CONCLUSIONS
La longue série des spécimens étudiés dans ce travail prouve combien ont été patientes et fructueuses les recherches de nos explorateurs dans les possessions françaises du Congo. Le nombre des Mammifères dont ils ont ainsi enrichi les collections du Muséum, s'élève à 386 individus, appartenant à 105 espèces nettement différenciées qui se répartissent elles-mêmes entre 58 genres distincts. De ces 1 05 espèces, 9 étaient nouvelles pour la Science ; ce sont : 3 Singes, Colobus Thollonï (A. M.-Edvv.), Cercopithecus Brazzœ {A. M.-Ed\v.), Cercocebiis agilis (A. M.-Edw.); 1 Lémurien Galago (Hemigalago) anomurus (nob.); 1 Carnivore, CrossardiKs Dybowskii (nob.) et 4 Rongeurs, Dendromys Pecilei (A. M.-Edw.), Sleatomys opiums (nob.), Golunda Dybowskii (nob.), Mus [Malacomys] longipes (A. M.-Edw.), ce dernier ayant donné lieu à la création d'un nouveau sous-genre i^/(f^/«- ■comys (A. M.-Edw.). Beaucoup d'autres espèces étaient d'une extrême rareté, mal connues, quelques-unes même dont la validité contestée restait à l'état de problème. Dans ce cas particulier se trouvaient principalement Colobus Pennanti (Wat.), Cercopithecus ascanias (Àud.) parmi les Singes, et Bdeogale nigripes (Puch) parmi les Carnassiers. Le nombre satisfaisant de spécimens en parfait état mis à ma disposition m'a permis, non seulement de restituer à ces espèces le rang et l'indépendance qui leur étaient dus, mais en même temps, d'entreprendre la revision de certains groupes, celle des Colobes roux^ celle des Cercopnthèqiies à tache nasale^ et celle des Galagos^ cette dernière parue dans un autre travail.
Enfin, l'étude approfondie des autres espèces déjà bien connues a donné lieu à des aperçus multiples et intéressants sur le plus ou moins de stabilité de leurs caractères propres,
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sur les affinités plus ou moins élroites qu'elles ju-éseulenl avec des espèces voisines, et nnalemcnl sur TiMendue de leur aire de dispersion sur le conlinenl africain.
La somme des faits aecjuis de celte étude me paraît sul'lisante pour me permettre d'esquisser à i;rands traits, dans ces conclusions, quels sont les caractères propres à la faune mammalogique de nos posses,'i}ofiM /'ranr/dses de f Afrique centrale^ par quels traits fondamentaux elle se distingue de celles des contrées limitrophes, et quels sont, d'autre pari, les liens plus ou moins étroits qui les unissent. J'ai cru devoir diviser ces conclusions en autant de paragraphes correspondant aux divers ordres de Mammifères que nous avons étudiés ; ce qui me permettra de faire mieux ressortir les (litTérences parfois considérables que présentent des espèces d'un même ordre, d'une même famille ou d'un même genre, dans leurs aptitudes à franchir les obstacles qui s'opposent à leur dispersion, suivant leur degré d'adnjdalion à telles ou telles conditions d'existence, à tel ou tel milieu.
r PRIM.VTES (1).
Dans une noie publiée récemment (2), j'ai signalé l'existence d'une véritable province zoologique simienne limitée, à l'Ksl par le cours inférieur du Niger, au Nord par le Sahara, à l'Ouest et au Sud par l'Océan, et coïncidant géograpliiquement avec ce que les auteurs nomment la (îuinéc supérieure. Eu elTet, aucune des espèces de Singes (3) que l'on rencontre dans les bassins du Sénégal, de la Gambie et de la Casamance, et dans les régions englobées dans l'immense
(1) Pour cet ordre voir les quatre premières cartes-vol. III, p[t. i;i8, 170, 226, 238.
(2) Bull, du Mus. d'Hist. nat., fasc. 3, p. 98, 1895.
(3) F^e Chimpanzé seul doit être excepté. Le Troglodytes nigcr en elTet a été observé à Libéria et à la Côte d'Or aussi bien qu'au Gabon; mais, comme nous l'avons vu, la question de Tonité ou de la pluralité spécilitiue de tous ces Chimpanzés n'est pus encore résolue, et peut-être ceux de la Guinée supérieure sont-ils réellement distincts de ceux de la Guinée inférieure?
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boucle que forme le Niger depuis sa source jusqu'à son embouchure, n'a jamais été signalée à l'Est de cette grande artère africaine qui oppose à la dispersion de ces animaux une barrière infranchissable. Il en est de môme du Congo; ce ileuve arrête et sépare les divers Quadrumanes disséminés sur l'une et l'autre de ses rives, et limite au Sud une seconde province zoologique, dont la faune simienne difïère aussi bien de celle de l'Angola que de celle de la Guinée supérieure. Plusieurs espèces de Quadrumanes, propres h la région de l'Angola, se sont trouvées comme fourvoyées dans les collections de nos explorateurs du Congo. L'une d'elles était inédite, Colobus Tholloni (A. M.-Edw.); l'élude de trois autres présentait quelque intérêt, soit au point de vue de leur synonymie à débrouiller : Colobus angolensis (Sel.) CercopithecAis ascanias (Aud.), soit au point de vue de leur habitat à confirmer : Cercopilhecus rynosurus (Scop). Pour ces diverses raisons, j'ai cru devoir leur accorder une place dans ce travail, mais en ayant soin d'indiquer avec précision leur provenance sud-congolaise.
Celte seconde province zoologique simienne, correspondant en partie à la Guinée inférieure des auteurs, se trouve parfailomcnl délimitée, au Sud par le Congo, à l'Ouest par l'océan Atlantique et le cours inférieur du Niger, au Nord par les plaines du Soudan et parle Sahara; mais elle reste complètement ouverte vers l'Est. Aussi devait-on s'attendre à ne pas trouver dans sa faune celle indépendance absolue qui caractérise celle de la Guinée supérieure, dont les barrières hydrographiques et désertiques, en parfaite continuité, ne laissent aucune issue et empêchent toute évasion comme toute invasion. Les ohstacles orographiques sont loin d'être aussi infranchissables pour les Singes que les larges cours d'eau; certaines des espèces que nous avons eu à étudier, Colobus (juereza (Hiipp.), Ccrcopitliecus sabœus (L.), se rencontrent aussi bien sur les pentes élevées que dans les vallées; aussi voyons-nous ces deux types, et avec eux le Papiodoguera (Puch. et Sch.), que l'on croyait spéciaux au Nord-
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Ksi (lo r.\IVi(|iio, IVaiicirir s;ms mille (lifliciillc les l'aihlcs replis (le l(>ri'ain (iiii srpnrenl lo bassin du Nil, do roux du lac Tchad ot du ('ongo,oL |>arlc Kordolaii, 1(> Dai loiir cl h» .Niani- Niam, se propaj^ervcMS rOiiesl. jusiiu'à une dislance assez lapprooli(''e des côles roni;(>laises de l'Allaîiliiiue. A eùlé do ces espèces il convienl de i'ani;"er le Ccrcopilhcnis lîr(izz;v (A. M.-Ktl\v.) dont plusieurs individus (•aplur(''s dans le Kavirondo à l'KsI du lac Vicloriaoi\l, pai- l(Mir |)rovenance, rendu moins In polliélicpie Tidenlilé |)résnmée de celle (>spèco avec le Ccrcopilhccus iic(//rcti(s [Schlc^.]. D'aulres types, lels que la variété rousse du Ccrcop'ithecus i)0(]on'ias (lîenn.) à dos unicolore, C. Krxlohcm (Sel. nec Uahll).), le Ccrcopif/iecKS ?}kfifa/i,'i (Ij.) el le (^crcorr/ms at/i/is (A. iM.-Edw.) monli-ent une cerlaine tendance à s«Mlii'iger vers l'Kst, et parcourent peul-èire loule l'immense forêt é(iuatoriale, pour ne s'arrêter (ju'à sa lisière ori(Milale an pi(Ml des derniers conlreforts de la lii;ne de j)arlap,e des eaux des deux bassins Congo-Nil, h l'exemple du (\'rcor('/>us albificna (Or.) et des l'Iiimpan/és, signalés par Sclnveinfurlh dans le Niam-Niam, 7V. Sc/nvcinfurt/n (^(îigl.), parl{. Indun dans le Marungu, 7V. iiif/rr vai'. marungoHsis (Noack), et par Kmin-Paclui dans le INIonbullu. Knfin d'antres espèces, jilus sédenlaires, resleni conlinées dans les foi-êls voisines du littoral ; ce sont celles (pii donnent à la tanne simienne de nos i)OSsessions IVancais(»s du Congo, son cacliet spécial. Ces types, sont : pour les Anthropomorphes, le Ciorille, soit la forme typique du Cia])on, soit la variété G. îuai/cmd (Al. el l>ouv.) qui païaît plus spéciale aux forêts des bords du Ouillon ; pour les Colobes, (\ Pcny/^///// (Wat.), C. sataixis (Wat.) ; pour les Cercopithèques^ C. ccp/ufs (L.), C.pof/otiias (Henn.) typique; i)oui"les Cercocèbes, C. col/aris ((m\) ; pour les Papions, le Mandrill P. monuon (E. GeolT.). H est ;\ remarquer qu'aucun de nos voyageurs n'a recueilli de dépouilles de (\'rcoptlhccu.'< niouK (Schreb.), espèce nettement localisée dans le Cameron et représentée dans le Gabon et le Congo, [)ar le Ccrcopithecus pogonias (Uenn.) et ses variétés Erxlcbcm (Dabi.) et nigripcs
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(Du Cliail.). On doit donc, de ce fait, admettre pour certaines espèces sédentaires, congénériques et étroitement alliées, des aires d'habitat distinctes et parfaitement délimitées, divisant celte grande province de la Guinée inférieure en des sortes de petites circonscriptions analogues à celles que M. Jentink a tracées pour certains types propres à la Guinée supérieure tels que CercopUhecm- petau?'2sta (Schreb.) confiné dans la Côte d'Or, et Cercopithecus Buettikoferi (Jent.) absolument spécial au Libéria.
Malgré les assertions de Schlegel(l) et de Johnston (2), qui signalent le (lercopllhecm leucarapyx (Fisch.) comme très abondant dans le Congo, je doute que cette espèce puisse être rapportée avec quelque certitude à la faune de nos possessions congolaise.^. Aucun de nos nombreux voyageurs, depuis plus de vingt ans, n'en a recueilli la moindre dépouille, ce qui me porte à supposer qu'il en est de la Guenon à diadème comme du Malbrouck, qu'elle ne dépasse pas le Congo au Xord. Au contraire, l'existence du Talapoin {Miopithecus) au Sud du Congo dans l'Angola ne me paraît rien moins que certaine ; celte assertion ne s'appuie que sur un seul fait, celui d'un exemplaire recueilli par d'Ancbieta à Ambacca, un peu au Nord du Coanza. Les preuves authentiques de la présence de cette espèce au Gabon sont plus nombreuses; et l'on peut citer à cet égard, outre l'individu recueilli par Buccholz (3) à Dongila, deux autres sujets des collections du Muséum, provenant également du Gabon; l'un rapporté par Aubry-Lecomte, l'autre par le \y Franquet. Enfin, aucun spécimen n'est venu confirmer l'existence très hypothétique de la variété Ceicopilltecus diana ignïtus (Gr.) (4) au Congo. '
En résumé, les représentants de la faune simienne de la Guinée inférieure, ou plutôt de la province zoologique com-
(1) Schlegel, Mus. Pays-Bas. Simise, p. 83, 187G.
(2) Johnston, The river Congo, p. 387, 1884.
(3) Buccholz, Peters, Monalsber. Akad. Berlin, p. 471, 187G. (4r) Sclater,. Proc. Zool. Soc. London, p. 25o., 1893.
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prise enlre le Niger et le Congo, peuvent être répartis dans deux catégories. La première comprend les espèces absolument spéciales à cette région, soit sédentaires et occupant des circonscriptions restreintes près du littoral, soit d'allures plus vagabondes, et se dispersant à des distances plus ou moins grandes dans l'intérieur, mais restant toutes localisées sur le versant Ouest de cette partie de l'Afrique comprise entre le Congo et le Niger. La seconde catégorie renferme des types beaucoup moins nombreux, àlai-ge dissémination géographique et communs aux deux versants Ouest et Nord- Est de l'Afrique. De ce côté seul la province simienne entre Congo et Niger est ouverte aux incursions de quelques espèces; à l'Ouest et au Sud, elle est complètement fermée.