TROISIEME PARTIE DE L'APPENDICE
secours d'argent de l’étranger dans les galères, il ne fit depuis que languir et mourut plus d’un an après sans avoir jamais recouvré la parole. Telles sont donc les douleurs que mon plus jeune fils, encore de ce monde, a contemplées, et endurées depuis notre séparation funeste (1).
J'ignore s’il me sera donné de revoir ce fils bien-aimé, encore qu’on me fasse aujourd’hui concevoir quelque espérance, sur ce que la reine Anne, à la sollicitation des cours du Nord et des autres Puissances protestantes, dont le réfugié M. le marquis de Rochegude a recueilli de place en place les demandes, après d’infinies démarches et peines, interviendrait auprès du Roi enfin humilié, pour obtenir la délivrance des martyrs. J’attends, avec beaucoup d’autres malheureux réfugiés leurs parents, les elTets du zèle de ce simple particulier, qui travaille ainsi à réparer l’impiété des oublis des négociateurs de la paix pour les Puissances protestantes à Ryswick et à Utrecht (2).
Une consolation que je trouverais, dans cette misère de ma vie parvenue à l'extrême déclin, s’il y en avait pour moi de possibles hormis en Dieu et au retour de ce (ils, c'est que les senlimenls d’entière tolérance et universelle charité qu’on me connaît depuis ma rentrée en ce pays de Hollande n’ont point nui à la bonne renommée de ma foi chrétienne, non plus qu’au libre exercice du ministère sacré qui m’a été conservé; ce que j'attribue à la constance que Dieu m'a prêtée dans mes longues épreuves et
Voyez sur le régime des galère» el sur la chaîne des galériens, les Mémoires de Martheilc, surtout aux pp. 3(5*340. (Xotc de l'édileur.)
(2) La demande de la reine Anne à Louis XIV, provoquée par les autres nations réformées, et la délivrance des forçats pour la foi sur les galères de Marseille, en dépit des obstacles et tracasseries de tout genre suscités par les missionnaires lazarisles, sont des faits de l’année 1713. (Voir les Mémoires de> Jean Marlheilc.) Nous ne pouvons savoir si le fils de l’auteur de cette dernière apostille de riîrhronie à l'adresse de la postérité sortit vivant de cet enfer, ou s’il mourut peu après des suites du supplice qu’il avait souffert. Nous ignorons même son nom. S’il survécut à son père, en tout cas il u'ajouta rien du sien aux manuscrits, qui durent passer en des mains étrangères après l’extinction de cette famille malheureuse. Le respect des héritiers probablement, ensuite l' indifférence les ont heureusement conserves jusqu’au moment où le hasard les a mis sous les yeux d’un lecteur capable d'y prendre intérêt.
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à l’horrible persécution durant laquelle il n’a pas tenu aux ennemis de la conscience que je ne tombasse aux rangs des apostats par crainte ou par faiblesse.
Je. sais par les communications que j’ai pu avoir, et dont je rends grâces à la charité des correspondants des banquiers d’Amsterdam à .Marseille, que mon fils, en refusant les offres des scélérats convertisseurs des missions, n’a pas seulement obéi à l’honneur qui nous défend de vendre à quelque prix que ce soit le consentement apparent de la conscience à des vérités prétendues, cl d’apposer notre signature au mensonge, mais qu’encore il croirait manquer à ce qu’il doit à Dieu s’il consentait à prendre pour sa Parole, qu'il connaît, les impostures papistes. Mon (ils étant donc un chrétien, je lui dois compte, ministre moi-môme du Christ, des motifs que je me suis trouvé de lui transmettre, au cas que Dieu permelle qu’il en prenne connaissance, le recueil entier des manuscrits à la suite desquels j’écris présentement ces pages. J’ai quelque temps hésité, je l’avoue, sachant bien que les pensées de mon père, et celles surtout du maître de mon grand’père, ne pourraient manquer d’ètre accusées de libertinage, et les feuilles qui les contiennent d’ètre irrémissiblement vouées au feu par tout conseil de nos pasteurs auquel on les soumettrait. Et peut-être ce qu’un héritage de famille a de sacré, pour qui estimerait à bon droit n’en être que le dépositaire, n’avait point de quoi prévaloir contre la crainte de nuire au particulier héritage de la foi du père au lils. Mais j’aperçois, y regardant mieux, d’autres fortes raisons que je veux consigner ici, de ne point supprimer des œuvres où se marque la haine vigoureuse de l’injustice, mais au contraire de les léguer fort fidèlement à mes descendants.
Je confesse ingénument que le livre A Uchronie, s’il ne porte peut-être point d’attaque directe contre la possibilité des vérités évangéliques, ne laisse pas d’expliquer toutes sortes de moyens humains de leur naissance et de leur établissement, et nous fait voir une indifférence, et connue une ignorance affectée, au sujet de ce qui pourrait encore demeurer de foi légitime en une parole révélée, après qu’on aurait faille départ juste et rigoureux de tout l'alliage humain cl naturel, et puis de la corruption née des super-
TROISIÈME l’A HT I E DE L’APPENDICE, slitions et de la fanatique lyrannie.il est donc asse? manifeste que l'auteur, au milieu de la sanglante intolérance publique et du secret déchaînement athéiste de son temps et de son pays, ne voyant plus, à bien parler, de religion nulle part, avait du perdre toute croyance en la vérité et mission d’une Église du Christ. D'une autre part, la force de la haine et du mépris qui s’exhalent des termes de cet auteur, toutes les fois qu’il pense à l’établissement mondain du christianisme, à «on esprit oppresseur, à la triste métamorphose des croyances en décrets, puis des martyrs en bourreaux, et à la sacrilège alliance du glaive et de la croix, est telle, qu’elle rejaillit nécessairement du catholicisme sur l’évangile même, puisqu'il est constant que le second a été recouvert par le premier dans l’histoire, et qu’il devint comme impossible, après quelques siècles, de discerner l’œuvre de la grâce d’avec celle des persécuteurs, ou l’institution de Dieu d’avec le théâtre de l’inquisition et des bûchers. Néanmoins, ce qui marque très-clairement l’intention profonde de I ’Uclironie en ceci, et la justice de l’écrivain qui finit par ne pouvoir méconnaître la sainteté d’une foi chrétienne dans la sphère des âmes unies librement à la vérité, c’est ce qu’il feint être arrivé à l’issue dé ce moyen âge écourté de son invention, quand il rapporte que l’église du Cbrist, autrefois proscrite civilement à cause de ses usurpations du domaine civil, et rejetée dans l’Orient, rentra sans opposition dans le monde européen, après que le progrès des temps et des pensées des hommes l’eût enfiu dépouillée en quelque pays de son levain d’intolérance, et purifiée de la partie superstitieuse et odieuse de son mystère.
Quant à ce tableau des principes et des faits du vrai moyen âge, ajouté par mon père, en contrepartie des tableaux fictifs de VUchronie, son esprit, que je ne veux point d’ailleurs me permettre de sonder, était plein de tant d’horreurs et de mensonges qu’il avait à disposer en forme compendieusc, et tellement pénétré, que, soit la pente naturelle de ses pensées, soit artifice de l’écrivain, il semble que nulle place libre ne lui demeurât pour rapporter ce qui pouvait s’étre produit au monde, durant ce temps, qui fût selon la grâce ou selon la nature non souillée, et non point défi-
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guré par de subtiles et fausses sciences, déshonoré par la basse crédulité, haïssable aux meilleurs à cause des persécutions. Ce devrait être une leçon pour toute personne capable d’entendre YUchronie et la suite qu’y a mise mon père, de voir combien tout ce qui peut s’appeler foi sincère et œuvre de Christ en nous est recouvert et masqué, dans la marche des choses humaines, je dis des choses religieuses, pour l’observateur e! pour l’historien qui ne se paient point de mots et n’ont pas l’esprit obscurci par l’autorité des jugements imposés. Ce masque sanglant et lugubre que les siècles ont porté, le papisme l’ayant tenu pour l’aspect véritable et juste de la religion et du bien public, il est facile de connaître à l’empire des croyances et de la politique papistes, usurpé et continué violemment d’ùge en âge, si nos auteurs se sont trompés, ou s’ils ont bien vu, et clairement, ce qu’ils nous ont dépeint.
Cet enseignement à tirer de leurs écrits, quelle qu’en soit la pensée secrète à l'endroit de la religion, ou même le venin du premier, si l’on voulait à toute force en juger ainsi, cet enseignement est assez précieux pour être conservé. Jamais peut-être on ne vit figurée avec des couleurs plus sincères, ni combattue au fond par des raisons si palpables, encore que sans aucun génie, mais par la seule vertu de la fiction où l’on s’attache, la doctrine de la contrainte religieuse, et cette commune et corruptrice pensée d’un établissement politique de théologie obligatoire, où la grâce et la foi trouvent leur tombeau. Nulle part, si j’en crois ma mémoire, vous ne trouverez présentée, sous cet aspect d’un renversement des faits qui ont été, la thèse du franc arbitre, qu’un tel renversement met en œuvre. Cette espèce de plaidoirie contre le système des fatalités de l’histoire me parait bien propre à nous prémunir contre une erreur à laquelle toutes nos églises ont un penchant marqué, à cause des opinions de nos premiers réformateurs touchant la prédestination, lesquelles se sont introduites dans la plupart de nos confessions de foi.
Vous parler ainsi, c’est assez vous dire que, dans la querelle qui s’est émue récemment entre nos ministres, et qui nous menace d’un nouveau déchaînement de l’esprit de persécution, je me range
TROISIÈME PARTIE DE L'APPENDICE, du côté d'Arntinius et des remontrants, non-seulement quant au principe de pleine tolérance et charité, et à la faculté d'interprétation de la Sainte Écriture par les simples particuliers, mais encore en rejetant la damnation préétablie, l’irrésistibilité de la grâce et l’imputation du péché aux créatures naissantes, cotjnme des imaginations de la pire espèce. Ceux qui liront sans prévention ce peu que mon grand-père, en son récit, a rapporté des thèses de son maître — ce peu mais qui fournit de vives lumières, — iront peut-être plus loin dans la pensée d'une réforme de toute la théologie que nous tenons d’une tradition sans vraie autorité divine, et ne seront pas éloignés de regarder, ainsi que je le fais moi-même, cette partie de nos dogmes en lesquels s’étalent des contradictions qu'on ne saurait lever, comme n’étant que des inventions de l'Ecole et non point des révélations de l’auguste Vérité aux Pères des Conciles.
Mais tout cet enseignement n’est pas encore à la portée d’un grand nombre, et il n’est point à espérer que le livre d ’Uchronie puisse être utilement ou sûrement présenté au monde avant plusieurs générations. Auquel de nos amis oserais-je le communiquer? Pierre Bayle, ce grand homme que nous avons perdu naguère, nous laisse une œuvre extrêmement hardie pour son temps, humble toutefois si l’on considère les ménagements auxquels il s’est condamné. Mais que d’injures a vomies contre lui le dogmatique Jurieu! Et Bayle est appelé sceptique, parce qu’ayaul mis aux prises, en sa dialectique, les doctrines de ceux qui prétendent tout savoir, il a montré qu'elles se détruisaient les unes par les autres. Toute la philosophie est cartésienne, c’est-à-dire platonicienne avec Malebranche, Alexandrinc avec Spinoza, dit l’athée, qui ne nous parle «pie de Dieu, fataliste encore avec Leibniz, et obscurcie en outre par bien des considérations mondaines. Je vois poindre quelque lueur du côté de l’Angleterre; est-ce une aurore, et la fin de ce siècle entendra-t-elle l’annonce du jour? La religion répudiera-t-elle enfin ses dogmes d’oppression, soidisant révélés, et la philosophie, non moins ambitieuse et tenace, ses doctrines de contradiction, soi-disant évidentes? Une certaine fausse alliance de la théologie et de la philosophie convenues, pour
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tenir les esprits dans la sujétion, fera-t-elle place à une liberté saine et qui s’exerce à mieux qu’à ces négations arbitraires, téméraires, suite commune de la révolte à découvert ou de celle qui est forcée de se cacher?
La défaite et l'humiliation du Grand Roi devant la coalition européenne pourraient préparer aux peuples un avenir meilleur, après tant de guerres du siècle dernier et du nôtre, où la politique des Puissances a pris prétexte de la religion, et tiré du fanatisme une partie de ses instruments. Toutefois ni la persécution n’a rendu ses armes, même dans les lieux les plus favorisés, ni le principe du papisme ne songe à s’abandonner lui-même, ni la politique pure ne doit changer beaucoup ses procédés, si l’on en juge aux levons de droit de gens que donnent les philosophes les plus éclairés et les mieux intentionnés de nos jours, puisqu’il y parait encore des traces de barbarie si profondes et un tel asservissement aux habitudes d'esprit des citoyens et à la raison d’Élat des princes! Il est donc bien à craindre que l’équilibre des Puissances continue à être sujet à des ruptures et rétablissements périodiques, sans beaucoup de fondement à l’espoir d’une fédération future des États, telle que l’a rêvée l’auteur de YUchronie. Qui sait môme si l’entreprise de la monarchie européenne ne pourra point se reprendre dans la suite, et avec plus de succès, au bénéfice de quelqu’un des peuples maintenant victorieux, ou de celui-là même qui vient à présent d’être vaincu? Je dis au bénéfice, mais à vrai dire à son dam, et pour le plus grand malheur de l’Europe entière, qui se verrait ramenée par l’unité de l’administration à celle de tous les pouvoirs, y compris à la fin le spirituel, et vouée en conséquence à l’universel abaissement des âmes.
Ce qu’on a dit si souvent dans les états monarchiques, afin de s’y mieux opposer à la Réforme, que son esprit est un esprit républicain, est une vérité qu’il ne me convient pas ici de déguiser. Comment ne seraient-ils pas des républicains dans toutes leurs dispositions secrètes, tout en accordant ce qu’on doit à la puissance de la coutume et à la présente incapacité des peuples, ou de la plupart d’entre eux et des plus considérables, à s’adminis-
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trer d’eux-mèmes, les hommes qui apprennent de leur religion à juger selon leur propre judiciaire, à se régler par leurs propres volontés, la grâce de Dieu sauve seulement, et à ne point consentir de maîtres à leurs âmes sur la terre ni pour se faire mener au ciel? Il est donc fort à croire que si, d’une part, les rivalités des Puissances tournent décidément et de plus eu plus au désavantage des papistes, et si d’une autre part l’esprit de la Réforme, en se sécularisant, en revêtant des formes non plus de religion seulement, mais de philosophie et de politique, pénètre dans les Étals catholiques pour y désagréger les forces que le fanatisme prèle en ces pays-là à l’alliance du sacerdoce et des princes, nos descendants assisteront à quelque vaste mouvement semblable à celui qui a tout ébranlé dans l’avant-dernier siècle. Mais des révolutions plus universelles que tout ce que nous avons vu, une émotion des peuples les plus turbulents de l’Europe, s'arrachant cette fois à fond, et non pas seulement en l’élite de leurs plus fiers génies et plus fermes consciences, à des habitudes de mille ans, enfin l’effort nécessaire pour vaincre et déraciner du sol même où il s’est enfoncé profondément ce qu’il y a de plus résistant au monde, un pouvoir de prêtres, tout cela ne peut aller sans de grands bouleversements qui traînent après eux une longue anarchie. Je ne sais si le moment serait favorable, même alors, pour livrer aux méditations des esprits troublés parla lutte et aveuglés de tant de passions diverses, les pensées consignées dans notre livre de famille et mises à l’adresse des sages. Car le sage devra se tenir longtemps à l’écart (I). Jusqu’à ce jour, le fanatisme fut son prin-
(1) Le naijeà l'écart! Est-ce bien le martyr de la persécution du Grand Roi qui parie ainsi, lui qui cil confessant sa foi sur la paille des cachots de Pierre- Encise a maintenu la liberté religieuse contre la proscription dont un peuple entier se faisait complice, lui dont le frère et les neveux ont tenté de s'évader du royaume A main armée, et dont le Ris rame encore sur les galères royales ! Comme ministre de la parole, n'a-t-il pas, outre le devoir de défendre sa conscience, celui de travailler par tous les moyens légitimes à l'affranchissement, de la conscience d’autrui et de l’Ame du peuple? Mais le martyre même, c’est bien vainement qu’on le nie, on ne le sait que trop par expérience, le martyre, après que les premiers temps d’exaltation sont passés, a pour effet un certain affaiblissement de la victime qui a survécu. Ceci est vrai d’un peuple, d’un parti, d’une religion persécutée, quand la persécution a été assez dure et assez
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cipnl ennemi; mais après même que le fanatisme aura désarmé trois champions reprendront la cause perdue. Ce sont l’habitude,
prolongée. Je ne pourrais m'expliquer autrement, par exemple, l'attitude humiliée et les airs de victime que le protestantisme a toujours gardés en France depuis que l’état civil lui a été rendu, et encore après que des constitutions lui ont conféré l’égalité nominale avec son cruel persécuteur. L’ardeur prosélytique et la méthode agressive contre les « superstitions papistes », en elle-même fort légitime, et qui d’ailleurs serait juste par représailles, ont fait place aux allures timides et résignées de gens qui n'existeraient que par simple tolérance, et qui le sentiraient trop.
Le sage <i V écart! Ce n’était certes la pensée ni du • P. Antapirc » ni de son disciple immédiat. Celui-ci s’était retiré de la lutte, on peut le croire, comme il est digne et moral que s’en relire tout homme oblige de subir dans sa conviction nouvelle, s’il l’étalait, le discrédit d’uu démenti donné à des opinions anciennes et toutes contraires, surtout si elles furent ardentes. Mais qui donc obligeait le flls, et surtout le petit-fils de ce disciple, à tourner si ce n'est en prudence mondaine, au moins en isolement philosophique la réserve douloureuse du père? Le dernier, après sa sortie des prisons de France, vivait dans un temps et dans un pays où Locke avait publié librement scs vues sur le christianisme et sur lu tolérance, et où l’armimamsuie accoutumait les esprits à l'expression publique de doctrines parfois très-hardies. Nous autres, où eu serions-nous si le notaire au Châtelet avait inculqué au jeune xVrouet la maxime du sage à l’écart ? si Mousseau s'était confiné dans la musique, et ainsi des autres? Et pourtant ces hommes ont bravé des dangers fort réels de l'espèce la plus terrible. 11 est bien à regretter que l'un des dépositaires de nos manuscrits, au commencement du xviu® siècle, n’ait jugé digue d'aucun risque à courir, et pas même de celui de l'inopportunité, l’avantage de joindre aux théories appelées à faire l'éducation de la pensée publique jusqu'à l'heure de la révolution française, et encore après, un mémoire à consulter aussi important que celui qui combat le déterminisme historique par le plus instructif de tous les paradoxes. Mais le successeur de notre anonyme alors très-àgé et affaibli a dù, quel qu’il ait été, subir l'influence du siècle apaisé où Spinoza lui-même écrivait ces lignes, en tête du livre terrible dans lequel il inaugurait la critique des livres saints :
« Je ne recommande pas ce traité au vulgaire; il ne lui plairait point. Je sais avec quelle ténacité les âmes défendent ce qu’elles 'ont embrassé sous ombre de piété. Je sais aussi qu’il est également impossible de guérir le vulgaire de la superstition et de la peur... Je désire donc que mon livre demeure étranger à ces lecteurs qui, sans utilité pour eux-mêmes, portent préjudice aux libres philosophes ”... »
Guérir le vulgaire de la superstition et de la peur est une œuvre fort ardue, et qu’il faudrait entreprendre pourtant, ne fùl-ce que pour futilité de la phi-
* Tract ati'S theologigo-politicus, in çuo ostenditur liberlatem philosophandi non tantum salm pietate et reipublicar pace posse concedi : sed eandem nisi cum pace reipublicœ, ipsague pietate tolli non posse; Prvfalio, sub fui.