L. c. Passibus bine aliquot, spatio scjunctus iniquo
Tranquillam vitam ducere Rufus aœat.
avaient été obligés d’abandonner la place. L’Italien Pierre de Ravennc, longtemps professeur de droit à Greifswald, et son fils Vincent, l’Anglais Richard Crocus, qui cherchait à répandre l’étude du grec en Allemagne, ne devaient pas être plus heureux. Il n’y avait rien à espérer pour cette faculté nouvelle au milieu des sept arts de la vieille université. Le noble comte de Nuenar, chanoine de Cologne, faisait de vains efforts pour introduire l’ennemi dans la place; Jacques Hogstraten, prieur de l’ordre redoutable des dominicains , ainsi qu’Arnold de Tongres et Ortuinus Gratius, professeurs à Cologne, la défendaient rudement et , portant même la guerre dans le camp ennemi , inquiétaient , jusque dans Heidelberg , le vertueux Wimpheling, cher à la jeunesse à cause des graves leçons qu’il lirait pour elle de l’explication de saint Jérôme et des Pères de l’Eglise.
Hutten ne pouvait se plaire longtemps dans une pareille ville. Il y prit en haine cette gymnastique de l’esprit qui consistait à soutenir le pour et le contre, à fulminer le syllogisme, à provoquer son adversaire, à l’attendre, à l’écraser entre ses prémisses et ses conclusions (1); formes vaines qui, dans l’oubli des vieilles doctrines où elles avaient leur fondement, rappelaient, avec l’élégance de moins, l’école des sophistes de la Grèce ; il fréquenta plus volontiers Sébastien Brandt (2),
(1) V. præf. ad neminem, t. 2. Qui nos docuerunt colonienses et syllogismis fulininarc, assumere, rcsponderc, conclusiones sustinere, arguere pro et contra , etc. etc.
(2) Brantus ab iis pauluni scmolus considcl oris ,
Quigerniana nova carmina loge facit.
Barbarie!» contra pugnaci Bcbelius ore Non sine victuro nomine castra locat.
dont la Nef en pleine mer portait vers tous les rivages les fous dont elle était chargée, Henri Bebel, l’ennemi redoutable de l’incorrection et de la barbarie, et suivit surtout les leçons de Rhagius Æsticampianus qui , pendant quelque temps , sans exciter le soupçon , enseigna les langues anciennes à Cologne.
Mais bientôt les théologiens de la ville ayant accusé celui-ci d’avoir exalté la poésie aux dépens de la théologie, les poètes anciens aux dépens des modernes, et malgré la défense d’un juriste et l’intervention de l’électeur même, ayant condamné le novateur à dix années d’exil pour fait de contravention aux statuts de l’université (1), Hutten suivit l’exilé à Francfort sur l’Oder où Joachim, électeur de Brandebourg, fondait alors une université sur le conseil d’Eitelwolf von Stein, cet ancien protecteur du jeune Hutten, devenu un des plus intimes serviteurs du prince (2).
Hutten assista, le 27 avril de l’année 1506, à la consécration de la nouvelle université par le chancelier Dietrich de Bulau , évêque , le recteur Conrad Wimpina , théologien, et le doyen Publius Vigilantius, philosophe. Quoique âgé seulement de dix-huit ans , il y fut reçu maître-ès-arts libéraux , et paya cette généreuse hospitalité en consacrant les premiers essais de sa muse latine à l’éloge de La Marche, dont les arts venaient augmenter les richesses, pièce de vers qui eut l’honneur d’être
(1) V. Ep. obs. vir. Ed. m. t. 6. p. 107.
(2) Tous ces détails sont empruntés en général soit auï Epislohe obscurorum, soit aux élégies de Hutten trés-instructives sur l'histoire littéraire dis temps.
jointe dans les actes de l’université à celle que Vigilantius avait faite pour la fête de la consécration (1). Là , sous les yeux de l’ami de son enfance Eitelwolf , protégé surtout par le frère dè l’électeur, Albert, Hutten {>assa deux années dans la compagnie d’hommes voués à l’étude, et écrivit sa seconde pièce de vers , Y Exhortation à la vertu (2), entête du Tableau de Cebes, publié en 1507 par son maître, Rhagius. Deux années après, vers 1 508 , on ne sait pour quelle raison , il reprit ses courses aventureuses, mais s’exposa cette fois à des misères que ses élégies nous permettent à peu près de suivre à la trace.
Jeté d’abord par un naufrage sur les côtes de la Poméranie , après avoir parcouru sans doute quelques villes de la Prusse, obligé de mendier sa nourriture de maison en maison et de passer les nuits froides devant des portes sourdes à sa voix (3), il arriva dans la ville de Greifsvvald , qui s’honorait de posséder une université et avait compté parmi ses maîtres Pierre de Ravenne et son fils Vincent , pour y souffrir des maux encore plus grands.
(1) . V. l’éloge delà Marche, p. 6, L 1 :
Terra ferai frugum fœcundas concipit artcs ,
Hic , sua qui doceant carmina , Phœbus liabet.
(2) V. de Virtute elegiaca exliortatio. 1. 1, p. 7.
(3) V.Quercl. 1. 1, élégie VIII.
Orecibum petii peregrinas pauper ad ædes,
Nec puduit luteas sollicitare casas.
Ante fores somnum gelida sub nocte petivi ,
Vix raro surdns jussus inire doiuos.
More viros nostro potuissem quærcre doclos,
I mpediit cicplam pcstisamara tiani.
Le recteur Henri Bukow, qui le fit inscrire gratis au nombre des étudiants, deux hommes surtout tout puissants dans l’université et dans la ville , Wedeg et Henning Lœtz , le père bourgmestre de Greifswald , le fils professeur de droit et chanoine de l’Eglise collégiale, l’avaient fort bien accueilli d’abord ; Hutten avait même accepté des deux derniers l’hospitalité et quelques petits services : mais une querelle d’amour-propre sans doute entre le poète et le docteur eu droit, les airs superbes, les railleries du dernier sur cette peste qui accompagnait depuis deux ans le poète errant, peut-être un peu volage, et l’avait empêché souvent par honte de'solliciter l’hospitalité des doctes , rendirent le séjour de Greifswald insuppor table à Hutten (1). 11 voulut partir, promettant d’acquitter sa dette avec le premier gain qu’il devrait à son talent. On lui refusa longtemps, enfin on lui donna son congé; et notre Ulysse, encore faible et malade, cheminait, au milieu (2) d’un rude mois de janvier (1510), à travers un marais glacé, gagnant les doctes murs de la ville deRostock avec quelques poésies, produit de sa fertile veine, pour
(1) C’est ce qu’on peut conclure de quelques vers un peu obscurs, épars ça et là dans les élégies.
(2) V. surtout pour ce récilla deuxième élégie du 1" livre: Facinus Lossi.
Cum molirer iter susccptum, atquc arvn tenerein,
Emisit comités perfidus ille suos.
Parva fuit, modicis ita tune compacta libcllis, Sarcina, de nostro fertilis ingenio.
Nudato illusere viri , pariterque ferebant :
I nunc et magni nomina vatis liabe.
Forte novas aliquis , modo decantaveris illi , Donabit vestes, nudaque membra teget.
lout viatique, lorsque des cavaliers l’atteignirent, l’accablèrent de coups, malgré ses cris et ses prières, le dépouillèrent de ses vêtements , lui ravirent ses vers qu’il défendit surtout, et laissèrent nu le poète en l’exhortant à aller chanter ailleurs pour obtenir des vêtements et du pain !
Le ressentiment de cette injure décela pour la première fois le poète. Arrivé à Rostock dans le plus misérable état, étendu sur un grabat (1), en proie à la lièvre quarte , loin de ses parents , de sa patrie , qu’arrose le doux Mein , il adressa ses plaintes aux maîtres de la haute-école de Rostock, au recteur Iberus Grot, au géographe Nicolas Marschalk, aux deux philosophes Egbert Harlem et Jean Sonnenberg , et les pria de secourir un poète, un ami des doctes Sœurs, qui pouvait se vanter d’une noble origine et qui avait compté des jours plus heureux (2).
Cet appel fut entendu par les maîtres de Rostock, sensibles aux charmes de la poésie latine abordant aux rivages de la Raltique dans de si étranges circonstances. Recueilli, soigné, rétabli dans la maison d’Egbert Harlem, entouré d’écoliers, auxquels il enseigna les secrets
(1) V. Elegia 1.
Ecce furit leneros veheinens quartana per artus, Et caput extiDUStum est viribus oui tic sais.
Ipsa etiam est Unis vis morbi incussa medullis , Siccaque concusso pcndet ab osse cutis.
Et patria careo, nimiumquc iis urbibus absum Quas bonus implicito fluminc Matous adil ; etc.
(2) Qucrel. L i. El. X :
Nota satis vêtus est Huttenægloriagentis,
Nota satis generis sunt mouumenta niei.
de son art, Hutten n’ent point assez d’expressions de reconnaissance pour cette amitié fraternelle, pour cette famille où il retrouva un père , un essaim empressé de jeunes sœurs (1) ; mais il n’oublia pas non plus le soin de sa vengeance. Il adressa au duc de Poméranie, Bugslas X (2) , ses plaintes , qui devinrent des accusations , contre les Lœtz, ces deux artisans de fraude, dont l’un vendait la justice au comptant, dont l’autre, triomphant dans sa robe rouge de docteur , ne pouvait souffrir le voisinage des doctes, tous deux faisant par leurs mœurs le scandale de la ville. Il chargea Valentin Florentin , secrétaire de Bugslas, et le jurisconsulte Lobering (3) de poursuivre les Lœtz. 11 dénonça surtout le crime à Crotus Rubianus, à Eoban Hesse, à tous les poètes germains qu’il avait connus dans ses voyages , et mit ses ennemis au ban de l’Allemagne lettrée (4). Sa muse , seule compagne qui lui fut restée fidèle dans ses infortunes , una cornes multis sœpe relicla malis , le visage mouillé de larmes , les cheveux épars , fut dépêchée de tous côtés pour redire ses injures , la blessure au côté qu’il montrait plus tard encore à Vienne, et cette odieuse violation des lois de l’hospitalité , si religieusement observées même par les compagnons des métiers. Plus discrète et plus respectueuse au seuil de la demeure
(1) V. Elég. IV, Querel. 1. 2, ad Egb. Harlem.
Quod patcr est mibi, quod genitrix, qnod turba sororum Et quantum in nobis (rater amoris babel.
(2) V. Elég. V , I. 1, ad illustrissimum Poineraniæ dueem Bugslaum.
(3) V. Elég. X, 1. 2, ad Jolianiiem Eoberingum.
(!) V. Elég, VI, I. 2, ad Crotum Rubianuin ; Elég. X, ad poêlas germanos.
là
de ses pères, en saluant la famille de l’exilé, ses frères, ses deux sœurs, son père rigide, elle reçut l’ordre de taire ses malheurs à tous , à sa mère surtout , dont il fallait épargner la tendre faiblesse (1); touchante précaution qui prouve que l’image de la famille ne s’était point effacée dans le cœur du fugitif. Mais , en frappant à la porte du château de Frankenberg , pour s’adresser au guerrier Louis de Hutten , protecteur du poète , elle n’eut que des paroles de colère, et appela les vengeances du chevalier (2) sur le bourgmestre de Greifswald, Wedeg Lœtz, qui devait se rendre dans la vieille ville des Franconiens, traversée par le Mein, au rendezvous de tous les peuples, à l’entrepôt des marchandises du monde. Ce fut donc comme poète satirique que Hutten débuta dans la carrière littéraire , et avec cette réputation qu’il reprit bientôt ses voyages (3).
Arrivé à l’université de Vittemberg que l’électeur Frédéric le Sage venait de fonder récemment, il s’intéressa probablement peu à un établissement mis sous le patronage de saint Augustin, étroitement lié au couvent de cet ordre , et qui tenait de cette circonstance , et surtout de son recteur, Martin Pollich, et de son doyen Jean Staupitz, une direction théologique toute particulière. 11 paraît ne s’être lié à Wittemberg qu’avec un poète
' (1) Elég. X : Multa volet mater, sed tu quid Lossius hostis Egerit, ut crebro sollicitata, tace.
Audiat ilia nefas , defectos decidet artus.
(S) V. Elég. VI , 1. 1, ad Ludovicum Huttenum, eq. aur.
(3) Les Libri duo Queretarum sont publiés l’année suivante, juillet 15H, par les soins de ses amis de Francfort, Trebel et Vigilanlius.
IG
comme lui, Balthasar Zum Fach ( Phaccus ), d’une amitié qu’il entretint toute sa vie, et, en sa compagnie, dans sa maison peut-être , il acheva son Art de la Versification {Ars Versificatoria), le second de ses ouvrages, fait pour deux élèves de Francfort sur l’Oder, les frères Osthen , qui atteste pour le temps, avec une connaissance assez étendue de la versification latine, une dextérité remarquable à en exposer brièvement les règles , et qui mérita d’être réimprimé jusqu’au xvn* siècle (1).
Aucune autre carrière que celle des lettres ne semblait en effet tenter Hutten. Après s’être dérobé tout jeune par la fuite à l’état ecclésiastique, à Wittemberg même, il refusait encore l’offre de son père , qui voulait lui pardonner et l’envoyer en Italie, s’il promettait de s’y livrer à l’étude du droit (2), et il aimait mieux continuer son pélérinage en vivant d’aumônes et d’hospitalité. Arrivé à Tienne, en passant par Ollimitz, où il reçut un brillant accueil et des présents de l’archevêque Stanislas de Turzo , et du prieur des augustins , il fit également admirer sa fertile veine par Joachim Vadian (3), maître èsarts libéraux, poète et orateur lauréat; mais il se prit de querelle avec le recteur de l’université, Heckmann de Franconie, ennemi juré des nouvelles études, qui lui refusa l’autorisation d’enseigner la poésie latine. Me-
(1) V. de arte versifleatoria carmen heroicum , U I , p. 84.
Quis inodus et quæ sint servandæ in carminé loges , Et quo quæque su uin distentat syllaba tempus, Littera quas vires habeat, quoque ordine mutet , Omuia discutiam paucis
(2) V. lettre de Cr. Rub. à Hutten. Op. H. I. 100.
(3) V. lettre de Vadian. ibid. 1. 112.
naeé même par celui-ci d’être jeté en prison pour la vivacité de scs réponses (1), victime à son tour de la méfiance des vieilles universités , il partit pour l’Italie où nous le suivrons un peu plus tard, et ne revint en Allemagne, en Franconie même, qu’après trois années encore de vagabondage accompagné souvent de la plus affreuse misère, mais pour prendre part alors à cette lutte à laquelle il n’avait fait jusque-là qu’assister.
Mal reçu en effet à son retour, par son père qui affecta de traiter ses études et ses talents d’inutiles niaiseries , et par tous ceux qui s’étonnèrent de ne point le voir, après une si longue absence, paré au moins du titre de docteur en théologie ou en droit , il accepta avec plus d’entêtement et d’orgueil ce titre de simple compagnon, simplex socius , dans la carrière des lettres, qu’on lui jetait avec mépris. Envoyé presque , selon son expression, dîner à l’étable, avec lés pourceaux, par les chevaliers, ces indoctes doctes, et condamné, parce qu’il n’avait pris aucun grade , par les uns au nom de Bartholc et d’ Accnrse , par les autres au nom de Scot et de saint Bonaventure, comme s’il ne suffisait pas d’être doctus, si l’on n’était doctor, il n’en conçut qu’un dégoût plus prononcé pour la théologie et même pour le droit, istas illileratas literas, comme il les appelait, qu’un mépris plus grand pour ces titres de licenciés et de docteurs qui ne paraient selon lui qu’une ignorance dangereuse; il déclara la guerre dans son cœur à ces bartholistes , qui occupaient, comme des éponges, les oreilles de tous
(1) Ep. obs. vir. p. 102.
les princes (I), et dont tout la science bavarde n’enrichit que ceux qui la débitent ; surtout à ces docteurs en théologie, nos maîtres, ms pères, comme ils s’appelaient effrontément, qui obscurcissaient la vraie religion de telle sorte, qu’on ne savait si c’était encore le culte du Christ ou celui d'un nouveau dieu. Dans sa colère (2), se glorifiant même et se promettant de n’être jamais rien, il publia cette petite satire intitulée Nemo ou Nihil , personne ou rien; jeu d’esprit plein de verve, d’élégance, de finesse, où cet être de caractère mixte, ce mot de syntaxe ambigu, Nemo, Personne, jouit à la fois de toutes les propriétés de l’existence et du néant, et prête aux interprétations les plus satiriques :
Qui loquitor nemo est; loquitur nihil; at tibi si quid Tnsonuit, dicas neminis esse nihil.
Sum nemo, vivam nçc-ne, cui dicere promptum est (3).
(1) Præf. lirai, t. u Talcs sunt qui nunc in nuribus principum quasi spongiæ hærent, etc.
(î) L. c. De me sic habc , certain est non obsequi his , qui me doctorem esse YolunL
(3) Voici quelques vers du Nemo. Voir la pièce entière, t. II, p. 316.
Ille ego sum nemo de quo monumenta loquuntur,
Ipsc sibi vita; munera nemo dédit.
Omnia nemo potest. Nemo sapit omnia per se,
Nemo manet semper; criminc nemo caret.
Nemo sorte sua vivit contentas , et intra Fortunam didicit nemo manerc suam.'
Nemo sacerdotum luxus vitamque supinam ,
Nemo audet latiurn carpere pontilicem.
Nemo quirinalem dominatu liberal urbem,
Nemo laboranti subvenil Italiæ.
C.riminis autor ego ; quid enim quis dicere posset Confcstim brevius, quant : mala nemo fccit?
Bien décidé désormais à n’être rien et tout à la fois , il prit, sur le terrain des lettres, en dehors des cadres des vieilles universités, une position indépendante qui était d’autant plus forte qu’elle touchait à tout; il chercha enlin et trouva l’occasion de montrer ce qu’il pouvait à tous ceux qui n’avaient été pour lui et pour les objets de ses prédilections que des persécuteurs.
Pendant son long séjour en Italie les hostilités entre la scolastique et la renaissance avaient pris des proportions considérables, et revêtu le caractère d’un combat entre le principe d’autorité et le principe d’examen, entre Rome et l’Allemagne.
La littérature allemande, en effet, sérieuse ou légère, érudite ou moqueuse, de langue latine ou vulgaire, entrait dans une voie d’opposition tous les jours plus vive contre l’autorité spirituelle de l’Eglise et de la papauté. Frappée de la décadence morale de la chrétienté et du discrédit de l’autorité religieuse, elle accusait les dépositaires du pouvoir spirituel et l’enseignement même de la foi, de la corruption générale et du relâchement des mœurs ; elle les attaquait soit par la satire, soit par l’érudition , tantôt en en appelant aux inspirations du bon sens et de la morale vulgaire, tantôt en cherchant de nouveaux fondements à la foi compromise par ses dépositaires actuels, dans le passé le plus lointain , aux sources mêmes du christianisme.
Tandis que la troupe turbulente des poètes de langue latine ou vulgaire, Eoban Hesse, Celtes, Phacchus, Sébastien Brandt, Murner, agaçait l’ignorance paresseuse et colère des moines et des scolastiques (1), Wimphc-
(i) Félix Malleolus, récapitulatif) de anno jubilæo. — Pro nunc de præ-
ling essayait de rappeler les prélats et les moines à l’humilité, aux bonnes mœurs, en se faisant l’écho du murmure général qui s’élevait contre eux, scandalum , odium, murmur populi in omnem clerum. Geiler de Kaiscrsberg puisait le texte de tous ses sermons dans la Nef des Fous, où il voyait du vin généreux servi dans une coupe artistcmcnt travaillée. Pellican, Capito, Æcolampade, poussaient déjà, en 1512, leurs attaques delà discipline aux dogmes de l’Eglise. Reuclilin , traducteur de Ttrence, auteur d’une comédie contre les moines qu’on ne lui pardonna jamais , résumait ses leçons sur l’homilétique dans son livre de l’art de prêcher (de arte prœdicandi), dirigé contre la plupart des prédicateurs de son temps. En rapport avec les rabbins juifs, il abordait même prématurément les régions plus dangereuses de la mystique du langage dans son livre de Ver I/o mirifico, et, sur les pas de Pic de la Mirandole, rattachant Platon à Pythagore, Pythagore aux Hébreux, cherchait à s’élever de symbole en symbole jusqu’au souverain Être , en s’appuyant sur la science occulte des Juifs dans son livre de Arle kabbalistica (1). Erasme, tout en commentant avec malignité certains dialogues de Lucien , et en faisant pétiller le
sentis pontifias summi et aliorum statibus comparationis praparationem fecimus , et nunc facie ad faciem cipcrientia videmus quod nunquam visas est eiecrabiliaris exorbitationis , direptionis , deccptionis , derogationis , deccrptationis, deprædationis , expoliationis, exactionis, corrosionis et omnis , si audemus diccre , simoniaeæ pravitatis, adinventionis nova: et renovationis usus et exercilatio continua quam nunc est tempore ponLificis modemi (Nicolas) et in dics dilatatur.
(1) V. Meiners lebensbcschreib, beruhmter mœnner. Vie de ReucbJin, t. 2, 56, sqq.
vin généreux de Brandt dans V Eloge de la Folie, rappelait la science chrétienne, dans son livre de la Méthode pour parvenir à la vraie Théologie , des vaines discussions et des arguties de l’école à l’étude de l’Écriture ; et des docteurs du moyen âge , de saint Thomas , de Scot, de Bonaventure, aux Pères de l’Eglise primitive, à saint Augustin , à saint Basile , à saint Jérôme ; mettant enfin l’exemple à côté du précepte, il éditait saint Cyprien et publiait pour la première fois en grec, avec des notes , le Nouveau Testament , afin de ramener, comme il s’exprimait, la froide et disputeuse théologie à son origine, et de lui montrer la source d’où elle sortait et où il lui fallait venir se retremper.
En face de cette disposition des esprits, la cour pontificale et l’église allemande , loin de diminuer leurs vieilles prétentions et d’accommoder leur conduite aux exigences nouvelles de l’époque, se raidissaient de plus en plus et continuaient à faire appel aux moyens de résistance et de propagande les plus violents et les plus discrédités (1). Après Alexandre VI, Léon X non seulement augmentait les privilèges spirituels des ordres mendiants si déchus, mais cherchait, à la faveur de la haine toujours vivace dont les Juifs étaient l’objet et des accusations si fréquentes de sorcellerie , à donner à
(1) V. Joli, de Turrecremata , de polcstalc papali (Roccabcrti , I. XIII), c. 112. Credendum est, quod romanus pontifes in judicio eorum quæ lidei sunt , Spiritu-Sancto regalur et per consequens in illis non erret : Alias posset quis eadem facililate dicerc, quod erratum sit in clectione quatuor evangeliorum et epislolarum canonis. Il s'élève contre « mulla turba adversariorum et inimicorum romanœ sedis » qui ne veulent point ajouter foi à ces principes.
l’autorité disciplinaire dont les dominicains étaient investis le caractère terrible que venait de prendre récemment l’inquisition d’Espagne (1). A son exemple, les grands dignitaires de l’église allemande et les chefs des ordres mendiants ne cherchaient à retenir les âmes qui leur échappaient, qu’en excitant la crainte ou en recommandant les pratiques propres seulement à frapper les esprits les moins cultivés.
Ils multipliaient les mises à l’index , interdisaient la lecture des nouveaux livres ou des chefs-d’œuvre de l’antiquité 5 ils poursuivaient les novateurs et ceux qui les écoutaient. L’an 1512, en présence des princes de l’Allemagne assemblés en diète à Trêves , l’incorruptible tunique de Jésus-Christ avait été découverte dans le maître-autel de la cathédrale et exposée aux regards des fidèles (2). Pour faire contre-poids aux publications agressives des Meistersœnger et des humanistes, la presse ecclésiastique publiait ou remaniait , d’une part, les anciens livres de la scolastique , résumés par des élèves dégénérés qui ne savaient plus les comprendre ; et, de l’autre, ces récits légendaires où la simplicité de l’Ancien Testament et de l’Evangile était si singulièrement travestie par l’imagination du moyen âge, ou si bizarrement commentée par une ignorance pédantesque (3).
(1) V. Rainaldus, 1498, n° 25; 1516, u° 34.
(2) V. Limpurger clironik , Ilontkcim, p. 1122.
(3) V. dans les Ep. obs, vin un grand nombre de titres de ces résumés scolastiques et dans Gervinus ; Geschichtc der poctischen national-litteratur, 275 et sqq., les noms de ces petit si ivres curieux, tels que le spéculum humanœ salvatioms, Sanctœ Maria, le livre des sept plaies deJ.-Cb. et des sept joies de Marie , etc. etc.
Non contente de satisfaire ainsi aux besoins de l'imagination et à la curiosité de l’esprit, elle répandait ces curieux livres de prières adressées à tous les saints, ces couronnes de roses (rosenkranz) en l’honneur de la Vierge Marie, au simple bégaiement desquels tant d’indulgences étaient attachées (1). L’ordre de saint Dominique , le plus avancé dans cette voie, donnait naissance à une confrérie spéciale, vouée seulement aux prières du rosenkranz , comme la confrérie de sainte Ursule l’était aux onze mille prières en l’honneur des onze mille vierges de Cologne. Heureuse encore l’église allemande , si les dominicains s’étaient contentés de servir à la naïve simplicité du cœur et de l’esprit ce pain des faibles, et si Jacques Sprenger, le fondateur même de l’ordre de la couronne de roses, n’avait point rappelé davantage l’esprit de son institut , en frayant la route à l’inquisition en Allemagne dans son livre du Marteau des Sorcières (Hexênhammer).
Enfin, à l’occasion d’une discussion entre les deux plus redoutables champions des deux camps en Allemagne , l’humaniste Reuchlin et le prieur des dominicains Hogstraten, une lutte corps à corps et décisive s’était engagée.
En 1510, sur la dénonciation (2) d’un certain PfefFerkorn, juif nouvellement converti, qui, dans son zèle de néophyte , reprochait au Talmud et à quelques autres
(1) V. Hoffmann. Gescli. d. deutschen Kirchenlieds , p. 142 et 130.
(2) Dans deux livres écrits en Allemand, inlitu'és Judenspicgcl et Judcnbeicht. Erasme, dans une lettre A Pirkheimer, qualifie ainsi ce juif, p. 268 , in Pirk. Oper. ; Homo ad estera lapis, tantum ad caluinuiauduin ingeniosus.
livres juifs, les propositions les plus dangereuses pour le christianisme , le prieur des dominicains Jacques Hogstraten avait demandé à l’empereur l’autorisation de poursuivre et de se faire livrer par les Juifs tous les livres contraires à la foi chrétienne , et même de rechercher jusqu’à quel point les Juifs s’éloignaient de l’Ancien Testament. «Car c’était, disait-il, le droit de l’empereur de connaître de ces choses , la nation juive ayant autrefois reconnu l’autorité du saint Empire romain par-devant Ponce-Pilate (1). »
Le conseil impérial n’avait pas voulu délivrer cette autorisation sans prendre l’avis d’un homme grave, d’un laïque versé dans ces matières ; il s’était adressé à Reuchlin, qui, en homme éclairé et en véritable chrétien, avait conseillé de conserver le Talmud, la Kabbale, les commentaires philologiques des Écritures, et les livres liturgiques -, d’anéantir seulement, comme dangereux ou inutiles , ceux qui avaient rapport aux sciences occultes et à la sorcellerie, recommandant du reste la tolérance pour les juifs inoffensifs comme pour les livres de science (2).
Il n’en avait pas fallu davantage pour exaspérer les dominicains , auxquels aurait sans doute plu davantage un dilemme à la façon du calife Omar, et tourner toute leur fureur sur Reuchlin. En effet, le juif Pfefferkorn , poussé par eux , avait écrit d’abord en 1511 un livre (Handspiegel), où il interprétait perfidement la défense
(8) Gutachten im Augenspiegel Rcuchlins dans v. d. Hardi, Ilist. litt rct III, 61.
(1) Rcuchlini consilium pro libris Judæorum non abolcndis , dans V. der Uardt. Hist. ref. p. A9.
de l’avocat des Juifs. Reuchlin avait répliqué un peu vivement au Miroir de la Main par le Miroir des Yeux (Augenspiegcl) (1). Le prieur des dominicains Hogstraten, se prétendant blessé dans la réplique , avait alors paru sur la scène avec la faculté de théologie de Cologne , c’est-à-dire Ortuinus Gratins et Arnold de Tongres , et avait dressé contre le docteur une accusation d’hérésie. Bref, Hogstraten et Reuchlin avaient jugé nécessaire de faire intervenir l’autorité impériale. Reuchlin, le premier, avait justifié en allemand (2) l’avis qu’il avait donné à l’empereur à propos des Juifs ; Hogstraten avait adressé au contraire à l’empereur les Articles (3) ou Propositions suspectes de judaïsme extraites des livres de Reuchlin par Arnold de Tongres , avec une attaque satirique d’Ortuinus Gratius : ce qui lui avait attiré, de la part de Reuchlin , dans sa Défense contre les calomniateurs de Cologne (4) , dédiée aussi à l’empereur, une réplique assez rude pour mériter même le blâme d’Erasme, de Bilibald Pirkheimer et de quelques-uns de ses amis.
L’empereur avait ordonné sagement le silence aux partis; mais il n’était plus possible d'étouffer l’affaire. Un laïque, un docteur ès-droit , s’était permis d’émettre, dans une affaire religieuse, un avis contraire à une des
(1) V. l’Handspiegel et l’Augenspiegel , dans V. d. Hardi.
(2) Ain clare verslendnis in tcutsch uffdoctor Joiianesen Reuchlins ratsdilag von den Judeu bûchera. 1512.
(3) V. Àrticuli sive propositioncs de judaico favorc minus suspecta: , ex libeL Joh. Reuchl. D. 1. Cologne, 1512.
(4) V. dans la deuxième partie de l’IJist, de la Rèf. de V, d. Hardi.
premières facultés de théologie, et au chef d’un des ordres religieux les plus puissants. Eh quoi! les choses de l’esprit et de la foi , la science et la croyance, n’étaient-elles point confiées à l’Eglise comme un dépôt dont elle seule avait la surveillance et la disposition ? Cette nourriture qu’elle avait la charge de dispenser selon sa mesure aux fidèles, allait-elle être ravie au sanctuaire, donnée en proie à l’avidité, aux passions du monde? Les laïques, sous ce rapport, ne relèveraient-ils plus des clercs, et après tant d’autres choses, la science et la foi seraient-elles aussi sécularisées? Telles étaient les pensées qui préoccupaient les adversaires de Reuchlin; les reuchlinistes, au contraire, se demandaient si, en matière de foi et surtout de science , il fallait tout accepter aveuglément du clergé institué; si la connaissance, l’étude des livres sacrés et profanes , l’examen des prescriptions , de l’enseignement ecclésiastique étaient interdits ; si cette distinction entre les clercs et les laïques était si tranchée qu’il y eût nécessairement, d’un côté, la science et l’autorité, et, de l’autre, l’ignorance et la soumission ; si, comme il y avait dans le royaume temporel une noblesse de naissance qui se réservait la jouissance du commandement et des terres, il y avait aussi dans le domaine spirituel une noblesse d’institution pour se partager exclusivement l’autorité , la possession de la science et de la foi, ces biens de l’esprit?
Sous l’empire de ces idées , dans toutes les villes d’université, en Allemagne et même en France et en Angleterre, les lettrés s’étaient partagés en deux camps bien tranchés. Sous les drapeaux d’IIogstraten , d’Arnold de Tongres et d’Ortuinus Gratius s’étaient rangés tous les
professeurs des facultés de théologie, maîtres des sentences, logiciens, lecteurs de la Bible, docteurs, bacheliers en les sept arts, puis la foule des moines : dominicains, franciscains, carmes, mendiants, résolus à conserver intacte l’autorité de l’Eglise en matière de religion, la supériorité de la théologie sur toute autre faculté et la domination absolue des clercs sur les consciences 5 sous les drapeaux de Reuchlin, au contraire, on voyait tous les partisans des nouvelles études , humanistes , poètes, juristes, écrivains en langue vulgaire, quelques ordres religieux même , tels que les augustius et frères mineurs, rivaux des mendiants , qui voulaient tous défendre dans Reuchlin , à la fois érudit, poète, légiste, théologien même, la cause de L’émancipation de la pensée et de la liberté de la science.
Au moment où Ilutten rentrait en Allemagne, en 1514, le prieur des dominicains, Ilogstraten, décidé à saisir cette occasion pour relever le crédit de son ordre, citait directement Reuchlin, comme hérétique, à comparaître, à Mayence, devant une commission ecclésiastique composée par lui-même, et condamnait au feu les livres du docteur malgré son appel au pape 5 cité lui-même pour ce fait par devant l’évêque de Spire, et condamné pour calomnie au silence et aux frais du procès, il faisait brûler audacieusement, en place publique, à Cologne, les livres de Reuchlin, en appelait à son tour à Rome, aux plus célèbres universités de l’Europe, et s’apprêtait à partir pour l’Italie, afin de suivre l’affaire en personne.
Ainsi la cause du libre examen était portée devant l’autorité infaillible et sans appel du Saint-Siège. Toute
l’Europe lettrée était dans l’attente. Tandis que les universités de Paris, d’Erfurth, de Mayence, de Louvain, cherchaient à entraîner le pape contre Reuchlin, l’einpereur, le cardinal de Gurck, les ducs de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, Erasme, Nuenar, Pirkheimer, André Fuchs, Laurent Truchsess, Jacob de Bannisiis, treize abbés, trente-cinq villes, écrivaient au pape en sa faveur. La cour pontificale était fort embarrassée; protectrice des sciences et des lettres en Italie, elle n’était point disposée à les proscrire en Allemagne, mais craignait cependant de refuser quelque chose à cette milice redoutable des dominicains , à l’inimitié de laquelle Alexandre VI préférait la haine du plus puissant prince de la chrétienté, lorsque le procès s’intruisit tout-à-coup de la façon la plus vive et la plus originale devant le tribunal de l’opinion publique.
Dans le courant de l’année 1514 on vit circuler, dans les principales villes du Rhin, des lettres manuscrites en latin, sur différents sujets de théologie, d’érudition, sur certains personnages connus , et sur les événements du jour qui pouvaient intéresser alors toute la société lettrée, surtout sur la grande querelle de Reuchlin. Datées des principales villes universitaires de l’Allemagne, de Mayence, de Wittembcrg, de Leipsick, de Nuremberg, de Francfort, etc. , etc., signées de noms obscurs de bacheliers, licenciés, professeurs en théologie, d’étudiants clercs, de moines, elles étaient adressées, avec les expressions de respect et d’admiration les plus vives, au premier personnage de la faculté de théologie de Cologne, à celui qui jouissait de la plus grande réputation parmi les théologiens de la vieille école,, et qui
s’était signalé an premier rang dans la lutte contre Rcuchlin, au très-savant et très-excellent Ortuinus Gratius, maître ès-arts, poète, orateur, philosophe, théologien, et davantage encore s’il l’eût voulu (1).
Ortuinus Gratius , sorti de l’école de Deventer comme Erasme et tant d’autres, devenu l’un des plus fermes soutiens de l’université de Cologne, avait eu sous sa direction un grand nombre de jeunes étudiants en théologie; c’était ces anciens élèves , dispersés maintenant en Allemagne, en Italie, les uns moines, les autres visant une cure, ceux-ci poursuivant leurs études ailleurs, ceuxlà voyageant pour voir du pays, qui s’adressaient de toute part à leur ancien maître. Etudiants, théologiens, moines , tous humbles encore , obscurs à côté de cet illustre personnage, ils prenaient la liberté de lui écrire pour lui prouver leur reconnaissance ou pour profiter encore de ses doctes leçons et de ses sages conseils. Difficultés étymologiques, distinctions de l’école, obscurités de la théologie, cas de conscience, tentations , chûtes de la chair, ils adressaient tout au savoir et à l’expérience d’Ortuinus Gratius. Ce n’était pas toujours des conseils qu’ils avaient à demander, des confessions qu’ils avaient à faire ; témoins , acteurs dans cette grande
(1) Pour étudier cette satire, j’ai pris le recueil des Ep. obs. vir. de Muncli, sixième volume des œuvres de Hutten. L’adresse de la première lettre est ainsi conçue : Thomas Langschnciderius , bacculaurius theologiæ formatus, quamvis iudignus, S. D. superexcellenti, neenon scientificissimo viro, domino Ortuino Gralio deventriensi , poetæ, oratori et philosopho, neenon theologo, cl plus si vellet. » J’espère que la preuve de la large participation de Hutten à ce pamphlet sortira du récit même de la querelle , et de l’analyse de ces fameuses lettres.
lulte qui divisait l’Allemagne, ils instruisaient leur ancien maître, leur chef, de tout ce qui se disait , de tout ce qui se tramait aux principales universités , lui faisaient part de leurs propres sentiments , des discussions , des attaques qu’ils avaient à soutenir, et l'assuraient de leur inaltérable dévoùment à la bonne cause. Jetés, au sortir des écoles théologiques, dans un monde tout nouveau pour eux, exposés aux railleries des humanistes, au mépris des juristes , effrayés de tout ce qu’ils voyaient et de tout ce qu’ils entendaient, ils se faisaient l’écho de tous les bruits, de tous les scandales, de toutes les accusations portées contre la moralité, la science d’Ortuinus, de Hogstratcn, de Pfefferkorn, des dominicains ; ils s’enquéraient avec une anxiété naïve de leur authenticité , et se répandaient en injure contre Reuchlin et ses partisans en faisant des vœux pour le triomphe de la théologie et des dominicains, et l’extirpation de tous les hérétiques et de toutes les nouveautés dangereuses.
Le style des lettres convenait aux sujets qu’elles traitaient; il était simple, sans apprêt, ainsique l’avouaient humblement les obscurs correspondants de l’illustre Ortuinus, ennemi surtout des vanités de la mode nouvelle. Parfois cependant, pour plaire à leur ancien maître qui se piquait de poésie , et lui montrer qu’ils avaient profité de ses liabiles leçons, ils risquaient de poétiques essais en l’honneur de la théologie et de ses partisans ; mais ils avaient bien soin d’annoncer qu’ils ne savaient point les règles de la métrique profane inventée par les séculiers, et se contentaient de rimer selon la vieille coutume. Leurs vers n’étaient point de poetria seculari et nova, sed de illaantiqua, quant admitlunt magislri, in Parrhisia et
Colonia, et alibi; ils écrivent theologicaliter non poelicaliler; aimant mieux aller au fond des choses, ils ne s’arrêtaient point à l'écorce , ils pénétraient jusqu’à la noix (1).
Ecoutons plutôt les obscurs correspondants d’Ortninus , sur la lutte de la scolastique et de la renaissance dans les vieilles universités , sur la rivalité des humanistes, juristes et théologiens , sur la valeur des anciens et des nouveaux objets d’études, sur la latinité vénérable du moyen-âge et la latinité du jour , sur le mérite des poésies ecclésiastiques et des poésies séculières, sujets qui remplissent ces premières lettres, « Ils voulaient en général proscrire la lecture de tous les poètes anciens , de par Aristote , qui assure dans sa métaphysique que les poètes sont des menteurs. Car qui ment pèche : celui-là donc qui veut fonder son enseignement sur des mensonges édifie sur le péché (2). Etait-il besoin de prouver, selon eux, que ces poètes n’inventent que des faussetés ? L’un d’eux parle d’un fleuve qui roule du sable d’or ; un autre, un grec , parle d’une ville assiégée dix ans par ses compatriotes, et prise seulement après qu’un cheval se fut mêlé de prophétiser, comme si ce privilège n’avait pas été réservé au seul âne de Balaam. Il vaudrait bien mieux, à les entendre, s’en tenir, selon le conseil de ces messieurs de Cologne, à des livres comme
(1) V. p. 225 et p. 207.
(2) V. p. 91. Quia ut scribit Aristotcles, primo metaphysicæ : Multa men- Uuntur poctæ, seil qui mentiuntur peccant, et qui fondant studium suum super mendaciis , lundant illud super peccalis. Et quicquid fondatuin est super peccalis , non est bonum , sed est contra Dcum : quia Deus est inimicus pcccatis , etc.
le Doctrinale Alexandri, Jean de Garlandia, le Composita Verborum, V Epistolare magistri Pauli Niavis; à des professeurs tels que maître Ortuinus, Sotphius, auteur d’un bommentaire sur les quatre parties d’Alexandre dans la ville de Cologne , Sulpitius dans celle de Leipsick ; et imiter ce digne élève en théologie qui , apprenant à son arrivée dans la ville de Mantoue que là était né Virgile , n’eut que faire de ce païen et se rendit au couvent des Carmélites visiter le tombeau de Baptista, qui in duplo est melior quant Virgilius. »
« S’ils permettaient l’explication des auteurs profanes, c’était à la condition seulement qu’elle fût réservée à ceux qui savaient les entendre comme il faut. Hommes charnels, les séculiers ne saisissaient que le sens naturel , littéral, historique (1); le côté allégorique, spirituel, leur échappait complètement. Sous la fable, ils ne savaient surprendre la figure , le symbole, ainsi que faisait Thomas de Valleis, qui, dans son livre sur les métamorphoses d’Ovide, voyait dans Diane entourée de ses nymphes la figure de la Vierge Marie ; dans Cadmus à la recherche de sa sœur, celle de Jésus-Christ et de l’Eglise; et, dans le repas de Saturne , la vérification de ces paroles d’Ezéchiel : Comedent patres filios in medio tui , les pères mangeront leurs fils dans ton sein ; parce qu’il sait commenter de la bonne façon , allegorice et spiritualiter. » Mais les obscurs correspondants d’Ortuinus n’y pouvaient rien. Le nouveau latin, comme ils disaient, les débordait de toute part; et les poètes, simples (2) compa-
(1) Ce qui suit est pris presque textuellement des pp. 123 et seq.
(2) P. 98. Simplices socii in nulla facultate promoti vel qualiGcati.
gnons qui n’étaient passés maîtres en aucune faculté , non contents de les supplanter partout, les bafouaient encore. Leurs lettres , en montrant aux prises les humanistes et les clercs, constataient en effet partout la défaite des derniers , et paraissent souvent comme la longue et moqueuse épitaphe du moyen âge, vaincu (I), condamné par les juristes, frappé de mort par les poètes, et porté en terre au milieu des sarcasmes et des éclats de rire de tous. Le célèbre Ortuinus Gratius recevait de toutes les villes d’Allemagne les lamentations des moqués, des battus , des mourants , et ne pouvait plus , grâce à la terrible protection d’Hogstraten, que se défendre encore quelque temps, lui et les siens, dans la ville de Cologne.
« Cette ribaudaille (2) , lui écrivait-on , à savoir la nouvelle faculté des poètes , s’accroît de jour en jour et pullule dans toutes les villes et provinces de l’Empire ; ils attirent à eux les jeunes gens innocents , en décriant * les sept arts , et font tomber les anciennes facultés (3). On ne voit plus comme autrefois les étudiants se promener ayant sous le bras d’excellents livres , comme le Petrus Hispanus, les Parva Logicalia, le Vade-mecum ou
(1) V. passim, un grand nombre d’épilaphes grotesques, de Hogstraten, d’Ortuinus, d’Heckmann, de Sulpiüus, etc. etc.
(2) V. p. 119. Ista ribaldria , nova facultas poetarum.
(3) V. p. 242. Isti destruunt omnes universitates, et audivi ab uno magistro lipsiensi, quando ipse fuissetjuvenistunc ilia universitas bene sletisset, quia in viginti milliaribus, nullus poeta sletisset. Et fuit multum scandalum quod aliquis studens iret in platea , et non baberct Petrum Hispanum aut parva logicalia sub bracliio. Sed nunc volunt audire Virgilium etPlinium, et sic quando rcvertunt in patriam , dicunt eis parentes : quid es ? Rcspondcnt quod sunt nihil , sed studuerunt in poesi. Tune parentes non sciunt quid est, et pœnitent de pccunia.
les Dictamina Joannis Sinthen; ils veulent tous entendre expliquer Virgile et Pline, et ils courent aux établissements des poètes, désertant les universités. Aussi voyez comme celles-ci dépérissent : au dire d’un ancien maître, il y avait, quelques années auparavant, encore deux mille étudiants à Leipsick , autant à Erfurth , quatre mille à. Vienne, autant à Cologne ; maintenant, il n’y en a pas un pareil nombre dans toutes les universités réunies. Cela n’est pas étonnant : les jeunes gens, méprisant les titres de bacheliers licenciés ès-arts , négligent de prendre ces grades. De retour dans leur patrie, ils répondent à leurs parents qui leur demandent ce qu’ils sont : rien ; mais ils ont étudié en poésie , et les familles ne sachant ce que c’est, mécontentes, ne veulent plus perdre leur argent à envoyer leurs fils aux universités. »
Le résultat de cette sécularisation de l’enseignement t • de la science, était évidemment, au dire des hommes obscurs, l’immoralité, l’incrédulité de la jeunesse. « Un correspondant d’Ortuinus , sorti depuis peu des mains des théologiens de Cologne , se repent d’avoir quitté cette ville pour aller étudier à Mayence (1). A Cologne, au moins , les hommes étaient dévots , et volontiers allaient h l’église et le dimanche au sermon. A Mayence , c’est bien différent : les étudiants ne font point la révérence aux maîtres ; les maîtres ne surveillent point les écoliers et ne portent point capuchon. On n’entend des uns et
(1) V. p. 114. In Colonia sont homines devoti, et libenter visitant eccle-
sias Hicunus non crédit quod tunica Domini Treveris est tunica Domini,
alter quod possibile est, quod très reges in Colonia sunt très rustici ex Wcstphalia.
des autres que paroles de scandale : l’un prétend que la tunique de Trêves n'est point la tunique véritable de Jésus-Christ, et que les trois rois de Cologne sont simplement trois paysans de Wcstphalie ; l’autre médit des indulgences et des frères prêcheurs qui les débitent , traite Hogstraten d’inquisiteur exécrable et maudit, et voit dans son Eglise YEcclesiam malignantium dont parle l’Ecriture.
» Le pis est que ce n’est pas un vice particulier à Mayence ; les poètes ont pénétré partout et apporté le poison avec eux. A Leipsick, Petrus Mosellanus et l’anglais Richard Crocus ont tant fait, que les maîtres èsarts sont dans une disette presque entière de pensionnaires (1) et de commensaux ( hahent valde p aucos domicellos et commensales), et n’ont pas une suite aussi «ombreuse maintenant en allant à l’église qu’autrefois en se rendant au bain. À Erfurtk, Eoban Hesse et Pierre Apcrbach ne sont pas moins dangereux (2). A Vienne, depuis que Joachim Vadian est devenu recteur, les poètes ont le dessus ; Georges Collimitius , médecin , Cuspinianus, conseiller de l’empereur, Lassius et d’autres dominent ; le vieil Heckman , qui a promis de tenir pour la théologie jusqu’à la fin de scs jours, succombe enfin. A Wittcmberg , quelques poètes prétentieux, entr’ autres Georges Sibutus et Balthasar de Phacca (3), s’avisent même de discréditer la poétique d’Ortuinus Gratius , comme si celui-ci n’était point poète par la
grâce divine, supernaturali gralia gratis ei data , comme l’indique assez clairement son nom.
» Mais le plus dangereux , c’est que les juristes , par jalousie, font cause commune avec les poètes, et ont résolu de détruire ou d’abaisser entièrement les facultés des arts et de théologie. À Francfort (1), un juriste n’a point voulu saluer un théologien qui n'était point en costume, et s’est défendu en citant ce principe : Qualetn le invenio, talem te judtco, tel je te vois, tel je te juge. A Leipsick, l’un d’eux a été jusqu’à dire que, dans les processions (2), un bachelier ès-droit devait passer devant un maître ès-arts, ne réfléchissant point que ce dernier, étant maître en les sept arts, devait en savoir bien plus que le premier, savant en une seule chose , le droit. II n’y avait cependant qu’à compter.
» Ils se sentent soutenus par certains ribauds , manières de chevaliers qu’on voit souvent sur les places , armés d’épées longues et montés sur de grands destriers, menacer les gens honnêtes de la voix et de la lance (3). Il en est surtout un plus dangereux que les autres , un certain Hutten, qui se prétend poète sans avoir pris aucun grade dans le droit ni dans les arts , parce qu’il a composé un poème sur le triomphe de Reuchlin ( triumphus Capnionis ) , et qui a juré de couper le nez et les oreilles à tous ses adversaires. Heureusement, il vient de repartir pour l’Italie; que la peste l’y étouffe (4).
(3) V. p. 188. Sunt valde terribiles, et babcul glailios et spados , et unus ex cis est contes , et est longus vir , et liabet albos crines , etc.
» La ville de Cologne seule console les vaincus de leur défaite. Là, trônent encore Ortuinus Gratius, poète illuminé dans la foi catholique, qui combat ses ennemis avec leurs propres armes ; maître Arnold de Tongres, régent au collège de Saint-Laurent, celui qui sait le mieux flairer l’hérésie , théologien profond et subtil ; André Delitsch, qui sait commenter Ovide allegorice, et magister Rotburgensis, qui fait à la louange des saints et de notre sainte mère l’Eglise des vers qui font crever d’envie tous les poètes séculiers et gentils, etc., etc. Après le départ d’Æsticampianus, deux autres poètes, Hermann de Busch et Cæsarius, ont essayé d’entraîner les étudiants de Cologne dans leurs pièges ; mais ils ont été aussi obligés de quitter la place , et maintenant la plus grande concorde règne dans la ville (1). »
Tout le monde a reeonnu la fameuse satire des Epistolœ obscurorum, dont les lettres, après avoir longtemps couru isolées et manuscrites , furent réunies et publiées (la première partie du moins) à la fin de l’année 1515 , ou au commencement de l’année 1516, sous ce titre : Epislolœ obscurorum virorum ad venerabilem virum magislrum Orluinum Gratium Davenlriensem Coloniœ Agrippinœ bonas litteras docenlcm, variis locis et temporibus missœ , ac demum in volumen coactœ; avec le nom de la ville de Venise , celui de l’imprimeur d’Aldus Mlnulius; et, à la fin, un privilège du pape pour dix ans, et un brevet contre toute contrefaçon. On peut voir dans les lettres du temps si l’espièglerie réussit. Erasme parle dans sa correspondance de la joie avec laquelle ces let-
(1) V. pp. 108 , 241 , 242 , sur l'état de la ville de Cologne.
très furent d’abord reçues par des moines franciscains et dominicains de la Grande-Bretagne et du Brabant, longtemps persuadés qu’elles étaient écrites en faveur d’Ortuinus et des moines. Il cite un prieur des dominicains qui fit emplette d’un grand nombre d’exemplaires pour en faire des cadeaux (1). Thomas Morus écrit à Erasme que les moines d’Angleterre , s’imaginant qu’on ne s’égaie que sur le style des lettres , abandonnaient volontiers la forme pour retenir le fond, la valeur des pensées (2).
Mais, sur les bords du Rhin, où la méprise n’était pas possible , la justesse du coup porta la fureur dans le camp des théologiens et des frères. Ortuinus Gratius jeta feu et llammc dans les Lamentationes obscurorum virorum , menaça de sa colère l’imprimeur, ainsi que l’auteur ou les auteurs de ces lettres scandaleuses, s’adressa à Hogstraten pour obtenir de Rome une sentence d’in-
(1) EpisL 979. p. 110. libi piimum exissent Epislolæ obscurorum virorum, miro monachorum applausu excepta; sunt apud Britannos a Franciscanis ac Dominicanis , qui sibi persuadebant eas in ReucliUni coutumeUam et monachorum favorem serio proditas ; quumque egregic doctus , sed nasulissimus, lingeret se nonnihil ofTendi stylo , consolati sunt hominem. Post in Barbantia prior quidem dominicanus , et magister noster , voleos innotescere patribus, coemit acervum eorum libellorum, lit dono mitteret ordinis proccribus , nibit dubitans quin in ordinis honorent fuissent scriptse. Quis fungus possit esse stupidior ? At isti sunt , ut sibi videntur , Atlantes Ecclesiæ nutantis.
(2) Epistolæ obscurorum virorum opéra: pretium est videre , quantopere placcant omnibus , et doctis joco , et indoctis serio ; qui dum ridemus , putant rideri stylum tantum , quem illi non dcfcndnnt, sed gravitate scntenüarum dicunt compensatum , et iatere sub rudi ragina puicherrimum gladium. Etinam fuisset inditus libello alius titulus ! Profeclo intra cenlnm annos hominesstudia slupidi non sensissent nasum , quanquam rhinoccrotico longiorem.
terdit, accusa tous les humanistes de la contrée, Reuchlin , Erasme même , et enfin désigna vivement Crotus Rubianus et surtout lfutten , celte fois sans se tromper. Evidemment, l’espièglerie une fois commencée, plusieurs avaient pu se mettre de la partie ; mais les principaux coupables étaient les deux anciens amis de l’université d’Erfurth, Hutten principalement. Amis ou ennemis, tous se sont accordés à jeter sur ce dernier la plus grande part de l’éloge ou du blâme ; et un grand nombre de raisons tirées de l’histoire littéraire du temps, des Epistolœ obscurorum et de la vie de Hutten même, confirme leur décision.
La colère d’Ortuinus Gratius ne pouvait cependant qu’encourager Crotus Rubianus et Hutten à exploiter cette mine. En effet, de nouvelles lettres recommencèrent ii circuler presque aussitôt , pour être réunies et publiées un peu plus tard, en 1517. Le caractère en était en général plus sérieux, par le fond au moins, sinon par la forme, mais, par cela même, plus dangereux encore. Les lettres scandaleuses sur les mauvaises mœurs des moines étaient bien moins nombreuses, mais l’attaque commença à aller au fond des choses. Parmi ces lettres, les unes, datées encore de l’Allemagne, représentaient cette fois la lutte de la théologie nouvelle et de la théologie scolastique , la première s’appuyant sur l’intelligence éclairée des Ecritures et les Pères de l’Eglise, l’autre sur l’enseignement d’Aristote et l’autorité des docteurs du moyen âge. Cette partie est probablement l’œuvre de Crotus Rubianus; les autres, datées de l’Italie et de Rome, traitaient de l’affaire de Reuchlin, de ses partisans en Allemagne, des efforts et des intri-
gués d’Hogstraten et des siens auprès de la cour pontilicale pour obtenir la condamnation du docteur, et intéressaient toute l'Allemagne à cette lutte de la liberté des lettres contre l’autorité ; c’est évidemment l’œuvre de Hutten qui , peu de temps après la publication, repartit pour l’Italie, afin d’y étudier le droit, mais prit bien garde encore cette fois de boire V absinthe d’Accurse, et s’occupa bien davantage de cette correspondance curieuse.
Bilibald Pirkheimer, le sénateur lettré de Nuremberg, rfvait conseillé à Hutten, dans une de ses lettres, de faire paraître le nouveau recueil, en substituant à l’ancien titre celui d'Epistolœ clarorum virorum , afin d’esquiver le coup du bref condamnatoire que Léon X préparait déjà. Mais la seconde partie brava les effets de la sentence pontificale, sûre de trouver, par cela même, plus de lecteurs encore. La lettre d’un protonotaire apostolique, qui désirait savoir pourquoi Ortuinus Gratius avait donné à ses correspondants le titre d' Obscur i viri (hommes obscurs), ouvrit l’attaque (1). La question avait déjà, disait-il, été débattue en un savant conseil. «L’un avait prétendu qu’Ortuinus avait suivi le précepte de l’humilité évangélique, parce que la grâce divine ne se communique jamais qu’aux humbles et aux simples; un autre, profond théologien, attribuait sa détermination à des raisons plus mystiques tirées des prophètes Job et Michée, dont le premier enseigne que Dieu ne révèle ses profondeurs qu’aux ténèbres ( révélât profunda tenebris), et le second que la lumière du Seigneur n’ap-
paraît qu’au milieu de l’obscurité (in tenebris, Dominus lux mea est ); mais le protonotaire n’était point satisfait; adhuc sub judice lis est. C’est pour cela qu’il écrivait au professeur de Cologne. »
A défaut d’Ortuinus Gratius, Hutten répondit un peu plus tard à la question dans un autre de ses ouvrages , lorsqu’à propos des dominicains, partisans d’Hogstraten, il fit le portrait de l’ignorance, personnage hébété et obèse, ami de l’obscurité, qui nourrit les hommes de ténèbres dans une profonde nuit (1),
Tenebris gaudet, nntritqne profunda
Obscuros in nocte viros
et dépeignit cette cohorte ennemie des dieux , privée de la lumière , et qui ne se produit point au grand jour !
Ite deis inimica cohors , tamen ite sophistæ ,
Obscuri proditc fin, turba indiga lucis ,
In nullo versata die !
Le portrait est assez frappant; on reconnaît dans les correspondants de l’illustre Ortuinus , les ennemis de la science, que la diffusion des lumières offusque et effraie, ceux qui font de l’ignorance un oreiller commode à leur paresse, et ceux qui y cherchent l’appui d’une autorité qu’ils ne savent soutenir autrement, méritant tous, s’il fallait traduire l’épithète d’oâscuri viri, les premiers, qu’on ramassât le nom d’obscurantin , les autres qu'on formât celui d’obscurantiste (2).
(1) V. le Triomphe de Capnion , pp. 374 , 376.
(2) C'est ainsi que la plupart des écrivains allemands ont entendu le mot obscuri viri. Les uns l'ont traduit par le mot dunkelmccnner , passivement , les autres par le mot dunketnmœnner , activement.
Si l'esprit d’innovation introduit dans l’étude des lettres avait soulevé tant de craintes et de réclamations , quelle tempête dut-il exciter en pénétrant dans le sanctuaire même de la théologie ? Ecoutez les nouvelles plaintes des correspondants d’Ortuinus : « Ce n’était point assez qu’il y eût un latin séculier, des poètes séculiers , voici naître à son tour une théologie séculière , c’est-à-dire l’hérésie (1). De prétendus docteurs, qui ne sont gradés dans aucune faculté des arts, qui ne savent rien du Livre des Sentences et de la Somme théologique, qui ne sont ni albertistes, ni scotistes, ni occamistes, ni thomistes , s’avisent de traiter des choses de la religion à leur mode , comme si -ce n’était point matière subtile que les mondains ne peuvent comprendre comme la grammaire et la poésie, et en laquelle l’Esprit-Saint lui seul peut éclairer les siens (2). Aussi, les questions importantes sont négligées ; il ne s’agit plus de savoir si la matière est l'être en acte ou en puissance (3), si l’essence et l’existence sont distinctes , si Dieu est dans le prèdicament ou s’il n’y est pas, s’il faut tenir avec les albertistes que la logique est de secundis inlenlionibus in ordine ad primas (4), ou avec les thomistes qu’elle est de primis intentionibus ad secundas, etc.
» Au lieu de cela , un certain Erasme , à Bâle, petit
(1) V. p. 236. Etiam Uicologi scculares in partibus superioribus incipiuut esse superbi , cl umis qui neque est Alberlisla , neque Scotisla , neque Occa- «lista, neque thomista , etc.
homme qui ne peut pas en savoir bien long (1), a écrit un livre des proverbes : le besoin, je vous le demande, après les proverbes de Salomon ; et le voilà maintenant qui invente un nouveau Testament, et, s’appuyant sur quelques docteurs grecs , médit de Scot et de saint Thomas, comme si l’on avait affaire de cette langue hérétique que personne n’entend , de ces grecs que saint Paul avec raison appelle des menteurs. On dit qu'Erasme a présenté son nouveau Testament au pape , et qu’il a l’approbation de plusieurs cardinaux. Mais serait-il approuvé cent fois , les dominicains lui feront son procès comme autrefois à Jean Wessel, dussent-ils attendre jusqu’après sa mort pour le convaincre d'hérésie (2).
» A Stuttgardt , Reuchliu , le plus entêté de tous ces hérétiques, a écrit un livre intitulé de la Kabbale. On ne sait ce que c’est ; mais cela ue doit renfermer rien de bon. Le livre est hérissé d’hébreu et de grec , au point que les plus habiles n’y peuvent rien comprendre. Il ne se fonde point sur saint Bonaventure, mais sur un certain Pythagore, nécromancien (3) : c’est tout dire.
» A entendre ces docteurs d’hier, les anciens théologiens ne pouvaient rien comprendre aux Écritures, parce qu’ils ne savaient ni le grec ni l’hébreu. Mais l’inspiration du Saint-Esprit vaut bien mieux ; la très-sainte théologie n’a rien à apprendre des Grecs et des Hébreux.
(1) V. p. 146. Mibi viiletur impossibile quod unus borao parvus, ut ipso est, tam milita deberet scire.
(2) V. encore pour Erasme les pages 231, 247, 248, 282. Iliittcn, dans une lettre particulière répète ces mêmes paroles.
(3) V p. 284. Etiaui ille liber babet limita dicta l’ytbagoras qui fuit ni- Cromin tiens.
Si nous avons besoin des lettres juives pour défendre la foi chrétienne, les Juifs vont s'affermir dans leur foi ; si nous avons besoin des lettres grecques, les Grecs vont s’affermir dans leur schisme. Juifs et Grecs ne méritent que mépris (1). Nous sommes chrétiens et non juifs , nous sommes latins et non grecs , de l’église d’occident , non du schisme. Ce n’est point en puisant à ces sources hérétiques que nos nouveaux docteurs pourront détruire ce qu’ils appellent l’échafaudage vain d’une théologie bâtarde, illuminer les Écritures d’un jour nouveau, et restituer l’antique, la vraie théologie ; leurs écrits le prouvent assez : il ne peut sortir de là que l’hérésie. »
Une seule chose pourrait , selon les correspondants d’Ortuinus, porter remède à ce mal, c’est l’établissement d’une censure, l’interdiction laite à tous laïques de rien écrire en théologie sans l’approbation des maîtres , par cette seule considération qu’ils n’ont point qualité pour cela et portent la faux dans la moisson d’autrui (2).
Mais les lettres qui instruisent Ortinus des sentiments de l’Allemagne sur l’affaire de Reuchlin et des derniers débats du procès U Rome, ne sont pas les moins curieuses. « Croirait-on que ces poètes et juristes, s’écrient les correspondants d’Ortuinus, dans l’intention, non plus seulement de défendre leur chef qui Hebraice vocatur Capnion, mais de détruire la théologie et l’ordre des dominicains, ont formé, sous le nom de Reuchlinistes, une vaste conspiration qui compte déjà un grand
(1) Cos lignes très-curicuses sont traduites prssquc textuellement des pages. 248 et 224.
(2) V. p. 233 sur la censure ecclésiastique.
nombre d’associés; de sorte qu’un malheureux frère bien pensant ne peut plus parcourir les universités allemandes, Sans avoir à souffrir de leur part les plus mauvais traitements? Le docteur Murner, à Trêves, est à la tête de ces mécréants qui ont déclaré la guerre à la théologie. Aux premiers rangs de l’armée, on compte Hermann de Busch, le poète, réfugié maintenant à Rostock ; le comte de Nuenar, chanoine de Cologne; Biiibald Pirkheimer, qui , de Nuremberg , réveille par ses lettres le courage des faibles ; Eoban Hesse , Pierre Aperbach, à Erfurth ; Conrad Mutb, qui ne veut point accorder à ceux de Cologne le nom de théologiens ; Philomusus, à Ingoldstadt ; Vadian , à Vienne ; un tout jeune homme corrompu par Reuchlin , Philippe Melanchton , Conrad Peutinger et Jean Cuspinianus, conseillers de l’empereur ; puis Beatus Rhenanus , Spalatin , Mosellanus , Huttichius , Angst , Amorbach , Froben , dont la maison à Bâle est pleine d’hérétiques ; Erasme de Rotterdam, quoiqu’on ne sache cependant trop dans quel parti le ranger, car avant tout Erasme est pour lui ( Erasmus est homo pro se) ; enfin, en France, Budée, Copus, Lefevre d’Etaples, Rueliius ; en Angleterre, les juristes Grocin et Latimer, Thomas Morus et le médecin Linacre (1). »
Dans cette revue des reuclilinistes, Ulrich de Hutten se donne toujours une place modeste qui trahit d’autant plus son anonyme (2). Mais il est facile de voir d’après
(1) Les lettres qui commencent aux pages 171 et 186 contiennent toute cette curieuse revue des Reuclilinistes.
(2) Ce passage, par exemple, est décisif : Unus Ulricus de Hutten, qui estvaldc bestialis, qui semel Uixit, si Fratres Prædicatores facerent sibi illam
ses lettres, et quelques-uns de ses autres écrits, qu’il est le plus remuant , le plus hardi , le plus impatient de l’armée. De l’Italie, il écrit à Reuchlin malade, qui craint de mourir avant que la décision pontificale n’ait vengé sa mémoire, pour le rassurer sur le jugement de la postérité. « Les humanistes, lui dit-il, ont pris sur leurs épaules la plus grande part du fardeau ; le drame ne va point tarder à finir; les adversaires du vieillard seront expulsés de la scène à coups de sifflets. » Il ne cesse par ses lettres de ranimer, en faveur de Reuchlin et des nouvelles études, le zèle des humanistes, et de poursuivre ses adversaires de toute sa colère. « Nous sommes plus de vingt, s’écrie-t-il dans une préface, conjurés pour votre honte et votre ruine. » C’est enfin lui qui, sous le couvert des hommes obscurs, tient Ortuinus Gratius et l’Allemagne au courant de tout ce qui se fait à Rome (1), tandis que Pfefferkorn, aussi incapable d’écrire en latin qu’en allemand, prête son nom aux attaques continues dirigées contre Reuchlin, et signe la Defentio contra famosas et le Sturmglock , œuvre du fameux Wigand de Francfort, le héros de la célèbre lutte sur l’immaculée Conception.
« Le correspondant d’Ortuinus se félicite d’abord de voir Hogstraten prendre le bon parti, et se rendre en
injuriant , quant faciunt Johanni Reuchlin , ipse vellet fteri inimicus eorurn , et ubicumque reperiret unum monachum de hoc online tune vellet illi amputant nasum et aurcs. 1111 eliam iiabent multos amicos in curia cpiscopi, qui henc favent Johanni Reuchlin. Scd nunc abivit Dco grattas ad ftendum doctor , et in uno anno non fuit hic.
(1) V. les lettres que Hutlen écrit d’Italie à Reuchlin , t. 2, 337 ; à Pirkeimer, t. 2 , 345.
personne à Rome avec les poches bien garnies; car le pape, fort peu théologien (1), est aussi une manière d’humaniste et de poète auquel il ne faut pas beaucoup se fier, et il est bon de s’assurer la bienveillance de la curie et des cardinaux. En effet, le prieur des dominicains a assez d’influence pour faire adjoindre aux cardinaux Dominicus Grimano et de Sancto Eusebio , chargés d’examiner l’affaire, le cardinal de Sancta-Croee, bien connu comme le protecteur de l’ordre des dominicains. Mais voici que le docteur Martin Grœning de Brême (2) , chargé par la cour pontificale de constater la fidélité de la traduction latine du Augenspiegel, d'où avaient été extraits les passages incriminés d’hérésie, constate dans l’œuvre de Pfeflerkorn et des maîtres, plus de deux cents contre -sens formels, et accuse ceux-ci d’ignorance ou de faux. Un cri d’effroi s’élève à cette nouvelle. L’autorité des maîtres est perdue, qui voudra se fier désormais à leur science ou à leur bonne foi? Déjà le prieur des dominicains devient à Rome l’objet de la risée publique. Les Italiens s’étonnent que les frères inspirent tant de confiance et de terreur au-delà des monts. Encouragé par Jacques de Questemberg (3), le docteur Jean de Wick prend en main la défense de Renchlin ; l’impiété va triompher. Les ennemis des théologiens de Cologne passent déjà de la défense à l’attaque et, à leur tour, se mêlent d’extraire du livre de Pfef-
(1) V. Ep. obs. p. 96.
(2) V. Ep. obs. p. 186.
ferkorn Contra famosas (1) des propositions prétendues hérétiques. Quoi d’étonnant? On laisse Hogstraten sans ressources. L’argent qu’il avait apporté d’abord a été bientôt épuisé par les premiers banquets donnés aux cardinaux, et par les gratifications aux référendaires. Il faut que l’ordre des dominicains se fasse adjuger la distribution des indulgences qui vont être promulguées, afin que leurs profits servent à abattre la puissance des reuchlinistes (Philocapniones , id est filii Capnionis). Les Juifs, dont Reuchlin est le défenseur, s’y entendent bien mieux et n’épargnent point l’argent pour séduire la cour pontificale. »
Pour cette cause ou pour une autre en effet, Jacques Hogstraten , après avoir obtenu du pape , par l’entremise de Guillaume Petit , confesseur de François Ier, alors en Italie (2), la nomination d’une commission nouvelle composée de dix-huit personnages , cardinaux, évêques, référendaires , docteurs , allait être condamné : dix des commissaires avaient déjà voté contre lui , lorsque le magister sacri palalii obtint du pape un arrêt de surseoir ( mandalum de supersedendo) ; moyen terme qui tira la cour pontificale d’embarras, en faisant entrevoir une condamnation dont la honte était épargnée aux dominicains, mais qui mécontenta les deux partis : Reuchlin , persuadé que la rancune des dominicains, n’ayant pu l’atteindre vivant, le poursuivrait mort; et Hogstraten qui , si l’on en croit le correspondant d’Or-
(1) V. p. 214. Articuli extracti de libro Joliannis Pfefferkom contra lleuclilin , pro hæreticis , et hâtantes in se crimen læsæ majcstatis.
Ininus, aflicha, sur la port*; d’une église, un appel à un concile général, bientôt jeté dans la boue, et, de retour à Cologne, s’agita encore quelque temps jusqu’à menacer l’Eglise d’un schisme (1).
On le voit, cette première lutte entre l’autorité ecclésiastique et la liberté d’examen est bien la préface de la réforme ; les contemporains eux-mémes l’indiquent. Jean Cesarius et Eoban Hesse, dans leurs lettres à Reuchlin, remercièrent la providence d’avoir fait naître l’occasion de secouer un joug détesté. Deux ans plus tard, Luther reconnaîtra Reuchlin comme son prédécesseur, et avouera que l’occasion seule de s’enrôler parmi les reuchlinistes et de prendre part au combat lui a manqué. Ce duel entre l’humaniste et le grand maître des hérétiques n’ébranla pas encore le pouvoir pontifical, mais ruina l’un des instruments de sa puissance, l’ordre redoutable des dominicains. La satire des Epistolœ obscurorum virorum de Hutten eut une grande part à ce résultat; ce fut elle qui rendit populaire une querelle qui ne serait peut-être point sortie des murailles des vieilles universités ou des nouvelles écoles. Elle découvrit, elle mit à nu, avec hardiesse toujours , avec cynisme quelquefois , sous le respect pour la tradition, l’esprit de routine et l’ignorance ; sous les dehors de la religion , l’égoïsme de l’intérêt ; sous la sévérité de la répression , le relâchement des mœurs. Elle accoutuma les esprits à envisager de près ce qu’ils n’osaient regarder, à approcher avec familiarité ce qui les avait toujours tenus à distance ; elle les éveilla,
(1) V. p. 255, 260, etc.
les enhardit , les disposa à de plus grandes choses : Huttcn, en un mot, prépara le terrain à Luther.
L’usage de pareilles armes est, je le sais, très-dangereux , et ce sont rarement les mains les plus pures qui les manient dans le combat : c’est assez dire qu’elles n’en font pas toujours le meilleur emploi ; et je ne prétends pas ici absoudre de tous points l’auteur des Epistolœ , dont le scepticisme hardi rappelle quelquefois les plus déplorables écarts du xvmB siècle et semble comme l’annoncer d’avance. Le rire moqueur a bien au fond quelque parenté avec le vice qu’il déchire, et il ne s’élève au-dessus de lui que parce qu’il a la conscience de soi, seul fondement de son autorité et première condition du retour au bien.
Mais ces restrictions faites , il est possible de soutenir que, dans l’histoire de notre espèce où le bien et le mal sont si mêlés, le rire a aussi son rôle utile, j’allais dire sa moralité ; lui seul vient à bout quelquefois de renverser des hommes ou des choses que la raison plus sévère a vainement attaqués. N’épargnât-il qu’une fois l’emploi de la violence, ce serait beaucoup déjà. La satire Ménippée a fait une partie de l’œuvre de Henri IV. La satire des Epistolœ obscurorum , qui tient évidemment de son siècle ce qu’elle a d’âcreté licencieuse, peut, je crois, invoquer en sa faveur la même excuse. Elle a ruiné en Allemagne l’opiniâtre résistance de la routine contre la renaissance, et ébranlé le crédit, l’autorité spirituelle d’nn ordre que ses propres fautes n’avaient pas entièrement compromis , et qui était déterminé à se sauver par la violence ; elle a peut-être préservé l’Allemagne de l’inquisition. Quand je serais obligé d’avouer
que le moyen était mauvais, je ne serais pas embarrassé : les dominicains y ont pourvu. J’aime mieux la satire des Epislolœ obscurorum virorum de Hutten, que l’œuvre monastique du Marteau des Sorciers (Hexènhammer), de Sprengcl.
La cour pontificale chercha en vain à amortir le coup porté à l’ordre des dominicains, en publiant, en 1517, le bref qui condamnait les Epislolœ obscurorum virorum ; il était trop tard. Depuis deux ans , Hutten avait écrit son Triumphus Capnionis, et la prudence d'Erasme avait seule obtenu de lui d’en différer la publication. Le poème parut enfin probablement dans l’année 1517, comme pour braver la condamnation pontificale.
C’est le premier cri de triomphe de l’Allemagne nouvelle prenant conscience de soi (1).
Dicat io, si se novit Germania, dicat.
« Le docteur Reuchlin , alors le vrai représentant de cette renaissance, fait son entrée triomphale dans la ville de Cologne. La vieille citadelle allemande de la théologie a été obligée de capituler. Toute la population de Cologne , agitant des branches de laurier, vieillards , enfants même , se précipite au-devant de ce vainqueur nouveau dans les combats de la science , afin de lui rendre des honneurs dignes de lui ;
Ingenii labor est , sint præmia digna labori.
» Quelques jeunes gens ouvrent la marche triomphale et portent, au milieu de livres monastiques, de haires, de bulles et d’indulgences, les dieux des vaincus, vaincus
(1) Voir le Triumphus Capnionis , 562
eux-mêmes , au nombre de quatre : la Superstition , au visage triste, inquiet et pusillanime, les mains levées au ciel, prête à tout croire et n’examinant rien ; la Barbarie , inculte et rebelle , les vêtements en lambeaux , la chevelure en désordre, levant dédaigneusement sa tête, où dort une langue de plomb ; l’Ignorance, avec son front qui fuit, mollement étendue, dans son inertie, glorieuse de son obésité , légère et vantarde , privée d’oreilles et d’yeux, mais parlant toujours et errant au hasard -, enfin l’Envie , maigre et sans sommeil , nourrie de fiel , l’œil oblique et taché de sang, toujours prête à nuire aux bons, aiguisant ses dents en silence.
» Les vaincus enchaînés suivent leurs dieux, dévorant leur humiliation, rongeant leurs fers, cachant sous leurs capuchons leur colère mal étouffée : c’est toute la cohorte des obseurantins.
Obscnri prodite viri, turba indiga lacis.
« Au premier rang , Hogstraten semble encore vomir le feu par la bouche ; on reconnaît là le maître des hérétiques, celui qui n’avait d’autre argument que le feu. Vouliez-vous écrire sur la théologie? au feu ! dire vrai? au feu ! faux? au feu ! agir bien? au feu ! mal? au feu ! le feu, il le jette par les yeux, il le respire, il s’en nourrit encore. »
Die aliqnid sacra de relligione Deoque,
Die, sodés, magna de re , clamabit ad ignem !
Et te scribentem, et scriptos abolere libellos
Igné volet, poscet flammas, clamabit ad ignem !
Si vernm est, ignem ! si falsum scribilur, ignem !
Si jnstum est, ignem ! si injustum quod facis, ignem !
Igneus est totus, vorat ignem, vescitur igni.
Digilized by Googli
« Après lui vient Arnold de Tongres , le faussaire , liabile à incriminer les livres, à torturer le sens des mots, à en exprimer l’hérésie ; puis Ortuinus Gratius, qui essaie de dissimuler la méchanceté et le mensonge sous les oripeaux de sa poésie ; Pfefferkorn le juif , qui s’est fait chrétien pour éviter d’être pendu par les siens ; enfin toute la gcnt ennemie des études et des lettres , réduisant la théologie à un bavardage de vieille femme , plus habile que Protée à revêtir mille formes différentes, à se jouer des étreintes qui la menacent : on la conduit maintenant aux plus affreux supplices du Tartare.
» Mais le vainqueur s’avance , traîné sur un char attelé de bœufs. Le voici le noble vieillard , une branche de laurier dans une main , dans l’autre un livre ; la sérénité est peinte sur son visage ; c’est lui qui a osé le premier descendre dans l’arène et affronter l’ignorance et la superstition , lui dont le courage égale la science , lui que l’Allemagne peut opposer avec confiance aux plus belles gloires de l’Italie. L’armée des juristes et des poètes , couronnés de lauriers , lui sert d’escorte -, elle était au combat , il est juste qu’elle soit au triomphe : car ce n’est pas seulement le triomphe d’un homme, c’est celui de la raison, de la vérité, de la vraie religion. »
Dicit io, quia se novit Germania, dicit.
Hutten , plein d’enthousiasme et de confianee , ajoute encore quelques paroles à son poème. « Réjouissez-vous, amis (I), s’écrie-t-il, le bandeau de l’ignorance tombe, l’Allemagne ouvre les yeux , le règne des théologisles
est üni. Un pontife savant a honte de leurs sottises; les études fleurissent et les génies ; saint Jérôme est ressuscité ; une lumière nouvelle éclaire l’Evangile. Courage , humanistes et poètes ; et vous , ennemis de la lumière , fuyez, laqueutn sumile, theologistœl »