, pendus, leurs femmes cloîtrées, données en proie à la haine fanatique des nonnes et au zèle convertisseur des abbesses, et quelque vieux père demeuré seul à la maison, sur un lit d’agonie, au milieu des insultes et dans le tumulte de jour et de nuit des cavaliers, obsédé, aux seuls moments de repos, par les olfres corruptrices et les vains propos théologiques d’un évêque infâme, peut-être prendraient-ils une plus juste idée du rapport qu’il y a entre l’édit d’un prince auguste sur son trône et les crimes des plus bas scélérats de la terre. Ce supplice des malades qu’on n’ose ou qu’on ne peut jeter en prison sans risque de mort toute prochaine, et qu’on torture à domicile, c’est celui qui fut infligé à notre patriarche d'Orange, le ministre Chambrun, qui in’en fit à moi-même, et depuis au monde entier, le récit véridique, en son livre des Larmes de Pinelon. Étant resté dans sa maison parce qu'il avait la jambe cassée et soutirait en outre des intolérables douleurs de la pierre à la vessie, pendant que scs collègues étaient dans les cachots, il reçut d'abord du comte de Tessé promesse de ménagements sur ce qu’il était gentilhomme, puis, sur sou refus de se convertir, menaces d’être exécuté rigoureusement. Et, dit M. de Chambrun, « il lut homme de parole à cet égard. Sans être louché d’aucune compassion de l’étal où il m’avait vu, il envoya chez moi, dans moins de deux heures, quarante-deux dragons et quatre tambours qui battaient nuit et jour tout autour de ma chambre pour me jeter dans l'insomnie et me faire perdre l’esprit... Dans peu d’heures ma maison fut toute bouleversée, toutes les provisions ne suffirent pas pour un repas, ils enfonçaient les portes de tout ce qui était sous la
dites, et \ous ne sauriez rendre trop rude et trop onéreuse la subsistance des troupes chez eux... Au lieu de vingt sous par place et de la nourriture, vous pouvez en tirer dix fois autant, et permettre aux cavaliers le desordre nécessaire pour tirer ces gens-la de l'état où ils sont et en faire un exemple dans la province... » (Sole de V éditeur.)