TROISIEME PARTIE I)E L'APPENDICE
clef, et faisaient un dégât de tout ce qui leur tombait sous la main. Mon épouse lâchait de subvenir à tout avec un courage intrépide... Elle essuya toutes les insolences qu’on se peut imaginer. Les menaces, les injures de p..., de c... et d’autres, mille discours d'impudicité que ces malheureux prononçaient à tous moments... La nuit ne fut pas venue que les dragons allumèrent des chandelles par toute ma maison. Dans ma basse-cour, dans mes chambre?, on y voyait comme en plein midi, et l’exercice ordinaire de ces malhonnêtes gens était de manger, de boire et de fumer toute la nuit. Cela eût été supportable, s’ils ne fussent venus fumer dans ma chambre pour m’étourdir ou m’étouffer par la fumée du tabac, et si les tambours avaient fait cesser leur bruit importun pour me laisser prendre quelque repos. Il ne suffisait pas à ces barbares de m’inquiéter de cette manière, ils joignaient à tout cela des hurlements effroyables, et si pour mon bonheur la fumée du vin en endormait quelques-uns, l’officier qui commandait, et qu’on disait être proche parent de M. le marquis de I, envois, les éveillait à coups de canne afin qu’ils recommençassent à me tourmenter... » Après des tourments de celte sorte, longtemps prolongés, qu'on ne suspendait quelquefois que dans la crainte de voir le malade passer tout à fait en quelqu'une des pâmoisons qu’il avait, on transporta ce martyr de diocèse en diocèse pour le soumettre aux voies de douceur des évêques, dont l’un crut un moment se pouvoir attribuer l’honneur de l’œuvre des dragons dont les travaux alternaient avec les siens; mais il n’en fut rien finalement. Si M. deChambrun était mort dans les mains de ses persécuteurs, après quelques paroles de faiblesse aussitôt retirées, et qu’il eût refusé, ce que certainement il eût fait, les sacrements des papistes, on aurait pu feindre qu’il les avait reçus ; car le mérite en était grand auprès de la cour; ou si la feinte n’eût point été possible, par le trop grand nombre des témoins, on aurait pu intenter le procès comme relaps à son cadavre, line déclaration du roi contre les nouveaux convertis portait que ceux qui auraient refusé les sacrements durant leurs maladies seraient condamnés premièrement aux galères, avec confiscation des biens, s’ils venaint à guérir; secondement, s’ils mouraient, seraient traînés sur
re.HRONIE.
la claie, ou déterrés s’il y avait lieu, et jetés à la voirie. C’est ce qui s’est fait quelque temps en certaines provinces, telles que Lorraine, Champagne, Bourgogne, etc. (I). A Metz même, où la réforme pouvait se croire plus qu’ailleurs des garanties, le peuple épouvanté put voir entre beaucoup d’autres, hommes et femmes le corps nu d’un vieillard.de quatre-vingts ans jugé et condamné et traîné sur la claie avec les intestins auprès, qu'on avait arrachés auparavant (2). Des peuples entiers de quelques villes tombaient sous le coup de telles horribles ordonnances, que les tvrans les plus détestés n’ont jamais surpassées; car il y avait des cités que la terreur des dragons « convertissait » en masse, en vingtquatre heures de temps; et celles-là se trouvaient tout d’un coup peuplées de gens en passe d’ètre punis comme relaps. On peut bien juger, en effet, de ce qu’il y avait à faire fonds sur la bonne qualité des professions de papisme obtenues à telles enseignes. Notre ville malheureuse d’Orange fut du nombre de ces dernières. Ses ministres emprisonnés, desquels j’étais, et le principal d'entre eux soumis aux mêmes tortures qui se répétaient dans toutes les maisons, une assemblée générale des citoyens fut réunie, en
(1) Nous avons dans la France protestante, t. X, p. 133, une liste de ces cadavres condamnés et exécutés. Elle ne contient pas plus de soixante et quelques noms, parce qu'on s'aperçut bientôt que l’Église tirait plus d’infamie que de prolit de ees sortes de procédures. En revanche les listes des galériens, des déportés et des prisonniers d'État, quoique nécessairement incomplètes, dans le même ouvrage, sont interminables. Que sqrail-ce si l'on pouvait faire 1« dénombrement des fugitifs qui trouvèrent la mort en cherchant l'exil?
( Sole <le l'éditeur.)
(2) Voyez la Persécution de l'Eglise de Mets décrite par le sieur Jean Olry,
notaire royal, Hanau Ifi'JO, rééditée par le pasteur Olhon Cuvier, Paris 18.V.I, p. 102-108. Jean Olry fut déporté en Amérique, sa femme et ses deux tilles confisquées de corps et mises au couvent. A Mets, on vit un garçon de seize ans pendu avec son père et deux autres personnes, un homme et une femme, qui les avaient aidés A fuir. Il y avait eu conversions en masse dans cette ville, sous l'action toujours efficace des dragons. Mais ensuite il avait fallu envoyer un missionnaire botté pour forcer les nouveaux convertis à la messe, où ils n'allaient pas. C’est le chevalier, plus tard marquis, due, maréchal île Uoufilers qui se chargea de cette mission. Ce grand homme de guerre, alors gouverneur des trois érécliés, assistait de sa personne, entouré de ses gardes et des principaux magistrats, aux catéchisme* auxquels étaient contraints d'envoyer leurs enfants les pères de famille qui ne voulaient pas recevoir une seconde fois les dragons à leurs foyers (Olry, p. 128i. (Xote de l'éditeur.)