TROISIÈME PARTIE RE L’APPENDICE
laquelle se fit une commune abjuration de la religion réformée, sous promesses toutefois de concessions et adoucissements dans le culte, mais qu’on ne songea pas un seul instant à tenir. 11 fallut donc que tous ceux qui ai 'entendaient point se courber entièrement sous les fourches caudines des jésuites et des autres bons pères, tenues par les dragons, recourussent à des moyens de fuite. On ne saura jamais quelles peines et quelles misères attendirent les malheureux qui prirent ce parti, ni le nombre de ceux qui trouvèrent la mort. El ce qui fut à Orange en ce temps fut partout aux portes de villes et aux frontières du royaume.
Pour moi, voyant venir en partie les événements, non pour m'en mettre à l’écart, me connaissant le devoir de soutenir et consoler jusqu’au bout nos frères, mais pour songer à la sûreté des membres les plus tendres de ma famille, j'avais pu faire passer depuis quelque temps ma femme avec mes filles et mes nièces en Hollande, usant pour cela des facilités et du prétexte d’une parenté que ma femme avait dans la maison de M. de Starenbourg, alors ambassadeur de L. il. P. en cour de France. Je les sauvai d'un long supplice, et les plus jeunes au moins des séductions que le papisme, en ses couvents, est habile à mettre en œuvre et composer avec les mauvais traitements. Mes fils avaient refusé de s'éloigner, jusqu’au dernier moment que je leur ordonnai de partir avec mon frère, que j’ai dit ci-devant avoir été notaire à Orange et qui, malheureusement pour nous tous, demeura trop longtemps à se persuader qu’il n’y avait nulle raison de rester ferme à son poste qui ne le cédât aux raisons de fuir, depuis la situation faite aux sujets du Prince et aux protestants. Dans la nuit même de l’investissement de la ville par les dragons de Tessé, mon frère avec deux fils qu’il avait cl les deux miens put gagner les champs, et de là, sans trop de dangers dans un pays qui lui était bien connu, les montagnes du Dauphiné. Mais il fallait par après quitter le royaume, et les passages des frontières étaient gardés. La troupe infortunée, à laquelle s’étaient joints d’autres fugitifs, et à la fin des femmes même, dont on n’avait pu refuser la compagnie, fit marché avec un guide qui devait la conduire par des chemins sûrs dans les Etats du duc de Savoie. Cet homme dont les
CCH ROME.
exigences s’élevèrent à proportion du danger et du besoin (|u’on avait de lui, et au delà beaucoup de ses premières demandes, étant imprudemment refusé, trouva plus avantageux de vendre ceux qu’il avait promis de sauver. Il soupçonnait plusieurs d’entre eux de n’élre pas saus biens. Or les édits, d’une part, portaient la peine de mort contre ceux qui favoriseraient l’évasion des protestants, et d'une autre part assuraient les bardes et effets des religionnaires en fuite à ceux qui les arrêteraient ou les dénonceraient. Une autre déclaration royale accordait aux dénonciateurs la moitié des biens des dénoncés. De tels encouragements publics à la trahison multiplièrent en tous lieux les crimes (1). Le guide infidèle de nos fugitifs ameuta donc contre eux une troupe de paysans, les uns simplement avides et les autres échauffés par les prédications papistes, qui les vinrent assaillir en armes, nuitamment, pendant que certains allaient éveiller les soldats d'un poste peu éloigné. Dans une si terrible extrémité, on mit l'épée à la main et il y eut du sang versé. Mon frère blessé tout d'abord d’un coup de. feu. avant d’avoir même songé à se mettre en défense, fut porté par ses lils jusqu’à une chaumière, où ils ne tardèrent pas tous trois à être livrés. Ce martyr est mort des suites de sa blessure à Grenoble, avant que
(1; Le tlraine que l'auteur nous rapporte en termes concis s'est reproduit mille fois dans ces années de 1685 à 1689. On en trouve, par exemple, un récit tout semblable quant aux principaux points, dans les Mémoire » de Dumont de Dostaquet, gentilhomme, normand, écrits par lui-mêine en Irlande cl en Angleterre, où ils ont été retrouvés. Bostaquet fut marié trois fois et eut au moins vingt enfants, dont la postérité existe en France et en Angleterre. Lors du retrait de l'édit de Nantes, il se débattit, gagna du temps et linit, comme la plupart des familles normandes de ses proches et amis, par signer une promesse de conversion, sous la menace des dragons. Ne pouvant se résoudre à la rendre effective, il prit le parti de la fuite en 1687. L'ne troupe de trois cents personnes, au nombre desquels étaient sa mère, très-âgée, sa soeur, sa nièee, son gendre, ses enfants, fut attaquée peudaul qu’elle attendait sur les galets de Saint-Aubin le vaisseau qui devait la prendre. La trahison parait avoir été principalement du fait d'un certain Vcrtot d’Aiibeufqui avait assemblé une troupe de paysans pour s’opposer à l'embarquement; et c'était de la part de ce gentilhomme une simple entreprise de pillage. Bostaquet blessé dans la lutte cl forcé de fuir, parvint à se sauver de château en château ami, portant sa blessure jusqu'à la frontière de Flandre. Il entra au service du prince d'Orangc et fut à la bataille de la Boy ne. A la suite du procès qui