TROISIEME PARTIE l)E L'APPENDICE
fût instruit le procès de cette troupe malheureuse. Mes deux neveux ont été condamnés aux galères à perpétuité, quoique n’étant pas sujets du Roi, comme en effet ils prouvaient ne pas l’ôtre, pour avoir voulu quitter le royaume à main armée; et tous deux sont morts des traitements inhumains que leurs corps ne purent endurer. L’un de mes fils, encore vivant, a partagé leur condamnation, sur ce que n'étant ftgé que de seize ans il se pouvait dire en quelque sorte excusable de s’ètre armé en compagnie de ses parents. Mais comme un paysan avait été tué dans la mêlée, au moment de l’attaque qui dispersa la troupe des fugitifs, avant l'arrivée des soldats qui les arrêtèrent presque tous, il y eut peine capitale pour plusieurs, et mon fils ainé fut de ceux qui subirent la mort qu'on peut appeler ignominieuse, mais seulement quand elle n'est point reçue pour la conscience, et comme un gage de la gloire céleste.
Pour moi, je ne vous entretiendrai point de mes souffrances, elles sont légères auprès de celles de mes nobles fils. Porté longtemps de cachot en cachot, obsédé tour à tour mais non pas tenté par des évêques et des colonels de cavalerie, je fus enfin tiré du chûteau de Pierre-Encise, grâce à l’intervention des autorités de Hollande qui firent représenter «à la cour que je n’étais ni sujet du roi ni
naquit de* celle échauffourée, il y eut six femmes rasées et cloîtrées, deux hommes condamnés à trois ans de galères; dix, contumaces, aux galères à perpétuité, une femme contumace au couvent ;'i perpétuité Confiscation des biens, après prélèvement des amendes. Nous avons le jugement, divers rapports sur l’affaire cl autres pièces de procédure. Ce qui nous frappe et nous parait instructif, c'est le contraste du ton visiblement apologétique des rapports envoyés à la cour, et duquel ressortent les dispositions les plus favorables envers la famille persécutée, avec la cruauté forcée des conclusions judiciaires : couvent et galères. Lai faveur, partout ailleurs si puissante, ici ne pouvait plus rien. La sœur et la nièce de Rostaquet furent en effet cloîtrées, et persévérèrent dans leur religion, au couvent des Nouvelles Catholiques do Rouen. Sa mère, octogénaire, obtint de demeurer libre, à force de démarches, en donnant caution d'un catholique pour ne pas quitter le royaume. L’n drame épisodique louchant se rattache à l'action principale. (Mémoires de Itostaquet , p. 177.) G* sont les aventures d’une enfant, lille de Rostaquet, que l'on fait sauver de Dieppe en la descendant du haut du mur de ville, qu’on embarque, qu'on égare à la suite d'une tempête et d'un changement de direction dit navire, et qui se retrouve enfin iuespcréincnt en Hollande dans les bras «le son père. (Note de l'éditeur.)
IU.HRONIE.
môme appartenant à la principauté d’Orange par mon origine. Ce fut à la paix de Kyswick, il y a douze ans, que j'obtins ainsi la liberté, sous la condition de quitter pour jamais la terre de persécution, la terre de mes ancêtres.
J’ai écrit les lignes précédentes dans la solitude de ma vieille maison d’Amsterdam, mon fils aîné, mon frère et mes neveux étant morts pour la foi, ainsi que je l’ai dit, et mon dernier fils étant monté sur les galères du roi, où je sais que grâce à Dieu et malgré sa jeunesse, sa conscience chrétienne a résisté courageusement aux obsessions et aux mauvais traitements.
On aura de quoi juger, à quelques traits que je veux rapporter, des misères qu’on ne saurait ni nombrer ni décrire qu’il a souffertes durant vingt-sept années de cet esclavage où il gémit encore, auquel une mort cruelle a du moins soustrait ses germains. Car ayant été conduits à Paris après leur condamnation, à cause de certaines conjonctures du procès de fuite à main armée, dans lequel il y eut diverses gens impliqués, et des croisements de juridiction, ils furent enfermés dans l'affreuse prison delà Tournelle, qui est le lieu de cette ville où les condamnés aux galères attendent le départ de la chaine. Ils ont été vus là par des personnes pieuses, de celles qui ayant succombé au cours de la persécution, tâchaient de se rendre leur faiblesse moins reprochable en secourant par des œuvres de charité leurs frères dans les tourments. Cinq cents malheureux, s’il y en a ce nombre, y sont enchaînés en une môme salle souterraine, ronde et fort spacieuse, rangés les uns près des autres, en telle sorte que dans une posture à demi-renversée, mais sans pouvoir ni se coucher entièrement, ni s’asseoir, partie de leur corps soit libre de porter sur le carreau, leurs tètes
CCH R OS IE.
à tous étant prises dans des colliers de fer. Ces colliers sont tenus par de courtes chaînes qui s'attachent tontes à de grosses poutres de bois où vingt têtes à la file peuvent ainsi s’appuyer. C’est après quatre mois d’un tel supplice que soixante de nos martyrs, en la compagnie de plusieurs centaines de criminels, quittèrent la Tournelle pour traverser toute la France à pied, traînant ensemble la chaîne à laquelle leurs fers étaient rivés. Au mois de décembre 1GH7, que cette chaîne s’arrêta pour sa première étape àCharenton,sur le soir, les hommes furent dépouillés et enfermés tous nus dans une cour close de hauts murs, dans la neige fondante et- la fange, durant deux heures que prit la visite de leurs vêtements et saisie de tout ce qu’ils auraient pu célersur eux à ce commencement de leur voyage. L’un de mes neveux tomba malade sitôt après, et mourut en peu de jours dans une charette où le capitaine de la chaîne avait été contraint de le faire monter, ne pouvant obtenir que ce corps exténué marcbiU. On doit savoir que de la manière dont toute l'affaire de la chaine est arrangée, son conducteur trouve plus d’avantage à laisser des morts en route, desquels il est quitte pour tirer procès-verbal des curés les plus voisins tpii ont charge des cadavres, qu’à porter des malades sur les chariots dont la dépense est mise à son compte. Il arrive de là que les hommes les plus épuisés sont accablés de coups jusqu’à ce qu’ils tombent, leur faiblesse mortelle étant facilement réputée mauvaise volonté. Le second de mes neveux survécut, aussi bien que mon fils, à ces intolérables souffrances d’une marche qui, malgré la descente du Hhône sur des bateaux plats, ne fut pas moins que d’un mois entier : les corps accouplés portant leurs chaînes sous la pluie et dans la boue, pourrissant la nuit dans le fumier pour s’y réchauffer, rongés parles poux et la gale. Ils montèrent à la lin tous deux sur le^ galères de Marseille, après avoir vu périr je ne puis dire quel nombre de réformés et de leurs autres compagnons de misère. Mais mon neveu, à son tour, était réservé au martyre, car ayant été longtemps bàtonné et laissé pour mort, à cause qu'ayant la garde de la bourse commune des réformés, il refusait avec constance de faire connaître à leurs bourreaux les personnes charitables de la ville qui s’entremettaient pour faire passer les