POLITIQUE
Première Section. — L’Italie.
Mobilis Italia est, nobilis ante fuit.
H. Epigr.
Issu d’une race de chevaliers , Ulrich de Hutten devait porter dans la carrière des lettres quelque chose de l’humeur , des habitudes qu’il tenait de ses pères. Honteux de passer seulement pour un scribe aux yeux des chevaliers , ces centaures , dont il voyait les yeux fixés toujours sur lui , il voulait agir par la parole comme faisaient ceux-ci par l’épée , et prouver à sa famille que ces traits ravis par lui aux dépouilles antiques n’étaient pas inférieurs à ces lourdes armes portées par les hommes de guerre dans la mêlée. C’est ce qui jeta promptement notre poète de la polémique littéraire dans la polémique politique, et donna à ses écrits, en Italie et en Allemagne, un caractère d’actualité qui les rend si précieux pour l’histoire du temps.
Dans le poème qu’Hutten écrivait déjà au moment d’entrer pour la première fois en Italie (1), à sa sortie de Vienne : Quod ab illâ antiquilus Gcrmanorum clariludine
(1) V. op. Hutt. 1. p. 2S, Ed. m.
Non scmpcr in armis
Esso licct, mollein non scuiper amair quirlrm, etc.
nondum degeneraverint noslrates ; il sentait le besoin de prouver que les progrès dans les lettres n’étaient point un signe de décadence pour l’Allemagne. « Il ne convient » pas, disait-il, d’être toujours au milieu des armes, et de » dédaigner le doux repos. Il y a un temps pour se re- » vêtir de son armure, forcer les nations à l’obéissance, » réprimer l’orgueil des rois, et un autre pour exercer » son esprit dans les arts de la paix. On descend aussi » en Italie pour apprendre la langue du Latium, les arts » de la Grèce et en rapporter un esprit plus cultivé.
# Une armée de Cimbres a failli arrêter Rome marchant » à la conquête du monde. Àrminius a cruellement vengé » la défaite des Chérusques. Il faut que leurs deseen- » dauts ne leur soient pas inférieurs dans les combats, » mais qu’ils apprennent aussi dans les intervalles de la » paix à peindre en immortels tableaux les grandes ac- » tions de leurs ancêtres et les leurs, pour entretenir » après eux une noble émulation et perpétuer la gloire
* et la puissance de la patrie. »
Mais il ne voulait pas cependant que l’art de parler fit tort à celui de bien faire. C’est ce qu’avait compris l’Allemagne, selon lui, et ce dont il s’applaudissait.
« N’est-ce point elle, dit-il, qui a inventé ces rna- » chines à la voix tonnante , auxquelles ne savent résister » les murailles des villes closes et les tours les plus éle- » vées? N’est-ce pas à elle qu’est dû cet art de donner » à la parole la durée de l’airain en la multipliant à » l'infini : deux grandes découvertes qui représentent mer- » veilleusement cet accord de la pensée et de l’action, » d’où résultent seulement, pour un homme comme pour v » un peuple , la véritable foree et une gloire méritée ! »
Avant le poète Ulrich de Hutten, plusieurs humanistes allemands, à la suite des Landsknechts et des Reitres, avaient descendu les Alpes. Agricola, Reuchlin, Erasme, avaient fait sur l'Italie savante des conquêtes moins sanglantes et plus durables que celles des soldats de l’empereur. A cette époque même, Martin Luther rentrait en Allemagne, emportant de la Péninsule ce désappointement et cette colère dont il allait bientôt menacer le Saint-Siège. Ulrich de Hutten, humaniste entendu et habile , mais peu savant et point du tout théologien , n’était pas conduit en Italie par le seul désir de puiser le savoir aux sources mêmes de la renaissance, ou de retremper sa foi dans la capitale du catholicisme.
Jeté par son caractère aventureux au milieu des querelles qui agitaient l’Italie , tout en visitant les universités italiennes, il s’intéressa avec passion à ces luttes de géants dans lesquelles Louis XII, l’empereur Maximilien, le pape Jules II et la république de Venise se disputaient le nord de l’Italie. Il y prit part en poète par des Yœux, des conseils, des encouragements formulés en petits poèmes et en épigrammes , où il apporta toutes les illusions du patriotisme allemand et toutes les passions d’un gibelin du xinc siècle. Maximilien était encore pour lui le successeur des Otton et des Frédéric, le restaurateur du vieil empire romain dont les droits sur l’Italie n’étaient point prescrits. Il l’exhorta non seulement à punir Venise qui avait osé s’opposer à sa marche quand il allait dans sa ville de Rome (1) recevoir la couronne im-
(1) V. tld Maximil. Cœsarem in Venelo» exhortatorium ; U 1, p. 117.
périale, mais encore à soumettre l’Italie qui lui appartenait, disait-il, tout entière.
La dominante Venise, dans son Exhortation, et surtout dans deux petits poèmes intitulés, l’un Saint-Marc, et l’autre la Pêche Vénitienne, fut l’objet de ses mordantes satires ; le lion de Saint-Marc n’était pour lui qu’une grenouille orgueilleuse qui avait pris la peau du lion, et k laquelle ses sujets avaient prêté des ailes (1); ses conquêtes, qu’une pêche frauduleuse; et le poète, après avoir vu (2) les îles de l’Adriatique et de la Grèce * la Crète et Chypre , et sur le continent Padoue , la ville d’Anténor, la puissante Vérone et Brescia la belle, tomber dans les filets vénitiens, ne put souffrir que la grenouille-lionne, de ses palais de marbre, posât le pied sur les Alpes de Trente;
Ilia tridentinos tamen est invadere montes ; il excita l’aigle germanique à fondre bientôt au milieu des lagunes de l’Adriatique, k punir la trahison de celle qui avait vendu aux Turcs l’empire de Byzance (3).
(1) V. Marcus, carmen heroicuin, L l, p 237.
Ruperat Adriaci stagnantia claustra profundi paTpocyoç u^wcaç wypav &ep.aç uSa-ri peuxw
rana os, humerosque pedesque,
Omnia rana , sed Euganei regina profundi Quæ titulum adseruit , jam non contenta paludcs Et luteas habitare casas, cœnumque rclictuni,
Aptum humeris , aptum cervici immane Iconis Induerat tergus, villosque aptarat et ungues.
(2) V. depiscatura Venetorum, carmen heroicuin, t. 1, p. 231.
Exierant Veneti piscatum , ita facta ferebant.
Vendidil hæc Turcis urbes, li.rc vcndidit aras,
Hæc Bysantenum prodidit imperium.
Les traits qu’il vit diriger sur lui du haut des murs de Padoue , assiégée par ses compatriotes , mais que lui était venu visiter seulement et non conquérir , aigrirent encore son humeur gibeline (1). Arrivé dans la ville de Pavie, où il vit les Français affecter l’empire d’Italie, et les iis fleurir le long du Pô (2), il n’eut point assez de dédain pour ce coq gaulois à la crête orgueilleuse qui osait marcher sur les brisées de l’aigle (3). En apprenant l’ouverture de conférences , il tourna en ridicule ces pourpalers des puissances, à Mantoue, à Bologne, où chacun cédait et se partageait ce qui n’était pas à lui, comptant sans César (4).
Quand le jeune Gaston de Foix succomba au milieu de ses victoires, le poète, obstinément gibelin, n’eut ni applaudissements ni larmes pour les succès et les pertes de Louis XII cependant encore l’allié de Maximilien.
(1) V. I. c. De se in obsidione Patavina.
Parcite, qui Patavi muros arcemque tendis.
In me vulnifica mittere tcla manu.
Non ea fortuna est ut nunc ego vique manuque Horrida commoti Cæsaris arma sequar.
Hue me sola trahit vestri admiratio regni,
Noscere vos cupio, perdere non cupio,
Cette pièce de vers prouve que Hutten n’était pas encore soldat alors, comme l'ont voulu quelques-uns de ses biographes.
(2) V. loc. cit. p. 202 :
Aspicis Ilaliam tumidos coucerpere Galios,
Liliaque ad longum sparsa virera Padum?
(3) V. les nombreuses épigrammes, adAquilam, ad Gallum ; passim , p. 204 ; de Gallo superbiente, de Gallo et Aquila.
(4) V. les épigr. de quodam in Itaiia convcntu, 177 ; de convenlu bononieusi, 193.
S’il blâma avec raison la trahison des soldats allemands qui livrèrent Brescia aux Vénitiens, et les accusa d’entacher l’honneur germanique (1), il attribua la victoire de Ravenne (2) à la valeur de ses compatriotes enrôlés au service de la France, à celle surtout du chevalier Jacques de Ems (3) mort après avoir, il est vrai, vaillamment combattu. Il n’eut point d’admiration , point de regrets pour le jeune Gaston de Foix enseveli à vingtdeux ans au milieu de ses trophées. La Gaule a gagné la bataille, dit-il, en perdant sa noblesse. C’est pour Jacques de Ems qu’il garda son enthousiasme et ses larmes, et pour cette fleur de la jeunesse allemande moissonnée inutilement au service de l’étranger, et dont les restes, privés de sépulture, étaient laissés en proie aux oiseaux . et aux bêtes, loin de la douce patrie.
« C’était à César seul, selon lui, à César, maître de la terre comme Dieu l’est du ciel, souverain des mortels comme Jupiter l’est des dieux , à punir Venise et à dompter la péninsule. Il n’était besoin pour cela que la Grande-Bretagne envoyât ses blonds guerriers et que la Gaule orgueilleuse armât ses peuples (4). La race
(1) V. 1. c. p. 183. De proditionc per milites germanos Brixiie.
(2) V. 1. c. les nombreuses épigratnmes ad pugnam Ravennenscm.
(3) V. I. c. l’épitaphe de Jacques de Ems, p. 181 et p. 185.
Gcrmana juventus Amisit prima; robora militiæ.
Profligata ades hispana , ignobilc vulgus,
Retulit amissis Galba nobilibus.
Non opus est, (lad ducantur in arma Britanni ,
Atque armet populos Gallia magna suos.
Adde nibil nobis, si quid Germania priscæ Laudis habct, si quid martia lurba potcst, etc.
germaine suffirait bien , si les Alpes tyroliennes versaient comme un torrent le cavalier franconien , le chasseur de la Hesse, le Westphalien à la taille gigantesque, le Saxon qu’une pointe de vin rend invincible, et tous les guerriers que nourrissent la Marche poissonneuse, et la Thuringe fertile, et les bords de l’Océan germanique. La guerre n’était point inconnue d’ailleurs (1) à celui qui était toujours le premier dans la bataille , soldat et chef à la fois, qui avait soumis les Belges indomptés, chassé Corvin de son patrimoine, poussé ses cavaliers vers la Seine, et cherché les Suisses jusque dans leurs montagnes. Il était temps que l’Italie reconnût enfin son maître, et que Rome le couronnât. La Germanie avait ses poètes, Erasme, Hermann de Busch, Eoban Hesse, tout prêts à célébrer dignement le vainqueur (2). »
L’exhortation pompeuse du poète, convenait assez bien, comme on voit, à ces prétentions surannées, mais non rabattues de l’empire germanique sur l’Italie , et surtout à ce prince, homme d’imagination et de cœur, mais politique médiocre, qui se faisait la plus haute idée de sa puissance, enfantait chaque jour de gigantesques projets, et s’épuisait dans une activité stérile. Le spectacle des événements qui constataient trop visiblement l’impuissance de l’empire, les misères même, auxquelles son dévoûment à la cause impériale exposa Hutten, sans attirer seulement sur lui l’attention des siens , en rame-
Notum est ingentes bello subiisse labores
Armaquc pro patriæ lenta moverebono, etc.
(2) V. Epigrammatum liber ad Cxsarem Maximilianum, t. 1. p. 169.
nant le poète au sentiment de la réalité , aiguisèrent ses épigrammes contre ses ennemis, et les détournèrent plus haut même, jusque sur la papauté.
Menacé dans Pavie, quand cette ville appartenait à Louis XII, par quelques Français, assiégé par eux dans sa propre maison, mis si près de la mort qu’il composait déjà son épitaphe (1); puis saisi, battu, dépouillé, chassé le 18 juin 1512, lors de la prise de Pavie sur les Français par les Suisses, qui le prirent pour un mercenaire de l’armée française; il ne fut pas plus heureux à à Bologne, où malade de ses blessures, privé de tout, il ne put, malgré une pièce de vers et l’intercession de quelques amis, obtenir de faire partie de la suite du cardinal de Gurk, ambassadeur de Maximilien qui venait de réconcilier son maître et le pape Jules II. Au milieu de ce drame lugubre de la faim, de la souffrance et de la misère (2) dont il parle plus tard à un ami, réduit à s’enrôler comme simple soldat dans la milice impériale, sans pouvoir même arracher un regard de pitié au cardinal en se promenant souvent sous ses yeux (3), le fugitif de Fulde, dans son désespoir, appelle (4) à son
(1) V. la lettre à Pbaccus , L 1 , p. d 44 , et l'épitaphe :
Qui misera natus , miscrabile transiit ævuin ,
Sæpe malum terra, saepeque passus aqua ,
Hic jacet Hutlcnus , Galii nii taie merenti I montera gladiis eripuerc animant.
Ipse suas coluit per mille pcricula musas.
Et quanti potuit carminis auctor crat.
(2) V. lettre & Pirkeimer , t. 3. Lugubrcm tragndiara audias.
(3) V. Ep. lib. p. 180. Mortcm esse extremum omnium malorum.
(4) V. la lettre de Hultcn à Paul Riccius , et la réponse de Brunfels 4 Erasme , t. IV , où ces laits sont relatés.
aide la mort où César voit la fin de tous les maux.
Non moins découragé, le poète gibelin, ne comprenant plus rien à cette politique embarrassée et tortueuse, qui rapprochait les Français des Vénitiens , après avoir uni le pape et l’empereur; à cette mobilité de la fortune, qui rendait de nouveau l’Italie à Louis XII pour la lui faire perdre encore à Novarre, décoche ses traits à droite et à gauche sans épargner même Maximilien dont la lenteur enfin le lasse, et ne trouve plus dans toutes ces guerres sans résultat que matière à satire. La décadence de l’Ita lie, qui ne sait plus que changer de maître lui fait pitié :
Mobilis Italia est, nobilis ante fuit,
dit-il ; il n’a plus à lui donner que ce plaisant conseil : « Trois peuples se disputent ta possession, le Vénitien artisan de ruse, le Gaulois superbe , et le Germain adonné à la boisson. Le choix est facile; le Vénitien ne cesse de tromper , le Gaulois est toujours orgueilleux ; le Germain ne boit pas toujours (1). »
Aigri par ses propres misères et par celles de l’empire , il s’élève enfin avec colère ou amertume contre le chef de l’Eglise qui lui paraît être l’auteur de tous les maux de la chrétienté, et contre la Providence qu’il accuse d’jmpuissance et de versatilité. « C’est Jules 11, dit-il , qui pousse la république chrétienne à déchirer ses entrailles de ses propres mains, lui qui, préférant le glaive de Paul aux clefs de Pierre, arme le Gaulois contre le Germain, libérien contre l’Italien ; inexcusable guerre, allumée sous les yeux des Turcs! Singulier suc-
(1) Ep. lib. 214. Qui et quales imperium Italiæ ambiant..
cesseur du Christ , qu’on voit recouvert d’une armure et l’épée à la main, la chevelure et la barbe hérissées, la fureur dans les yeux et la menace à la bouche, acheter la possession de la terre par la fraude, et vendre le ciel qu’il ne possède pas (1) ! » Et remontant plus haut, en face de cet affligeant spectacle, il se demande si un homme de bon sens peut encore croire que le Christ fût Dieu -, et quelle que soit la puissance décorée de ce nom, et par qui seraient régies les choses d’ici-bas, l’accuse d’être à coup sur, inconstante, infidèle, trompeuse, et aimant à répartir à l’aventure ses faveurs et ses disgrâces; la fortune païenne lui apparaît comme la maîtresse des choses (2). Pensées amères, nées de l’infortune et de la déception , qui étonnent dans un homme de ce siècle , et annoncent, qu’à l’âge de la foi, succédera déjà celui du doute!
Deux ans plus tard, 1516, lorsque Hutten franchit de nouveau les Alpes , résigné , quoique d’assez mauvaise
(1) V. Ep. lib. 221 et 199. Les dpigrammes sur Jules II.
Qui chalybe et duris amicitur Julius armis TerribUis barba , terribilisque coma ,
Cui torvos horrore oculos Irons occulit atros , Tartareæ ignescunt cujus in ore minæ.
Fraude capit totum mercator Julius orbem ,
Vendit enim cœlum , non habet ipse tainen ; Vende milii quod habes
(2) V. Ep. liber, p. 198, de mundi gubematione.
Est cœlum , atque illic superi qui humana tuentur ?
Aut aliquos usquam credimus esse deos?
Ccrte quidquid id est quod numen habere putamus. Et quo persuasum est inferiora régi.
Instabilc, infidumesl, varium, mutabile, fallax, Quodque nocet tcmere, quod temercque juval.
grâce, à y étudier le droit pour complaire à sa famille , et retrouva encore la péninsule au pouvoir des Français, après la belle victoire de Marignan ; les événements nouveaux dont il fut témoin , ainsi que le souvenir des luttes littéraires qui agitaient sa patrie, l’occupèrent bien plus que l’étude du droit. Nous avons encore de lui une pièce de vers adressée à cette époque à l’empereur Maximilien (1) et où il représentait l’Italie « les cheveux et les » vêtements en désordre , aux genoux de son seigneur » et maître, l’empereur, implorant de son époux irrité » la punition du Gaulois, du Vénitien, de l’Ibérien, » barbares qui s’arrachent ses faveurs, et dont le pre- » mier, plus insolent que tous, n’a pas même de respect, » dans son incontinence, pour scs fdles bien aimées. » Désabusé par une réponse d’Eoban Hesse (2) qui , au nom de l’empereur, adressa des reproches assez justes à l’infidèle, trop confiante dans les paroles d’un pontife toujours prêt à faire et à défaire à son gré leur an-
(1) Epist. Italiæ ad Max. Cæs. Ulrico ab Hutt. eq. germano autore ; t. 2, p. 273.
Deposui digilis , abjeci a vestibus aurum ,
Et gemui , et lacrymis iramaduere genx.
P. 277. Intactas Gatli non voluere nurus.
(2) Responsoria ad Italiam Max. Cæs. autore Eobano Hesso ; p. 283.
Tune neque tôt dominos kabuit Germania reges ,
Necdum contemptus Cæsaris istc fuit.
Et nos quando adeo Cæsar sibi quisque videtur,
Accipimus prætcr nomen inane nihil.
Sæpe quidem mandata damus , regnique sénat uni
Cogimus
Donec inutilibus terimus conventibus œvum ,
Hoslibus infidis quid nisi præda sumus ?
tique union, et excusa Maximilien sur sa propre impuissance « alors que l’Allemagne reconnaissait plusieurs rois, et que le titre de César méprisé n’était plus qu’un vain nom, » le poète impérialiste, quoique cette fois dans de meilleures conditions d’impartialité, laissa éclater encore sa colère, sa rancune dans tous ses jugements sur l’Italie, sur Rome, et arriva , sur la papauté, aux mêmes conclusions que la première fois.
En effet, k Rome, où on le vit k la fois fréquenter les savants, leur faire connaître les Adages et Y Eloge de la Folie d’Erasme, et, dans une querelle, mettre k mort un Français qui s’était permis de mal parler de l’empereur, tous ces sentiments percèrent dans ses deux livres d’épigrammes sur la ville de Rome (1), qu’il envoya k Crotus Rubianus.
« J’ai vu, dit-il dans la première de ses épigrammes, » j’ai vu les murailles k moitié détruites de la ville au- » sonienne où Dieu se vend avec tout ce qui est sacré;
(1) V. Opéra Hutteni , ed. m. t. 1. De statu romano epigrammata ex urbe missa. Voici la première :
Vidimus Ausoniæ semiruta mœnia Romæ ,
Hic ubi cum sacris venditur ipse Deus:
Ingentem, Crote, pontificem sacrumque senatum,
Et longo proceres ordine cardioeos ,
Tôt scribas, vulgusque hominum nihil utile rebus,
Quos vaga contecto purpura vesüt equo,
Tôt , Crote , qui faciunt , tôt qui patiuntur , et illos Orgia qui vivunt , cum simulant Curios,
Romanas , neque enim Romanos, omnia luxu ,
Omniaque obscœnis plena libidinibus.
Desine velle sacram imprimis , Crote , visere Romam,
Romanum inverties hic, ubi Roma, nihil.
» j’ai vu le grand pontife et le sacré collège , la longue » suite des princes cardinaux et la tourbe inutile des » scribes, cavalcade caparaçonnée de pourpre flottante; » j’ai vu ceux qui commettent le mal et ceux qui le » souffrent, vivant dans l’orgie, jouant les Curius; et » ceux qui négligent de dissimuler leur mauvaise vie, » riant des bonnes mœurs et sifflant les gens honnêtes ; » toute cette populace de Romaines, je ne dirai pas de » Romains, abîmée dans le luxe et les obscènes plaisirs. » Après les Curius, les Pompée, les Metellus, voilà ce » que Rome a produit. Cesse, ami. de vouloir visiter » la sainte ville. Où fut Rome, il n’est plus rien de rob main. » La décadence politique de ritalic, la corruption , l’avidité romaines, le frappèrent encore ; au milieu des merveilles de l’architecture et de la peinture religieuses, il vit Simon chasser partout l’apôtre Pierre; il ne remarqua rien si ce n’est que les matériaux , amassés sur l’emplacement de la cathédrale de Saint-Pierre, émigraient vers les palais en construction des Médicis, et se prit à songer que ces temples, bâtis au dieu Simon, s’élevaient sur la crédulité généreuse et naïve de son pays pauvre.
Dans la ville éternelle, il n’eut un peu d’encens que pour la famille gibeline des Colonne, où il fut probablement bien accueilli , et surtout pour l’autel de Coritius, riche allemand de Trêves, qui habitait Rome, grand amateur d’antiquités, qui se donnait le plaisir de convoquer souvent, dans ses jardins, aux pieds de la statue de Trajan, tout ce que la ville renfermait de poètes, et faisait recueil de vers faits en l’honneur de son hospitalité, sous le nom d ' Epigrammala pro ara
Coriliana (t). Il en fut de même dans les autres villes d’Italie, à Bologne, à Ferrare, à Venise, où la connaissance de q uelques savants qu’il nomme dans ses lettres, les présents d’André d’Asola surtout, le père du fameux Aide à Venise, furent les plus précieux souvenirs qu’il rapporta de ses deux voyages dans la péninsule; de telle sorte, qu’en Italie, la littérature seule obtint grâce devant llutten, et, qu’à Rome, le dieu des vers fut le seul qu’il jugea digne de son encens.
Deuxième Section. — L’Allemagne, la diète d’Augsbonrg, 1518.
Ainsi le spectacle des guerres italiennes avait armé de traits acérés le chevalier de l'empire, le poète gibelin contre le pouvoir temporel de la papauté, comme celui des querelles littéraires dans les universités allemandes avait excité la verve satirique de l’humaniste contre la scolastique et le prieur de l’ordre des dominicains. De retour en Allemagne, en 1517 , Hutten devint encore, sur un autre terrain, un des plus rudes adversaires du pouvoir pontifical.
Hutten n’était plus déjà à cette époque un étudiant vagabond, un poète inconnu: la part qu’il avait prise à la défense de Reuchlin l’avait recommandé à tous les humanistes, à Erasme qui semblait le chérir tout particulièrement, et l’annonçait comme un poète épique à
(1) V. op. ed. m. 1. 1, Pro ara coritiana , quæ est Romæ. En parlant de l’autel du Dieu des chrétiens , et de celui de Coritius , Hutten écrit ces deux rers :
Falsis ista deis , cultu mcliorc dicala est Ara saluUFero Coriliana Dco.
l’Allemagne. Ses poèmes sur l’Italie, publiés par Vadian, avaient attiré sur lui les yeux mêmes de l’empereur. Les quatre catilinaiues véhémentes, écrites contre le prince Ulrich de Wurtemberg (1), assassin de son cousin , Jean de Hutten , après avoir été le séducteur de sa femme, avaient prouvé à ses parents, et à tous les Franconiens l’utilité des talents de l’écrivain chevalier, en même temps qu’elles lui avaient valu de la part des humanistes les noms de Cicéron et de Démosthènes. A Augsbourg (2), l’empereur Maximilien, en 1517, sur le conseil de Jacob Spiegel , de Stabius et surtout de Conrad Peutinger , ses conseillers, lui avait décerné, avec une couronne tressée de la main de la belle fille de Peutinger , le diplôme de poète lauréat de l’empire et les privilèges y attachés. Enfin, l’électeur ecclésiastique de Mayence , Albert , son ancien protecteur dans le Brandebourg , avait voulu l’attacher à sa cour ; et Hutten avait répondu h cette invitation , au risque de se soumettre , comme disaient ses amis, qui le croyaient perdu pour les lettres, à une servitude de cour (In aulicam servitutem consentire) (3).
Après douze ans de voyages où il avait souffert la fatigue , la soif et la faim , manqué souvent de gîte et d’habits; revenu avec un estomac gâté, un corps affaibli, un tempérament ruiné par la maladie; pâle, mai-
(1) T. 11, Orationes quatuor adrersus Ulrichum Wurtemberg.
(2) Epist. ad Peut.
(3) Voir pour les détails particuliers sur la vie de Hutten la longue lettre de celui-ci à Pirkheimer, à propos de laquelle le commentaire de Burkavd est devenu une biographie véritable du chevalier. Op. II. m. 70.
gre, épuisé à faire pitié, sentant le besoin de prendre quelque repos, de mener une vie plus sédentaire et mieux réglée sous la protection d’un homme puissant, mais dévoré cependant du désir indomptable de faire quelque chose {jour la gloire de l’Allemagne et pour la sienne (1), il avait choisi cet asile, cette situation, comme la plus propre à ses desseins. « Il avait besoin, en effet, écrivait-il à Pirkheimer, de vivre dans le commerce des hommes; le recueillement solitaire et l’étude désintéressée n’allaient point à son génie ; c’était au milieu des affaires, et en se mêlant à l’action qu’il pouvait donner carrière à son talent et à sa verve (2).
» La demeure d’un chevalier , la vie de château, ne lui offrait aucune ressource; il ne pouvait regarder comme une retraite favorable aux Muses, un château ou plutôt une aire située, bâtie, disposée non pour l’agrément, mais pour la défense; étroite en dedans, entourée au dehors de fossés pleins d’eaux croupissantes, de murs épais, sans autres jours que ceux pratiqués pour les meurtrières et les bombardes, et où, de l’aube du jour au coucher du soleil, on n’entendait que des cavaliers qui vont et viennent, des paysans qui chargent et déchargent des voitures, et pendant la nuit que les cris des bestiaux, les aboiements des chiens, et au loin, dans la forêt, les hurlements des loups. Il ne pouvait trouver aucune in-
(1) L. c. 83. Adbuc euirn omnis quietis, nedum corporis inertiæ, hic impatiens est animus ; nondum me domui , nondum ætatis fervorem miligavi.
(2) Ad Pirk. cpisL 71. Experiar tamen eam quam aliis ipsam fugiendam scribo aulam. An ego posscm hoc ætatis inlra quatuor parictcs latcre, et priusquam expertus essem islas mundi turbas , illos olfecissem lumullus , in hos me secessus , hoc tranquillum rccondere ?
dépendance, aucune sécurité, dans un patrimoine dont les paysans pauvres se révoltaient souvent ; dans une retraite où il fallait toujours rester armé de pied en cap pour se défendre contre les puissants et pour opprimer les faibles (1).
» A la cour de l’électeur Albert, dispensé de toutes les cérémonies officielles , libre de se livrer à ses études favorites, admis dans les entretiens particuliers d’ün prince homme d’esprit, qui s’informait souvent des nouvelles littéraires du moment, appelait Erasme le restaurateur de la théologie, et faisait jeter au feu un des livres de Pfefferkorn, Hutten comptait , au contraire, avoir tout le loisir de gagner à la cause des lettres toute cette noblesse éprise seulement de ses chiens de chasse , de ses chevaux de guerre, et de l’exciter à gagner le terrain qu’elle perdait sur les roturiers qui la primaient en culture (2) ; il ne désespérait pas même de faire des puissants, des princes, autant de Mécènes; et, malgré les attaques auquel il était en butte , de gagner l’électeur de Mayence, Albert. S’il pouvait parler à Pirkheimer, il s’expliquerait plus clairement. »
(1) L. c. 79 , 199. Ex tua vita noli meom xstimare. In nobiseum agitur, ut patrimonium etiam amplissimum si mihi sit, ut possim ex meo tivere milii. Vivilur in agro, in sylvis, et in iliis montium speculis ; qui nos alunt extrême pauperes sunt coloni, quibus agros nostros vircos, prata et sylvas locamus....
Intérim rel duorum jugerum itinere nisi armati exspatiamur Acccdunt et
abeunt équités ; inter quos raptores , fures et latrones. Audiuntnr ovium balatus , boum mugitus , canum latratus , nostrx domi luporum etiam uluiatus, ut qux nemoribus vicina est.
(2) Ep. ad. Piri. passiin. Quo minus beret ut nobis sulorcs et carpularii illi prxirent1 2
Hulten s’occupait donc seulement d’étendre, de resserrer cette ligue des humanistes dont il menaçait déjà les théologiens dans les Epistoïœ obscurorum vivorum ; il faisait sa compagnie des hommes lettrés qui résidaient à Mayence ou qui venaient la visiter ; il ne quittait point le médecin du prince , Stromer , les deux frères André et Jacob Fuchs, et le philosophe Jean Fœniseca; il entretenait correspondance avec les conseillers de l’empereur, Jacob deBannisiis, Peutinger, avec OEcolampade, ce théologien bien denté, qui ruminait sans cesse les Écritures dans les trois langues , au grand désespoir des théologiens édentés.
Il applaudissait en France Guillaume Budée qui, introduisant la révolution dans l’étude du droit , faisait aussi rudement la guerre à la postérité d’Accurse et de Barthole , qu’Erasme aux théologiens ; il laissait à Budée , ainsi qu’à Lefèvre d’Etaples , un agréable souvenir dans un court voyage qu’il faisait avec l’électeur à Paris (1).
En Allemagne, il saluait du nom d’Apelles Albert Duerer qui, sur un terrain nouveau, entrait en lutte avec l’Italie, en s’écriant : « O siècle! ô lettres! c’est une joie de vivre; point de repos; les études fleurissent, les esprits s’éveillent. O barbarie ! l’heure de ton exil a sonné (2) !»
Il partageait lui-même enlin cette activité générale, envoyait à Pirkheimer la solution d'une difficulté géogra-
(1) Ep. Bud. ad Er. Huttenus hic transiit, yir oranino festiTus et comis, et nobilitatem generositatemque præ se ferens.
(2) Ep. ad Pirk. in fine. Vigent studia , florcnt ingénia. O seculum ! O lileræ i juvat vivcrc. Ucus tu, accipc laqueum, barbaries, exsiliunt prospice.
phique sur l’identité du Rha et du Volga , éditait Tite- Live d’après un manuscrit trouvé dans la bibliothèque de Mayence, et écrivait un traité sur une cure nouvelle appliquée h la maladie dont il souffrait depuis longtemps et dont il fut alors un peu soulagé , ces deux derniers livres dédiés à l’archevêque, électeur de Mayence (1)5 lorsque les événements de l’Allemagne l’arrachèrent toutà-coup à ses occupations pacifiques pour le jeter encore sur le terrain brûlant de la politique, et donnèrent à ses talents un éclat nouveau.
L’empire germanique était, en effet, dans un de ces états de crise qui précèdent ordinairement les révolutions, et pendant lesquels fermentent tous les éléments de l’ordre social.
Les empereurs allemands, après avoir échoué dans leur projet de faire de la chrétienté une monarchie temporelle semblable à la monarchie spirituelle des papes , loin d’exercer alors sur tous les royaumes de la chrétienté ces droits qui n’existaient plus que dans le traité de Pierre d’Andlo, ou dans les archives de la chancellerie, avaient, en Italie, grand’peine à obtenir la consécration pontificale, et, sans puissance en Allemagne , restaient confinés, comme Frédéric III, dans leurs états héréditaires. Aussi jamais l’Allemagne n’était tombée dans un tel état d’impuissance au dehors et d'anarchie au dedans. On a vu quel triste rôle Maximilien avait joué en Italie. Dans l’empire, au milieu des rivalités, des ligues ennemies des princes laïques et ecclésiastiques, des villes et des
(1) Op. H. ni. 229. De guajaci medicina et morbo gallico liber, avec une préface ad archicpiscopum electorcin Moguntiæ Albcrlum.
chevaliers , Maximilien et les États , pénétrés du besoin d’une plus grande unité, avaient été impuissants à fonder dans un Comité de gouvernement, ou dans une Chambre supérieure de justice, des institutions où les intérêts généraux et la paix eussent pu trouver de solides garanties ; et les prétentions de la prérogative impériale, ainsi que le besoin d’indépendance des États n’ayant jamais pu s’accorder, l’Allemagne, dans l’absence d’un gouvernement central assez puissant , était livrée aux désordres des volontés particulières et à une anarchie qui avait favorisé chez elle les prétentions du pouvoir pontifical.
En effet, tandis qu’en France François Ier obtenait le Concordat, que Henri VIII, par son légat Wolsey, disposait déjà, avant son schisme, de l’autorité spirituelle, que Ferdinand-le-Catholique prenait la grand’ maîtrise des ordres religieux d’Espagne, les papes semblaient reprendre dans l’Allemagne désunie tout ce qu’ils perdaient dans des pays où le pouvoir monarchique prenait les intérêts de la nation sous sa tutelle. Non contents d’avoir, par le concordat de Vienne, qui remplaçait la Pragmatique-Sanction de Mayence, changé les annates en une taxe fixe et permanente, et de s’être réservé une grande part, dans les clauses générales du traité, à l’élection aux bénéfices, ils multipliaient encore en leur faveur , dans les négociations particulières entamées, comme c’était l’usage, avec les différents princes, les cas, réserves, mois, expectatives, exceptions et autres coutumes de la curie romaine (1), et ajoutaient
(i) Et cela au moment où la chancellerie augmentait tous les jours scs taxes, et le prix des pallium, bulles, etc., etc. — On trouve l’énumé-
ainsi au malaise interne de l’Allemagne le poids d’une oppression extérieure. Rien d’étonnant donc , qu’en Allemagne, un mécontentement politique, tous les jours plus grave contre Rome, vînt se joindre alors à la désaffection toute morale que nous avons déjà signalée à la même époque sur un autre terrain. En 1511 déjà, Maximilien, qui répétait sans cesse que le pape tirait de l’empire un revenu cent fois plus grand que lui-même , avait voulu un instant mettre à profit le fameux concile de Pise pour rétablir la Pragmatique-Sanction. En l’année 1517 même, l’amertume des plaintes contre les exigences pécuniaires du Saint- Siège, dans la diète de Mayence, avait dépassé tout ce qu’on avait jusqu’alors entendu. Ce fut ce moment-là cependant que le pape Léon X choisit pour l’établissement d’une nouvelle dîme, et la promulgation d’indulgences, sous prétexte de solder une croisade contre les Turcs et de rebâtir l’égbse Saint-Pierre à Rome.
On a déjà vu comment le patriotisme de Ilutten avait souffert en Italie de l’impuissance de l’empire et en avait accusé l’inimitié du Saint-Siège. Dans un poème, écrit en l’honneur de l’électeur Albert (1), il avait déjà, deux années auparavant, montré aussi combien il sentait
ration de tous les abus introduits depuis Sixte et Alexandre dans les Reformationes canccllariœ aposlolicœ sanctissimi domini nom ri Pauli III, 1540; manuscrit de la bibliothèque Barberini S Rome , cité par Ranke , Hist des papes. Les plaintes de Hutten , dans les dialogues suivants, porteront surtout sur ces nouvelles taxes et charges de la chancellerie romaine.
(1) V. Op. HutU Ed. Munch. t. 1. Panegyricus in exccptionem Mogunlinam reverendissimi in Christo patris illustrissimi principes ad domini AIberli , Moguntincnsis et Magdeburgensis ecclesiarum episcopi , principis elcctoris, etc., etc.
vivement la décadence de l’Allemagne, en étalant avec complaisance le passé glorieux de l’empire et son antique puissance qui n’avait succombé que sous les coups de la papauté. Après avoir en effet rappelé les vieilles gloires de la race des Hermions et des Istœvons , des Cimbres , d’Arioviste, d’Arminius (1) qui avait arraché des cris de désespoir au maître de l’empire (2); celle des Gotks et des Suèves, des Vandales et des Hérulcs, des Francs qui avaient renversé l’empire romain, il avait exalté le terrible Charles , qui impose le nom de France à la Gaule, sauve l’Espagne, soumet les Saxons rebelles, et frappe de terreur le Grec cantonné dans ses villes et d'admiration le vainqueur de l’Orient qui règne sur Jérusalem , célébré la fondation de l’empire germanique , et la brillante succession des empereurs allemands (3).
Dans la puissante maison saxonne il avait fait voir le grand Othon imposant sa loi aux ducs rebelles , délivrant l’Italie et commandant k Rome qu’il débarrasse d’un pontife remuant (4); son (ils vainqueur des Grecs, mais s’aventurant seul au milieu des ennemis, forcé de cher-
(1) Primus honor Marti , ciypeo Mars fulget et crise
Germananiquc manu Crameam tcnet
Ecce vagos armis Cimbros , trepidantia contra Castra Itaium
(2) Ferro aperitur iter, (lamntis scse omnia misccnt.
(3) Tu perdis , Gallia , nomcn.
Francia vis dici
(4) Quis terror Othonuin 1
Qualc dccus! Tu Pannonos cicipis acri Marte rebcllantcs , te rindice , libéra Itoma Liberaque Italia est
cher son salut dans une frôle barque ; et Henri-le-Saint, terminant glorieusement la dynastie saxonne, assis sur le trône impérial avec sa sainte épouse, siégeant tous deux dans le ciel maintenant (lj.
Dans la dynastie franconienne, après Conrad et surtout Henri III qui dompte la Bohême et la Hongrie, 'et dicte trois fois à Rome le choix du chef de la chrétienné, il avait signalé déjà avec tristesse la main ingrate des pontifes qui s’étend sur l’empire. Sous les empereurs souabes, il avait dépeint enfin la grande lutte du sacerdoce et de l’empire ; « En vain le Souabe Conrad , chef de la famille nouvelle, avait porté ses armes chrétiennes au sein de l’Asie mahométane , à travers les embûches des Grecs-, voici que naît un tumulte nouveau : pourquoi ces armées traversent-elles les Alpes? quelles sont ces villes en flammes? où fuit ce vieillard? c’est le héros à la barbe d’airain (2), Frédéric, qui punit l’Italie infidèle; Milan, le foyer de la révolte est rasé, Venise offre des présents, le pape Alexandre III, chassé du Latium, gagne les retraites de l’Adriatique. La guerre sainte est le dernier labeur du héros qui allait conquérir l’Asie lorsqu’il disparaît dans les ondes d’un fleuve perfide , pleuré de la république chrétienne (3). Mais après lui commen-
(1) Henrichus crat , non sanctior illo
Præfuit his regnis , cui non contemptior uxor Assidet, bas animas cœlo damus
(2) Suevorum e gente superba
Marte putes genitum , causant cognominis aflfert Ænea barba viro
(3) UlUinus est Asiæ bellum labor, occidit undis,
Non poleral ferro.
cent les malheurs de l’empire. Le second Frédéric , après avoir conquis sur un compétiteur la couronne qui lui était due, menace déjà l’Asie, sauvée par la mort du premier, lorsque le pape Honorius arrête le soldat du Christ (1), et lui suscite en Allemagne, en Italie, des luttes où le héros, longtemps vainqueur, succombe enfin, llutten n’a pas le courage de représenter le héros mourant ; le deuil de tous les peuples en dit assez (2). Le saint empire ne s’est pas relevé depuis ce terrible coup. Rodolphe de Hapsbourg y a épuisé toute sa bravoure, Henri Vil a voulu retrouver le chemin de l’Italie, et dans une ville toscane, un dominicain lui a servi la mort dans le pain de l’éternelle vie (3). L’infidèle Rome, en couronnant Charles IV, ne lui a pas permis de séjourner dans une seule ville italienne. Et voici que maintenant la trahison empêche Maximilien de recevoir la couronne que tous ses prédécesseurs ont portée. »
Celui qui avait exprimé ainsi les vieilles rancunes de l’empire devant un prince ecclésiastique , devait le premier s’élever contre la puissance du Saint-Siège en Allemagne. Au moment où un moine obscur commençait une discussion toute théologique sur les indulgences, Hutten attaqua en effet de front la papauté , en empruntant au
(1) Redit illc infertaque linquil
Crimine bella tuo
(2) Aspicis ut nulla est Frederichi obeuntis imago.
(3) IUcvcneno
Imbulum sancti munus venerabile panis Præbet in exitium , quod debuit esse salutis Ætcnuwiuc epulum vitae.
commencement de la guerre les armes de la satire et de l’érudition.
Sa première satire dirigée contre le Saint-Siège, et intitulée le Départ de Pasquill ( Pasquillus exul)(i ), était un dialogue’ entre le bouffon italien et un de ses amis Cyrus : Pasquill, en quittant décidément la ville de Rome où il est las d 'expecler des expectatives , et n’espère plus rien du pape occupé à pourvoir les siens fort nombreux, et les amis des siens plus nombreux encore , livre à l’Allemagne le secret de la création des trente-et-un cardinaux, de la promulgation des indulgences et du grand projet de croisade. La première, selon lui, n’était qu’une opération politique et financière, faite pour donner la majorité au pape dans le conclave , et remplir le trésor épuisé. La seconde avait pour objet le palais des Médicis et non le temple de Saint-Pierre , puisque les ouvriers romains ne retrouvaient point le matin les pierres qu’ils avaient taillées la veille près de l’église Saint- Pierre. Enfin, ce n’était pas pour prêcher contre les Turcs que les légats étaient sortis de Rome en si grand appareil , se partageant d’avance chacun une région de la chrétienté-, c’était pour remplir le vide fait à la cour pontificale par la guerre du duc d’Urbin; car les légats n’aimaient rien tant que le Turc qui leur avait déjà tant rapporté d’or, et pour rien au monde ils ne voudraient lui nuire, moins encore le chasser.
La publication du fameux écrit de Laurcntius Valla sur la prétendue donation de l’empereur Constantin au
(1) Op. Huit, Pasquillus erul. Interlocutores, Cyrus, Pasquillus. t. 2, 437.
Saint-Siège (de falso crédita, et ementita donatione) était une attaque plus sérieuse (1). Elle sapait le fondement historique sur lequel la papauté faisait reposer ses droits à la possession d’une partie de l’Italie, même à la domination de l’occident, et critiquait avec amertume l’usage que les papes avaient fait de ce pouvoir usurpé. Hutten y ajoutait encore, par le contraste, une puissance nouvelle, en dédiant l’œuvre du savant Italien au pape Léon X, comme au restaurateur des lettres. C’était au nom de la vérité un point d’érudition historique fécond en conséquences qu’il mettait , avec une certaine ironie’, sous le patronage d’un des plus puissants promoteurs de la renaissance, comme pour retourner contre celui-ci ses propres armes, et pour en appeler de l’erreur du souverain pontife , k l’impartialité du savant , du principe de l’autorité incarné dans le Saint-Siège , k celui du libre examen contenu dans la renaissance.
« Sous un pontife, restaurateur de la paix, des lettres et de la liberté, quand il était permis de tout penser et de tout dire ; que des pontifes impies ne dévoraient plus leurs brebis au lieu de les paître, et ne promulguaient plus, chaque année, des dîmes ou des indulgences nouvelles, il espérait, disait-il, que Valla, cher autrefois k Cosme , ne déplairait point k Léon X , et que celui-ci saurait prendre sous son patronage la vérité librement conçue et hardiment exprimée. »
On cessera de s’étonner que l’éditeur de Laurentius
(1) V. ii. 401. In libellum Laurcntii Vallæ de c dicta et ementita Constantin! donatione præfatio. — C’est la préface de ce livre que Herder appelle une héroïque espièglerie , icn llcldenspiegel.
Valla fût pensionné par l’électeur Albert, si l’on songe à la position particulière des états de ce prince, et k celle de presque tous les dignitaires ecclésiastiques en Allemagne.
L’électorat de Mayence, dont le pallium coûtait ordinairement 20,000 florins, avait été affligé de trois vacances successives, 1505, 1508, 1513-, Jacob de Liebenstein, le dernier électeur, avait surtout regretté la vie en pensant combien sa mort allait coûter à ses sujets, et Albert de Brandebourg, après lui, n’avait dû son élection qu’à la promesse de ne pas faire retomber sur son peuple les frais de son pallium. L’électeur de Mayence pouvait donc bien ménager Hutten à sa cour par le même sentiment qui poussait , un peu plus tard , Maximilien à conseiller au duc Frédéric-le-Sage de bien garder en réserve son moine augustin Luther.
La cour pontificale cependant, par l’entremise de Caïetano, son légat, en élevant à la dignité de cardinal l’électeur de Mayence, qui reçut aussi une part du produit de la vente des indulgences, en prodiguant d’autres faveurs à d’autres princes, commença sans obstacle la promulgation annoncée; elle parvint même, en flattant l’ambition de Maximilieu, par l’espoir du sacre à Rome, et son esprit chevaleresque, par la pensée d’une croisade , à obtenir que la question de la dîme fût portée devant la diète rassemblée à Augsbourg, en 1518. Mais cette dernière circonstance l’exposa, sur un théâtre plus élevé et plus en vue , à une attaque bien plus directe de notre chevalier.
Ulrich de Hutten, que l’archevêque de Mayence emmenait k Augsbourg, pour appuyer de son talent les volontés
de l’empereur et de son maître, n’etait point homme à entrer dans de diplomatiques compromis avec le Saint- Siège.
Si la tournure chevaleresque de son esprit, la haute estime où il tenait la puissance impériale , lui faisait accueillir avec faveur l’idée d’une croisade, ses opinions, ses antécédents , le mettaient en déliance contre tout ce qui venait de Rome et du Saint-Siège. C’est ce qui explique la conduite embarrassée qu’il tint, les écrits contradictoires qu’il composa à propos de la diète d’Augsbourg. ,
Fidèle aux inspirations qu’il reçut d’en haut, il mit d’abord dans la bouche du légat un discours pour obtenir de la diète l’impôt de la dîme ; c’est VOralio decimarum (1). « Le légat commence par un éloge pompeux de la nation allemande, cette race généreuse qui a arraché l’empire aux Romains, aux Gaulois, pour le remettre entre les mains de l’Eglise apostolique ; c’est à elle encore qu’il appartient aujourd’hui de défendre la foi menacée; le légat vient lui demander non seulement le sacrifice de son sang, elle en est prodigue, mais d’un peu de cet or sans lequel la guerre n’est rien. Il ne faut pas que les Allemands s’effraient au seul mot de dîme ; c’est un dépôt seulement qu’il vient leur demander ; si l’expédition n’a point lieu , il leur sera fidèlement rendu; dans e cas contraire, qui peut en faire un meilleur usage dans l’intérêt de tons , que le chef de la chrétienté? Que des malintentionnés ne s’avisent point de découvrir la
(i) Op. H. n. 541. Oralio dccimarum, pioposita per reveraidissimos legatos sanctæ sedis apostolicæ , coram convcutu majestatis imperialis.
soif de l'or sous cette proposition désintéressée; Sa Sainteté veut seulement, comme il lui convient, prendre en main la défense de son troupeau, et elle demande les moyens d’agir efficacement dans l’intérêt de l’Allemagne, menacée la première. Pour elle, Léon X est prêt à sacrifier sa vie. Mais il ne faut point tarder. Sans tenir compte des absents, ceux qui sont présents à la diète peuvent déjà s’engager par serment à recueillir la dîme, et à se préparer au départ. Deux grandes récompenses les attendent : ici-bas, la liberté; là-haut, le salut. »
Plus libre dans le discours qu’il adressa à ses compatriotes pour les exhorter à la croisade, Hutten les mit en garde contre les pratiques de la cour pontificale; mais en revanche, dans la question intérieure, il prit fait et cause pour le pouvoir impérial dans la décadence duquel il voyait l’origine de tous les maux, etgourmanda fortement l’esprit de discorde et de révolte des princes adversaires de l’empereur (1).
« 11 commence, en effet, par édifier les Allemands sur l’utilité de l’expédition qu’on leur propose. Ce n’est pas, leur dit-il , une fable inventée par les pontifes pour tirer de l’argent de l’empire. Le sultan Selim, après avoir conquis le tombeau du Christ et ajouté l’Afrique à l’Asie déjà soumise, prépare maintenant l’asservissement de l’Europe; deux flottes occupent la mer Ionienne, menaçant la Calabre et la Sicile, tandis qu’une troisième se rassemble dans les ports de la Thrace. Sur terre, une armée de deux cent mille hommes venus d’Asie
(1) Op. H. il. 473. lilriclii Hutteni ad principes germa nos ut bcllum in Turcas concorditer suscipiant e\liortatoria.
menace la Hongrie; la guerre approche, il n’en faut point douter. La vie d’un tel peuple, c’est la guerre; sa constitution, la guerre; chacune de ses années se compte par la conquête d’un royaume, tout sultan nouveau en doit un à son peuple sous peine de la vie. Dans la pensée de Selim, le tour de l’Allemagne est venu.
» Le pape devant cet immense danger a pris l’initiative; Hutten l’en remercie. Sa Sainteté aurait pu se dispenser cependant de donner ses conseils à l’Allemagne, et de faire disserter longuement ses légats sur la guerre. L’empereur Maximilien et les princes en savent plus là dessus qu’ils n’en peuvent apprendre des cardinaux romains. Le rôle de l’Eglise, en pareille matière, c’est de prier , à moins que les révérends ne soient disposés à retrancher un peu de leurs voluptés et de leurs flatteurs inutiles , et la curie romaine à remettre à l’Allemagne l’argent des pallium, grâces, dispenses et autres impôts qui l’épuisent (1).
» L’Allemagne est prête. Jamais elle n’eut un empereur plus brave; des hommes, elle en regorge, au point qu'il y a danger pour elle pendant les années mauvaises ; des armes, des chevaux, elle en a. Que lui manque-t-il donc? Une seule chose, mais importante, et dont le défaut rend tout le reste inutile. Hutten aura le courage de le dire au risque de déplaire à quelques-uns; ce qui
(5) L. c. Laudo ponlificem suæ in rempublicam cbrislianam diligenliæ , ac istos valdc probo reverendissimos.... Nam quid ad me attinet quærcrc an illorum hoc oflicium fuerit ? Ac utrum magis eos decuerit orarc , psallcrc , supplicare, quo propitium nobis Dcum redderent, quam de bello inferendo Tel cogitare , ac nobis artem militarem non imperitc callentibus bcllandi formas præscribere.
manque à l’Allemagne, c’est l’unité. Ses plus nobles enfants n’ont pas honte de la diviser , de la déchirer par leur ambition et leurs discordes. Ils se dévorent entr’eux et ne s’entendent quelquefois que pour piller et ruiner le petit et le pauvre dont la patience commence à se lasser. La maladie qui est à la tète gagne le corps tout entier. A l’exemple des princes , les chevaliers se mettent de la partie-, on les accuse de brigandage, tandis qu’ils ne commettent, selon l’étendue de leurs moyens, que les crimes des grands. Aussi l’empire en décadence voit chaque année se détacher de lui quelque province.
» Chose étrange, c’est la race la plus pure, la plus homogène de l’Europe, qui donne ce spectacle. Les autres peuples,- Français, Anglais, Espagnols, de races mêlées , sont unis. La seule race restée pure est divisée, comme si les Germains n’étaient pas tous frères, comme s’ils n’étaient point les membres d’un même corps, les branches d’un même tronc. (1). La vraie cause de ce mal, c’est un désir effréné d’indépendance, une haine insensée de toute soumission. Personne ne veut plus obéir , l’empereur , impuissant à rétablir la paix , est méprisé, et l’empire, ruiné par l’égoïsme, dépérit. Chacun de scs membres est fort cependant; Bavarois, Saxon, Franconien, noble, chevalier, vilain, tous sont braves; mais ils semblent n’avoir de vertu que pour s’entre-déchirer, et, parce qu’ils n’ont point de chef, ils sont sans puis-
(1) L. c. Sic comperlum est enim indigetes esse Gcrmanos , nec ullam aliquando exterarum nationum , mutandi domicilii causa , hue immigrasse. Et sunt qui ab hoc Germaniæ nomen à Latinis inditum putain , ut Germani quasi fratres et cognati , etc. 497. lînius arboris rami estis, uuius corporis oicmbra.
sance. Les Allemands sont de vigoureux athlètes, mais il n’y a pas un soldat parmi eux, et l’Allemagne est le champ clos où ils dépensent leur valeur à leur ruine commune (1).
» Le seul remède, c’est de rendre à l’empereur l’obéissance qui lui est due. Maximilien tient ses droits de Dieu qui a dicté son choix aux électeurs-, il n’a pas besoin de plier le genou devant le pontife romain pour en recevoir les insignes. Il est le véritable successeur des empereurs romains d’occident. Que les princes se souviennent qu’ils remplissent le rôle d’un sénat fier , mais obéissant ; les Allemands , qu’ils ont vaincu et remplacé le peuple le plus brave, mais le mieux discipliné de la terre. Il est temps d’inaugurer, par une entreprise aussi noble, aussi nécessaire que la croisade, l’unité nouvelle de la patrie. Maximilien ne veut point soumettre l’Allemagne, il veut l’unir. Les princes ne peuvent rien sans lui, lui ne peut rien sans eux. Pour que l’Empire soit fort, il faut qu’il ressemble à la main, que les doigts libres, mais réunis, rendent plus puissante et plus habile (2). »
Peu de morceaux à cette époque analysent mieux les causes de désunion et de décadence de l’Allemagne, dépeignent plus vivement et plus éloquemment l’état véritable
(1) L. c. 503. Ita soin per inanis nostra est fortitudo , ioutilis vigor ut nos exteri atliletas esse bonos concédant , strenuos bellatores usque negent. Sqq.
(2) L. c. 509. Unus imperet , cui omnes parint , omnes audientes sint. 513. Nihil intérim sollicilus , quod vos multos et potentes, juxta se in Germania principes videat, nec idcirco iuiminutum se existimans, nihil mugis , qttam quod manus liabct in multos dissocias digitos, et ob id ad opus faciendum kabiliores.
de l’empire, mais ces sorties contre le Saint-Siège étaient mal séantes au moment où l’empire et la papauté s’unissaient dans un même but; obligé de les retrancher avant de publier son discours (1), se plaignant amèrement de ne pouvoir dire toute la vérité, et courir les risques de sa franchise, Huttcn se vengea, en publiant sous le voile de l’anonyme, un discours contre la dîme (de non dandis decimis) (2) où il mit encore plus à découvert sa pensée. « C’est, dit-il, à une époque où l’avidité romaine sait tendre si habilement des pièges à la bonne foi allemande, que les princes ont besoin d’accord et de prudence. Aucune nation n’a été aussi souvent et aussi effrontément trompée. La nouvelle croisade n’est qu’un prétexte pour faire du gain. Ce n’est point que l’argent soit à regretter beaucoup, mais c’est une honte de tromper en invoquant la religion qui défend toute tromperie. Quel profit d’ailleurs a retiré l’Allemagne depuis que, réduisant ses paysans à la misère, elle envoie en Italie ses ânes qui plient sous le poids, depuis qu’elle change son or en plomb pour avoir des pallium et des indulgences? Les mœurs en sont-elles plus pures, et ses évêques mieux choisis? La corruption romaine, au contraire, ne les a-t-elle pas gâtés les uns et les autres? Vous voulez combattre le Turc, s’écrie-t-il, je loue votre idée; mais ne vous y trompez pas, ce n’est pas à Constantinople, ce n’est pas en Asie qu’il fout l’aller chér-
ir) Op. II. F.p. ail Julium Pflug. 527.
(2) Op. H. ii. F.vliortalio viri cujusduu doclissimi ad principes ne in décima.' prxstantiam conscntiant.
cher, c’est au-delà des Alpes, en Italie, à Rome (I)! Mais vous tremblez sous la menace des foudres pontificales. Hé! craignez la colère du Christ, et méprisez celle du Florentin ! »
Soit (pie les écrits de Hutten aient eu quelque influence sur les princes assemblés, soit qu’ils exprimassent bien tout ce que chacun pensait alors ; il est curieux de remarquer que la diète d’Augsbourg répondit au discours du légat par des griefs qui sont comme l’écho des paroles du poète-orateur, et que, de tous ses conseils, elle embrassa les derniers sur la croisade et la dîme, en refusant de faire l’une et de payer l’autre (2).
Restait à Hutten de poursuivre de sa verve satirique le légat et le Saint-Siège frustrés dans leur espérance, et cette diète impuissante, comme l’étaient toutes celles de l’Allemagne pendant cette époque d’anarchie. Il le fit peu de temps après dans une pièce qui participe de l’esprit grec et de l’esprit allemand, qui tient le milieu entre les dialogues de Lucien alors fort goûtés , et les Fastnachtspiel si communs à cette époque, le dialogue intitulé ( [nspicientes ) les Spectateurs (3).
« Il prend un jour fantaisie au Soleil et à Phaéton d’arrêter un instant la course de leur char de lumière, pour examiner ce qui se passe dans ce petit coin du
(1) L. c. Turcam profligarc vultis ? Laudo propositum , sed vehementer vcreor ne errctis in nomine. In Italia quærite, non in Asia.
(2) V. Ranke, L 1. Histoire de la réformation.
(3) Op. H. ai, Sil. Huldcricki Hutteui equilis dialogus qui inscribitur : hmpicicnies. InterioculoresSol, Phaeton et Caietanus legatus ; la traduction allemande au cinquième volume.
monde qu'on appelle l’Europe. Grande surprise d’abord : il n’y a plus en Italie un seul homme qui sache endosser une armure, manier une lance et garder son rang dans uuc bataille. Ne reste-t-il donc plus rien de la race italienne? Pour les Allemands, ils seraient bons soldats s’ils savaient combattre autrement qu’après boire , et s’ils pouvaient achever une chose commencée. Les Espagnols aguerris, disciplinés, conliants, sont de tous les plus pillards-, mais le vol est aussi naturel à l’Espagnol, la boisson aux Allemands et la ruse aux Italiens, qu’aux Français la vanité.
» Après avoir fait ces premières observations, le Soleil et Phaéton fixent leurs regards sur une ville allemande toute pleine de tumulte, où tout un peuple d’hommes d'armes et d’hommes de robe va , vient , s’assemble, se disperse , boit à pleins verres et dispute longuement au milieu du bruit. C’est l’assemblée des princes et députés de l’Allemagne à Augsbourg (1). Ils paraissent ne pas se conduire autrement au conseil que sur le champ de bataille, car on en voit seulement quelques-uns à l’air austère et grave, parés du titre de docteurs, tenir le langage de la raison, et ils ne sont écoutés que lorsque les autres sont à jeun.
» Mais voici une pompeuse procession de personnages vêtus de poupre et d’hermine que la foule suit à longs flots. Le légat Caïctano marche en tète; son visage, ses yeux, son port, tout en lui annonce l’onction et la piété. D’où vient donc cependant que le peuple le regarde de
(4) L. c. 513. Yerurn motus in Germa ni a qui... consiliutn est principum ac populi Germaniæ.
travers? C’est que le légat est encore venu demander la dîme des biens d’Allemagne, et que le troupeau se lasse enfin d’avoir un pasteur qui ne songe qu’à faire tondre ses brebis et non à les faire paître. Aussi Caïetano a-t-il l’air d’un enfant à qui on a ôté le pain de dessous la dent. 11 est venu les poches grosses d’indulgences et de dispenses; pour la première fois il s’en retournera la bourse vide. Voilà qui remplira bien d’effroi les Romains. Ils n'auraient jamais attendu cela des Allemands, ces barbares, comme ils disent (1).
» Barbares en effet , les Germains qui ne veulent plus se laisser piller, et chez qui les bonnes mœurs, la loyauté, la pudeur, la constance lleurissent encore! Bien plus civilisés sont les Italiens, perdus de luxe, légers comme des femmes, et chez qui la ruse et la malice ont remplacé toute bonne foi (2). Ces barbares du nord seraient bien préférables aux peuples les plus civilisés si leurs repas, malheureusement, ne ressemblaient à ceux des Centaures et des Lapithes (3). Quelle race l’Italie opposerait-elle aux Saxons, ces robustes enfants du nord, sains de corps et loyaux d’âme ; qui ne connaissent encore ni les médecins ni les avocats, inoffeusifs et invincibles à la fois , pacifiques et belliqueux ; ils seraient les premiers de la terre s’ils ne pratiquaient trop fidèlement une partie de leur fameux proverbe : Le soir boire et le matin délibérer. Chez ces barbares, l’homme a confiance
(1) L. c. 519. Ncque enim creditum est audere hoc barbaros.
(2) L. c. Suât enim mollitiæ et luxu perdili ; deinde levitas est et inconstantia plusquam muliebris.
(3) 520. Centaurorum videre convivium mihi videur et Lapithannn.
en l’homme, le commerce est sincère, exempt de fraude, et se fait à la face du soleil (1). Dans l’Italie civilisée, l’ambition, l’envie, la haine, engendrent la fraude, creusent les mines souterraines, arment chacun du poignard ou du poison, et font régner partout la méfiance et la terreur.
» Le peuple le plus pur et le plus fort a cependant été livré à merci jusqu’à ce jour à la faiblesse et à la ruse de l’autre ; et il n’est pas encore bien sûr que le légat Caïetano se résigne et n’invente pas quelque supercherie nouvelle pour tromper la bonne foi de l’Allemagne, L’état des choses ne s’y prête que trop. L’empereur n’inspire plus ni respect ni crainte; la diète, selon son habitude , passe des mois à délibérer sans jamais rien conclure. Les princes, ennemis de l’obéissance, veulent gouverner et s’en montrent incapables ; héréditaires et électifs, laïques et clercs, se jalousent et se font la guerre. Au-dessous d’eux, se regardent avec la même haine, la chevalerie dans les campagnes, et la bourgeoisie dans les villes ; l’une encore rude , brave et pauvre, isolée, dispersée dans ses châteaux selon la vieille coutume germaine, mais fidèle gardienne de l’antique loyauté, ennemie des mœurs étrangères, tout occupée de chasse et de guerre, souvent même de brigandage; l’autre, molle, paresseuse, enrichie, ramassée dans un même espace entouré de murs, infidèle à la vieille simplicité qui proscrivait les denrées exotiques et l’or étran-
(1) 523. Fraudare , insidias comminisci, odio et simultate conficere se invicem, sicas immittere , venena propinare, usque dolum ineditari, eoruni neniinem fidere, aperte agere neminera, qui pollcnt hineputo.
ger, avide de ces délicatesses et de ces superfluités lointaines qu’importent en Allemagne la corruption et l’oisiveté, exclusivement livrée à l’échange de ses propres richesses contre celles d’autrui; deux classes très-bien représentées, la première, par Franz de Seckingen, la seconde, par les banquiers d’Augsbourg, les Fugger, et dont l’inimitié infeste et ensanglante toutes les routes. Au lieu de chercher à s’exterminer mutuellement, les uns devraient retrancher un peu de leur grossièreté et de leurs rapines, les autres de leur mollesse et de leur avarice (1).
» Mais le plus grand mal de l’Allemagne, c’est le nombre, la richesse, l’influence, la corruption du clergé, naturel allié de Rome contre ses rivaux. Il y a presque autant de pasteurs que de brebis, et plus de la moitié de l’Allemagne leur appartient. Tandis que les frères, chevilles ouvrières de la tyrannie , enchantent la simplicité du peuple, se rendent maîtres par la confession de sa conscience, et par l’absolution de sa bourse, les chefs de l’Eglise, archevêques, évêques et abbés, oisifs, efféminés au sommet de la hiérarchie , oublieux de leur devoir et de leur mission sainte, sacrifient à leurs dieux nouveaux : la gourmandise et la volupté. Pour que l’Allemagne redevienne une et forte, il faut qu’elle amende ses mœurs et que le clergé donne l’exemple.
Arrivé à celte conclusion, Hutten termine par une hardie bonffonnerie de Fastnachtspiel : « Le légat ayant aperçu le Soleil à la faveur d’un éclairci de nuages, fait un crime au dieu de ne lui avoir point ménagé en Alle-
(1) L. c. 524 cl 190. C’est un tableau très-piquant de F Allemagne. Sqq.
magne une température semblable à celle de l’Italie. Le Soleil prétexte l’indiscrétion des astrologues, le désir officieux de ne point éclairer les intrigues pontificales; puis, le légat se montrant peu satisfait, il s’étonne qu’un homme ose lui commander. Caïetano objecte sou pouvoir qui embrasse le ciel et la terre ; sur un doute du Soleil qui refuse cette puissance k un mortel , il prépare ses foudres, et, sur une raillerie du dieu, l’excommunie ipso facto. Phaéton furieux, reprend les rênes en prodiguant l’insulte au légat, et prédit k Rome une révolte de l’Allemagne et k Caïetano une fuite honteuse (1). »
Le dialogue Inspicientes est, comme on le voit, pour l’état politique k peu près ce que fut pour l’état littéraire de l’Allemagne la satire des Epistolœ obscurorum virorum; Hutten, dans ce dialogue, fait une peinture vivante et fidèle des discordes, de l’oppression de l’empire, comme dans la satire, il a laissé le tableau de l’agitation littéraire des universités allemandes; il attaque Caïetano dans l’un comme il a attaqué dans l’autre le prieur de l’ordre des dominicains Hogstraten. Dans les deux, il proteste contre le pouvoir ecclésiastique, là au nom de l’indépendance et de la dignité de l’intelligence opprimée par la censure et l’inquisition ecclésiastiques; ici, au nom de la liberté et de la puissance de l’empire, atteintes par les usurpations du Saint-Siège ! Le souvenir classique de la vieille Germanie de Tacite allume ses ressentiments contre l’Italie déchue et souveraine encore,
(1) L. c. 540. Hoc Leoni dixeris, qui nisi contentiores mittet deinceps in Germaniam legatos, aliquando videbit conjuratas adversus iniquum et crudelem pastorcm oves aliquid se dignura facere.
comme la lecture des poètes anciens l’a irrité contre l’ignorance et la barbarie qui voulaient comprimer l’Allemagne. La toute-puissance de l’Église, ses usurpations dans tous les sens, paraissent aussi à charge à l’humaniste qu’au patriote allemand. C’est là qu’il voit le mal principal de l’Allemagne, celui auquel il faut apporter le plus prompt remède. Ses lettres sont plus explicites encore que ses écrits. « Si l’Allemagne veut m’écouter, écrit-il au comte de Nuenar (avril 1518), en lui rappelant les persécutions contre Reuchlin et les exigences du Saint-Siège, avant de commencer contre les Turcs une guerre aujourd’hui nécessaire, elle portera d’abord remède à ce mal intestin. Car à quoi bon arrêter l’ambition des Ottomans qui nous menacent au-dehors, si nous conservons chez nous cet ennemi (1)! »
(i) T. ii. Kp. ad com. Nuenar. Quod si me audiat Germania, quanquam inferre Turcis hélium neccssc est hoc tempore, prius tamen huic inteslino malo r (medium apponere, quam de ilaliea expcditionc cogitare asscro. Nam quid