RELIGION
Ulrich de Hutten et Martin Luther.
Atqui non suin Lulhcricus, vcrum magis qnam Lutherus, koslili adrersus impiam Romain animo.
H. Butin. dial.
Au milieu de la fermentation littéraire et politique de l'Allemagne, la papauté , en butte aux hostilités des humanistes et accusée de la décadence de l’empire, ne pouvait être ébranlée cependant que par ce qui lui servait de base même , par la foi , et son autorité ne devait être sérieusement compromise qu’au nom du christianisme. Or , sur ce terrain , la lutte avait aussi commencé depuis que le moine augustin Luther, le 31 octobre 1517, avait afüché plusieurs propositions contre les indulgences précitées par le dominicain Jean Tetzel. Mais il s’en fallait de beaucoup que cette querelle de moines, comme l’appelait Léon X, attirât encore toute l’attention qu’elle méritait.
Les humanistes, accoutumés depuis quelque temps à se défier de tout ce qui sortait des couvents , ne pouvaient, quoiqu’ils fussent moins mal disposés contre les augustins, espérer un allié dans un moine. Hutten qui avait accompagné en Saxe, au commencement même du débat, l’électeur Albert, s’était exprimé ainsi au sujet de
cette affaire dans une lettre écrite an comte de Nuenar. « Tu ne sais peut-être pas qu’à Yittemberg s’est élevé une vive querelle parmi les moines. Les uns attaquent, les autres défendent les indulgences pontificales. Des deux côtés on combat avec véhémence-, on vocifère, on écrit, on vend propositions, corollaires, conclusions. J’ai répondu à l’un d’eux qui m’a mis au courant du débat : Frères, usez-vous, dévorez-vous les uns les autres (1). »
A la diète d’Augsbourg, les écrits du chevalier contre l’établissement de la dîme avaient eu beaucoup plus de retentissement, que l’obscure entrevue où le légat Caïetano avait essayé d’obtenir du moine augustin une rétractation. Au moment où celui-ci hésitait, tremblant, et écrivait encore au pape, en sortant d’Augsbourg , qu’il s’en remettait tout entier à ses décisions, Hutten avait publié le livre qui devait ,. quelques mois après, dessiller les yeux de Luther et lui faire douter si le pape n’était point l’Antéchrist lui-même (2). Quand la lutte même commença à s’engager plus vivement, à la fin de 1 5 1 8 ; que Luther, d’un côté, laissa les discussions sur la grâce et les indulgences pour substituer résolument l’autorité
(1) T. ii, p. 428. Wiltembergæ altéra adversus summi pontiflcis auctoritatem insurrexit factio. Magnis viribus certatur. Venduntur propositiones, corollaria, conclusions. I pse de hoc negoüo, certior factus, a quodam ex fratribus , hoc illi respondi : Consumite ut consumamini. Opto cnim nt pertinacissime se conterant.
(2) Lutheri epist. Habeo in manibus donationcm Coustantini a Laurentio Vallensi conslitutam , per Huttenum éditant. Deus boue, quanta- seu tenebræ, seu nequitiæ Romanensium ! Ego sic angor ut prope non dubitem , papam esse prope Antechristum.
«le l’Evangile à celle du Saint-Siège, et (jue, de l'autre, Jean Eck et Prierias publièrent, l’un son de primalu Pétri, l’autre son livre sur le Saint-Siège où il voyait dans toutes les puissances temporelles une subdivision du pouvoir pontifical, Hutteu se contentait de dire encore avec une certaine négligence : « Jean Eck pourfend Carlostadt, mon compatriote, un bon théologien; il a guerre aussi avec Luther et Luther avec beaucoup d’autres; voici messieurs les théologiens qui s’entre-déchirent (1). »
Cependant cette opposition théologique contre Rome qui continuait le mouvement de la renaissance en Allemagne, en remontant des Pères mômes à saint Paul et à l’Évangile, comme Érasme avait remonté des scolastiques aux Pères, et qui corroborait d’arguments religieux la résistance de l’Allemagne contre la suprématie romaine, ne pouvait manquer de voir bientôt se fondre en eile les deux oppositions littéraire et politique et, par conséquent , d’attirer un de leur plus rude champion , l’humaniste chevalier.
Hutten, devenu le courtisan d’un prince ecclésiastique, y semblait d’abord peu disposé, l’archevêque électeur Albert, auquel le pape avait accordé une part du produit des indulgences pour payer les frais de son pallium, voyant dans Luther un ennemi personnel. Mais le caractère indépendant de Hutten ne pouvait longtemps s’accommoder, malgré toutes les bontés de l’électeur Albert, de la position qui lui était faite. Il avait déjà débuté assez singulièrement, au dire môme de Pirkhei-
(1) Ep. ad Pirk. t. m. Eckitis proscidit Carfostadium, civciu înnim, probutn theologum ; cidom cum Lntharo hélium est, I.ntliero cuoi niulUs. Eu viios thcologos, impaeüs nmtuo gemiuis se conccrpcnlus.
mer, dans sa carrière de courtisan, par une petite satire contre les cours intitulée Misaulus, petit dialogue entre deux courtisans, l’un jeune, entrant dans la carrière avec toute la naïveté et les espérances d’un débubutant, Caslus; l’autre, arrivé au terme de la sienne avec tous les mécomptes et les désappointements d’une ambition trompée, Misaulus, l’ennemi de la cour; œuvre qui tenait à la fois du de [Curialium miseriis d’Æneas Sylvius , du dialogue de Lucien sur les gens de lettres à la solde des grands (1), et de la Nef des Fous de Sébastien Brandt (2).
Ce n’était point que le sort de Hutten fût celui qu’il dépeignait dans cette satire de la manière suivante : « Au premier son de la cloche, le matin se lever comme au coup de la foudre , se tenir debout à la porte du maître attendant avec anxiété ce qu’il va commander, épiant religieusement ce que signifient le mouvement de ses yeux et le hochement de sa tête ; à chaque rencontre du prince, rougir, pâlir, trembler; avoir la tête toujours nue, le genou prêt à fléchir; toujours craindre, dissimuler, servir, s’observer, flatter; n’avoir rien à soi, ni son temps, ni son couvert, ni sa personne, ni sa pensée; telle est la condition du courtisan (3).
(1) Froben, dans une lettre à Thomas Morus, lui annonce, en lui envoyant ce petit dialogue, qu’il y verra renaître l’esprit de Lucien lui-même.
• Renatum in hoc Lucianum dices, ubi illius aulam, lepidissimum dialogues legeris. •
(2) Op. H. iii. Misaulus dialogus. Interlocutores, Castus, Misaulus, 18.
(3) L. c. 20. Ad subitum tintinnabuli plausum, quasi fulmine terrilum sieexilire; ad summi illius fores consistera , ibique non tantum quid ille jubeat, sed cl quid nutu signiiicet aut digito crepet, religiose et ad aiuietalem usque obsenare.
» Mais la vie de cour lui semblait une mer agitée, trompeuse , exposée aux vents dangereux de la fausse amitié qui paraît entier la voile du courtisan pour le faire échouer plus sûrement , de la calomnie qui l’écartant sans cesse du port, rend vains tous ses efforts, et delà trahison qui creuse au dessous de lui l’abîme où il va tomber (i). La colère, les soupçons, l’inconstance du prince, son affabilité , l’influence du confesseur qui dispose de la volonté du maître, lui semblaient autant d’écueils de Charybde , de Scylla , qu’on ne pouvait éviter qu’en cédant au souffle de la contagion qui pousse tous les autres sur cette mer orageuse , et en appelant à son aide la flatterie qui prépare les abords de la faveur , l’ambition qui ne recule devant aucun moyen pour se frayer sa route, la prodigalité, la corruption, la débauche.
Il craignait peut-être aussi de ne point arriver au port de la laveur, en voyant tant de princes prodiguer leurs dons en aveugles , à des scribes qui les enrichissent de procès, k des Frères de tout ordre qui tiennent leur oreille , k des colosses , k des athlètes k la barbe et k la taille menaçantes, dont l’escorte les fait admirer et craindre ; et enfin de ne rencontrer au bout de cette navigation pénible que le mépris et la pauvreté. »
Hutten d’ailleurs n’avait point trouvé dans l’électeur de Mayence tout ce qu’il avait espéré. Après avoir cru devenir le conseiller du prince, gagner celui-ci k toutes ses opinions, il s’était vit obligé, k la diète d’Augs-
(1) L. c. 21. Recte ais mare. Et si libct, addc Tyrium mare, insurdum, instabile, repente turbatum, inconstans, veutis oppositum, plénum periculis est.
bourg, de voiler une partie de sa pensée. Après avoir montré la vraie cause de la promulgation des indulgences , il voyait l’électeur Albert permettre la vente pour participer aux bénéfices. Au moment même enfin où , après la mort de Maximilien , il s’agissait de donner un nouvel empereur à l’Allemagne (1519), et où François 1er et le jeune Charles d’Espagne briguaient la couronne, il était témoin, à la cour de l’électeur même, de toutes les intrigues , de toutes les corruptions qu’il flétrira plus tard, et qui livraient alors l’empire à beaux deniers comptant (1).
Un trait qu’il ne put retenir, dans ce moment critique, contre Caïetano, qui paraissait d’abord favoriser François Ier, fut son premier acte d’indépendance. Dans son premier dialogue, intitulé la Fièvre ( Febris Prima) (2), il recommanda à cette hôtesse incommode qui désirait , suivant les vieux usages germains, la maison de quelque voluptueux pour auberge nouvelle, l’hôtel voisin occupé par un Romain , le légat pontifical , Caïetano , venu tout exprès pour troubler l’Allemagne ; celui-là devait faire bien son affaire. Il couchait dans la poupre, et mangeait dans l’or; il vivait si délicatement, qu’à son sens , il n’était pas un Allemand qui pût se vanter d’avoir un palais; il condamnait les perdrix et les grives parce qu’elles ne ressemblaient point à celles d’Italie, faisait la grimace en mangeant le gibier des forêts allemandes, trouvait le pain sans saveur, et, en avalant le vin du Rhin , pleurait de regret celui d’Italie.
(1) T. v. Vermahnung an die stadt Wonns.
(S) Op. H. in, 107. Febris prima, dialogus. lutcrlocutorcs, llutten el Febris.
Quoique la fièvre eût refusé de s’aventurer dans un hôtel où elle avait entendu les laquais se plaindre de n’avoir point le nécessaire, et où elle craignait un homme revêtu par le pape d’aussi grands pouvoirs-, l’électeur de Mayence Albert crut prudent, dans des circonstances aussi délicates, d’éloigner pour quelque temps le satirique de sa cour, et décida ainsi du sort de Hutten. « J’ai assez de la cour, écrivait celui-ci au commencement de 1 5 1 9 à Érasme; ce n’est point mon affaire de rester «avec avec ces habillés de pourpre; le prince est assez bon pour me continuer ma pension partout où il me plaira d’aller (1). »
La part qu’il prit alors à la guerre que faisait le chevalier du Rhin, Franz de Seckingen, devenu le chef de la ligue souabe, à Ulrich de Wurtemberg, son ancien adversaire, la connaissance de ce célèbre et redouté chevalier, réveillèrent en lui tous ses instincts de lutte, et le préparèrent de plus en plus au rôle qu’il allait jouer. « Si la guerre me dévore, écrivit-il à Érasme, au milieu des camps, fais au moins que la postérité n’ignore point mon amitié pour toi et mon dévoùmcnt à la cause des lettres (2) »
« Qu’entends-je? lui répondit eelui-ci, Hutten, tout couvert de fer , afi'ronte les combats ; c’est bien pour la lutte que tu es né , toi qui ne laisses reposer la plume
(1) Ad. Er. epist. m, 126. Pertæsum est aulæ : ila niliil mihi convenit cum purpuralis istis. Impetravlsse videor a principe, ut ubi ubi sim, stipendia me prosequatur.
(2) L. c. Si me devoravit ilia pugna, tune tu fac,' ne ignoret vel sltidiitm erga te meuin posteritas, et me tuis immortalibus lilteris vixissc saltein testare.
et la langue que pour saisir les armes de Mars (1).
Ce fut au son de la trompette, en prenant Tubingue avec Seckingen qu’il lança contre Ulrich de Wurtemberg un dialogue assez médiocre, intitulé le Tyran Phalaris ou le Passage, et écrivit à François Ier une lettre dont la franchise de langage, d’un chevalier à un roi, touchait de près à l’outrecuidance (2).
Si dans la Souabc, ce paradis de la terre, il fut assez heureux pour sauver du pillage, dans la ville de Stuttgard prise, la maison du vieux Réuchlin, qui lui appliqua, dans sa reconnaissance nn peu railleuse, à lui et à Seckhingen, le nom de fléau de Dieu (3), il éprouva plus de satisfaction encore à forcer les dominicains de Cologne, par les menaces de Seckingen, à payer les frais et dépens auxquels ils avaient été condamnés par la sentence du tribunal de Trêves.
Revenu à Mayence après les fatigues de l’expédition de Souabe, Hutten hésita cependant encore quelque temps. Au moment d’attaquer Rome, les croyances que lui avaient enseignées les théologiens, auxquels il avait fait une si rude guerre, revinrent à sa pensée; au moment de s’exposer encore à la misère, à la persécution , la douceur d’une vie modeste, paisible, assurée, lui apparut un instant avec tous ses charmes. Érasme venait d’é-
(1) Ep. F.rasmi Hutteno. Plane video te bello nalum, qui non calamo tantum et lingua , sed et in mavorliis artnis pugnes.
(2) Op. H. u, 126. EpisL ad Franc, rcg.
(3) Lettre d'Hutten à Erasme, in, 202. Prodamafio in exercilu. Cap-
nionis penatibus ne quis noccat Nos salutando , Itagcllum Dci appel-
labal.
crire encore à sa louange à l’électeur Albert. L’oracle des lettres, à cette époque, augurait très-favorablement de l’esprit de Hutten « qui pouvait devenir la gloire de sa patrie, si Dieu lui prêtait vie et si Sa Grandeur lui continuait son appui , car l’âge , en apaisant son feu , en tempérant son abondance, rendrait son génie plus parfait. »
Cette hésitation apparaît déjà dans une lettre où le chevalier, au milieu de la guerre de Souabe, exprima à Frédéric Piseator le désir du repos et celui d’une épouse qui prît soin de lui. « Quelques-uns, dit-il, me prêchent les biens du célibat, les avantages de la solitude; mais tu me connais, je ne suis point capable de vivre seul; il faut que j’aie où me délasser de mes inquiétudes, où verser mes soucis; une compagne enfin avec qui je puisse faire trêve à mes travaux sérieux , et apaiser l’ardeur de mes pensées par de plus douces causeries et de plus agréables délassements. Trouve-moi une épouse; tu sais comme je la veux : jeune , belle, bien élevée, sage, enjouée, patiente; riche, je n’y tiens pas beaucoup; noble, la femme de Hutten le sera toujours assez (1). »
M ais la lutte toute morale que Hutten soutint avec lui-même éclate tout-à-fait dans le dialogue intitulé Fortuna, satire d’une tristesse un peu sérieuse, inspirée par la lecture du Plutus d’Aristophane, et où l’auteur
(1) Ep. ad Pisc. 157. Tenet me quoddam tranquillitatis desiderium. Ad lioc opus uxore est. Nosti mores. Non facile solus esse possum, ne noclu qui-
dem Da mihi uxorem , da venustam , adolesccnlulam , probe educatam,
hilarem, verecundam, patientem. Divitias non quæro, et ad genus quod pertinel , salis nobiiein futnrain puto quæcumque Hutleno nupserit.
lOi
ne rit qu’à travers les larmes du regret et les angoisses du doute.
Pauvre encore et sans ressources, à plus de trente ans, obligé, avec un caractère indépendant, de vivre des bonnes grâces d’un prince, Hutten, après avoir demandé à la Fortune (1) une femme jeune et belle et quelques milliers d’écus, de quoi vivre seulement en repos et soutenir son rang, entame avec la déesse aveugle et fort ergoteuse une discussion sur la Providence.
On pourrait croire à ce sujet l’esprit de Hutten en proie aux mêmes doutes que ses misères lui avaient inspirés déjà en Italie; il n’en est point ainsi cependant. Peu satisfait d’une plaisanterie de la Fortune qui ne sait point, ayant été privée de la vue par Jupiter, s’il est une Providence pour redresser ses propres erreurs, Hutten ne laisse point la déesse païenne plaider victorieusement la cause du hasard, et l’arrête par plus d’une objection. « Si c’est elle qui distribue les biens et les maux, c’est Dieu qui la guide (2), dit-il; si l’inégale et injuste distribution des peines et des récompenses ici-bas semble indiquer la main seule du hasard , Hutten en appelle à la vie future qui doit rétablir la balance (3).
» Ce n’est point qu’il ait très-grande couliance dans les théologiens qui veulent rendre grâce à Dion des biens et des maux, sous prétexte qu’il éprouve notre
(1) Op. in, 349. Fortuna , dialogua. Itcrlocutorcs, Huttenus et Fortuna.
(2) Tu quidem das, sod te moderatur Deus, nec dare tu aut au ferre, uisi illo permiltente, quicquam potes.
(3j L. o. IlemTaita uon rémunérât hic Deus neque fera punit quæ male comniiltaul hnmincs, sed in illain sempiternam patriam et futuram vitam réservai judirium line.
vertu ou exerce notre patience, qu’il accorde ses faveurs au méchant pour le ramener, et maltraite le bon pour le rendre meilleur. Ces docteurs en effet ont, selon lui, un expédient plus facile pour absoudre la Providence , c’est de condamner tous les malheureux et de louer tous les heureux du monde. Et d’ailleurs ce sont ces mômes théologiens, arbitres entre l’homme et Dieu, contempteurs apparents des richesses, qui sont consumés toute leur vie de la soif de l’or (1). »
Hutten cependant ne se jette point pour cela dans les bras du hasard , il a confiance encore dans l’efficacité de la prière et dans l’effort de la volonté humaine qui fléchissant la destinée en font la Providence, pourvu que la prière soit raisonnable et l’action courageuse et persévérante.
Il s’en rapporte là dessus aux paroles d’un sage ancien, de Xénophon, selon lequel il ne faut demander à Dieu que ce qu’on est en droit d’obtenir, c’est-à-dire ce cju’on travaille à gagner; et fuir l’exemple de ceux qui veulent rester vainqueurs quand ils ne savent pas lutter, et conduire un navire à bon port quand ils ignorent l’art du pilote. Prier Dieu qu’il nous accorde un esprit sain dans un corps sain (ut sil mens sana in cor pore sano), voilà, selon lui, la meilleure prière. Le travail peut-être alors ne sera pas sans récompense , car le poète Epicbarme l’a dit : C’est au prix de la peine que les dieux nous vendent tous les biens.
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Hutten s’éloignait ainsi également du fatalisme provi-
(4) L. c. .360. Audi vero qua subtilitale eventus rationem adferunt.
dentiel et du scepticisme absolu; il arrivait aux mêmes conclusions dans le discours qu’il écrivit après la défaite d’Ulrich de Wurtemberg où il cherchait un enseignement moral. Il n’est pas assez superstitieux, dit-il, neque ita superstitiosus esse velim, pour croire que la Providence ait tout fait, mais il ne lui enlève pas non plus sa juste part.
« La justice est satisfaite, dit-il, les Hutten et les Bavarois sont vengés, la Souabe délivrée d’un tyran. Il faut en rendre grâces à la justice de Dieu qui l’a voulu, mais aussi au courage de l’homme qui lui a servi d’instrument; car aucun acte de la volonté divine ne se réalise en ce monde sans l’intervention humaine. La victoire est de la volonté de Dieu et de notre fait, de son conseil et de notre labeur, de son pouvoir et de notre œuvre; Dieu n’aide que ceux qui font effort, et ne tend la main qu’à ceux qui meuvent le bras, il a mis tout au prix de notre sueur. Celui-là est un sot qui demande que Dieu travaille pour lui sans se mettre à l’œuvre , et qui espère obtenir par la prière ce qu’il faut gagner par l’effort (1). »
L’esprit de Hutten, en garde contre la scolastique, mais ne se livrant pas entièrement au paganisme, peu confiant dans les enseignements des théologiens et dans les sophismes de la Fortune, mais n’ayant plus que quelques aphorismes de la sagesse antique où se rattacher, était donc comme prédisposé à recevoir une croyance nou-
(1) Op. H. ni, 160. In Ulr. Wurtemb. o ratio quinta. Ita nostrum est factum, ut Dei ait auloritas, hujus consilium, noster labor, bujus auspicium, nosler ductus, liujus potestas, nostra opéra, hujus gloria , nostrum solutium.
Telle. L'aventureux chevalier n’était point de nature à tenir compte des calculs de l’intérêt personnel, des craintes et des désirs qui l’agitaient. A la fin du dialogue intitulé Forluna, il prend décidément le parti où son caractère, sa passion l’entraînaient irrésistiblement et étouffe sous le sarcasme ses lâches hésitations.
Puisque Jupiter ne se mêle point de marier les gens, il demande une dernière fois à la Fortune quelqu’un de ses dons. « Eh bien , tiens-toi donc près de ma roue, lui dit celle-ci, mais prends garde; de la corne que j’agite sortent les biens et les maux. — Je suis prêt à tout.
— La Fortune lève le bras la couronne impériale.
— Hutten se recule A Charles-Quint. — Second
coup de la fortune.... Une femme jeune et riche.... Elle a suivi l’éclat, l’or a été rejoindre l’or. Pendant que Hutten invective la Fortune, un orage dévaste son petit patrimoine. — C’en est fait, Hutten renonce à tous les biens; il demandera seulement au Christ une âme saine dans un corps sain. En disant adieu à la Fortune, il la regarde cependant d’un œil de regret. — Eh bien, quelle demande encore? Une autre jeune tille te sourirait-elle? la veux-tu pour épouse? — Adieu, cruelle, je ne veux plus m’exposer à tes insultes. »
Les encouragements ne manquèrent point d’ailleurs à Hutten pour vaincre son indécision. Otton de Brunfels nous apprend que de tous côtes, d’Italie, de France, de Bohême, un grand nombre de princes, de savants, d’évêques même , l’excitaient alors par lettres à continuer la lutte. Hutten avait, dit-il, plus de deux mille de ces lettres qu’il se proposait de publier sous le nom
d'Epistolœ familiares (1). D’ailleurs, après avoir craint un moment de voir un roi de France, le fils aîné de l’Église, l’ancien soutien du parti guelfe, devenir chef de l’empire germanique, Hutten saluait avec joie, dans Charles-Quint , prince autrichien , un triomphe national , dans le roi de Naples, le principe gibelin; il prenait confiance dans celui qui devait en partie son élection à la voix de Frédéric-le-Sage et à une manifestation du condottiere Seckingen (2), surtout dans le frère du roi Ferdinand, dont Érasme lui promettait toute la bienveillance ; et il pouvait espérer gagner contre la barbarie les maîtres du monde même-
Au mois de septembre de l’année 1519, en effet, Hutten abandonna résolument Mayence, la ville d’or, et les doubles eaux du Rhin et du Mein qui apportent si facilement des nouvelles de toute la Germanie , pour se retirer, loin de toute influence, à son château héréditaire de Steckelberg , avec ses presses, et continuer de là, dans toute la plénitude de son indépendance, la lutte qu’il avait entreprise.
Une lettre écrite à ses deux amis, Eoban Hesse et Pierre Aperbach (3), leur annonça sa résolution ; il prépare, y dit-il, les plus véhéments et les plus libres des libelles qui aient encore été lancés contre les sangsues de Rome, encourage ses amis à travailler à la liberté de l’Allemagne, et regrette de n’oser accepter Luther pour compagnon dans cette œuvre, à cause du prince
(1) V. Iiesp. Ott. Brunf. Op. Huit. v.
(2) V. la Biographie de Seckingen de Muuch. 3 vol. iu-8".
(3) T. ni. Ep. ad Eob. et Pet. Apcrb.
Albert qui s’imagine à tort, selon lui, être en cause dans cette affaire.
Cette fois, en effet, il aborda directement les points qu’il n’avait fait que toucher dans ses différents écrits, et engagea les hostilités sur toute la ligne. Il protesta à la fois, au nom de la liberté de la pensée, au nom de l’indépendance politique et de la liberté de conscience, contre l’autorité romaine. Non-seulement il réclama la séparation du pouvoir spirituel et du temporel , même la suprématie de l’empire sur le sacerdoce, mais il commença, quoique timidement encore, à porter la discussion sur les points délicats de la discipline et des dogmes de l’Église intérieure. Le point de vue de l’écrivain impérialiste, qui avait pour dessein de relever le pouvoir central et de rétablir l’unité de l’Allemagne à la faveur d’une renovation politique et religieuse, dominait encore tous les autres , mais il leur fit leur juste part.
En éditant, et en dédiant à l’arcliiduc Ferdinand, pour être présenté à son frère Charles-Quint, comme une leçon du passé , un monument de son droit , et une règle de son devoir, un recueil de lettres écrites au xi® siècle, sans doute par un certain évêque de Naumbourg, Waltram, écrivain impérialiste, sur la Conservation de l'unité de i’ Église, et la Querelle de Henri IV et de Grégoire VII (De unitate Ecclesiœ conservanda. et schismate quod fuit inter Henricum IV, imp., etGregorium Vil, pont, max.), Hutten avait pour but d’exciter l'empire à reprendre chez lui cette plénitude du pouvoir temporel que le pape et l’Église lui avaient enlevée (1).
(IJ Op. Huit ni. 545.
Il ne pouvait mieux faire en effet que de remettre au jour ces lettres écrites avec la plus grande liberté, au fort môme de la lutte du sacerdoce et de l’empire sur les investitures; elles réveillaient, avec énergie, les arguments , toujours nouveaux , que l’empire avait fait valoir alors contre la papauté; c’est-à-dire, dans l’ordre politique, la prédominance de la couronne impériale, basée sur la tradition et sur des faits accomplis , le droit naturel de disposer soi-même de son propre bien, du patrimoine national de l’empire; et, dans l’ordre moral, la mission spéciale, distincte, du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, leur délégation divine, immédiate et égale, et le détachement terrestre qu’imposent à l’état ecclésiastique sa nature et sa loi ; elles ajoutaient à tous ces arguments la force de conviction d’un évêque, qui écrivant peu d’années après que la domination impériale, dans la personne du puissant Henri III, avait été reconnue sans contrôle, même en Italie, sur l’élection et l’investiture du Saint-Siège, voyait, pour la première fois, Grégoire YII proclamer, d’une façon si hardie, les principes tout opposés de la suzeraineté apostolique!
Hutten avait soin d’ailleurs, dans sa préface, de faire sentir toute la portée, toute l’étendue de ce service, tout politique (civile benefactum) , il est vrai, mais encore digne de considération, qu’il voulait rendre à l’Allemagne , en rappelant le caractère vrai , les conséquences importantes de cette grande lutte de Henri IV et de Grégoire VII.
« Les empereurs d’Allemagne, disait-il, ont été les princes les plus puissants de la terre jusqu’au moment où les papes ont prétendu opposer leurs décrets aux
constitutions, et distribuer à leur gré les bénéfices ecclésiastiques, donations généreuses de la libéralité de nos ancêtres. C’est parce que l’empereur Henri IV a lutté toute sa vie contre cette prétention qu’il a été traité d’hérétique, poursuivi par les anathèmes du Saint-Siège et flétri par les historiens italiens-, mais les annales des moines allemands prouvent qu’il n’a fait autre chose que de refuser au pontife ce que le Christ ne lui a pas donné, et de vouloir conserver l’Allemagne libre comme elle était avant lui. C’est à cette source qu’il faut chercher la vérité, ainsi que le savait bien Æneas Sylvius qui a détruit quelques livres d’une histoire d’Henri IV trouvée à l’abbaye de Fulde. C’est là qu’il faut voir ce ,qu’ était l’empire avant la victoire de la papauté (1).
» Car depuis, ô honte ( proh pudor ) ! les empereurs allemands ont baisé les pieds d’un prêtre de Rome, les Germains, comme s’ils avaient été vaincus, sont devenus les esclaves des esclaves de la délicatesse et de la débauche; et l’Allemagne a été donnée en nourriture à l’Italie. De cette époque, en effet, datent les grâces, dispenses, expectatives, permissions, indulgences, absolutions, cas et mois réservés, papaux ou épiscopaux, ordinaires ou extraordinaires , toutes ces inventions qui , sous prétexte de sauver notre âme, ont vidé notre bourse. Il ne tiendra pas à Hutten que toutes ces pratiques n’aient une fin. Ce n’est pas qu’il veuille rendre le pape méprisable ; non , il veut ôter de l’image pontificale le fard qui la couvre pour qu’elle brille de tout son éclat; il veut faire d’un tyran un pontife , d’un roi un père ,
(1) L. c. 555. Scelere arbitror, Æncæ Sylvii, qui postea Piusiuit.
d’un brigand un pasteur. C’est pourquoi il fait connaître la vérité à tous et surtout aux princes; parler vrai, c’est, selon Pythagore, l’action qui rapproche le plus riiomine de Dieu; il n’aura point de reproches à se faire et à se dire : Malheur à moi parce que je me suis tu , et que je suis un homme dont les lèvres sont souillées (1)! »
La satire intitulée la Seconde Fièvre ( Febris secundo ) (2) touchait un point plus religieux ; c’était cette fois les inconvénients du célibat apparent imposé aux ecclésiastiques, les misères de leurs attachements clandestins qui faisaient le sujet de la conversation entre Huttcn et son hôte assez ordinaire la Fièvre. Hutten ne débattait point la question au point de vue théologique, mais au point de vue moral ; il analysait avec une crudité de langage et une liberté de détails qui rappellent l’auteur des Epistolœ obscurorutn virorum, les mœurs déchues du clergé et, en mettant à nu leurs plaisirs trompeurs et leurs mécomptes, essayait de les ramener des joies inquiètes, furtives, empoisonnées qu'ils dérobent, au goût du bonheur assuré, libre, pur qui pourrait leur être permis. Dans ces attachements dérobés, il montrait, d’une part, l’impudence sans limite, l’humeur querelleuse, la jalousie arrogante, l’impérieuse avarice, la trahison railleuse et pleine de mépris, la méchanceté qui ne recule devant aucun scandale; de l’autre, la passion timorée, la sou-
(1) L. c. Quid tu Pontificem contemptum reddes igitur? Ego vero minime, sed adempto illi fuco, ut vera pontificis eniteat imago faciam , detractoque eo, quodeumque illo indignum est, reddain quod amiscrat ex tyranno poutificem, ex rege patrem , ex jure pastorem inundo restituons.
(2) V. Febris secunda. Dialogus Huit. Op. m, p. 389.
mission craintive, le soupçon, la prodigalité forcée, la connaissance de la perfidie et la peur de l’éclat; toutes difformités morales , vices éhontés ou souffrances qui résultaient d’une position fausse et qui, le plus souvent, par un appât mensonger, conduisaient l’une des parties à la misère, au déshonneur, peut-être au crime. Hutten concluait à l’abolition du célibat ou à la réforme du clergé trop nombrenx et trop riche pour avoir une vocation sincère et une rigoureuse conduite.
Mais de tous les écrits sortis alors de la plume de Hutten, la Triade romaine ou Vadiscus est le plus curieux, en ce qu’il est comme le monument de la rencontre de ces trois oppositions qui, parties de points différents, de la littérature, de la politique et de la religion, se rencontraient dans une seule et énergique protestation contre Rome (1). Dans cette satire, il examine, en effet, quel est ce triple pouvoir intellectuel, politique, religieux, dont Rome est investie, et comment elle en use pour régir les esprits, les intérêts, les consciences dont elle s’est chargée. Cette analyse se fait sous la forme d’un dialogue entre Hutten et un de ses amis, Ernhold, et conduit scs interlocuteurs à conclure que la Trinité chrétienne dégénérée au pouvoir des Romains, n’est plus qu’une triade de tyrannie , de corruption et de simonie à charge au monde. Ce thème est développé avec l’abondance ordinaire à Hutten, et résumé de temps en temps d’une manière pittoresque et énergique par un trait de satire présenté sous forme ternaire, où sont associés trois
(4} Op. Hutt. t. ni. 427. Trias roraana, dialogus. La traduction allemande est au cinquième volume.
à trois les vices, les abus, les maux reprochés à la capitale du catholicisme.
La première attaque de Yadiscus part de l’humaniste contre le pouvoir spirituel de Rome. « Hutten avait donné dernièrement à publier à son imprimeur cinq livres nouveaux de Tacite, sortis des presses romaines; celui-ci a refusé de le faire, prétextant une bulle de Léon X qui interdit la réimpression de ce livre pendant l’espace de dix ans; ainsi voilà l’Allemagne, qui se procure avec tant de peines des livres d’Italie, forcée de renoncer à lire l’auteur qui a le mieux mérité d’elle, parce qu’il plaît au pape de conserver un monopole à son imprimeur italien. En vain Hutten a essayé de convaincre son imprimeur, en lui demandant quelle serait sa pensée si Rome un jour interdisait aux Allemands la culture de la vigne et l’extraction de l’or. La présence et les menaces du légat ont terrifié cet homme prêt à céder. L’autorité pontificale s’appuie sur la superstition , l’ignorance et la crainte des peuples (t).
» C’est pourquoi les romanistes s’inquiètent, continue Hutten , en nous voyant aussi nous adonner aux lettres; ils trouvent que nou savons trop de zèle pour l’étude , que nous en savons trop déjà, quoique nous ayons beaucoup à faire. Ils n’aiment pas surtout nous voir écrire. Raison de plus pour nous de redoubler de zèle et par nos paroles et par nos écrits, de mettre la vérité sainte au grand jour (2). C’est avec une constance pareille que le Christ n’a cessé de s’élever contre les princes des prê-
(1) L. c. 130. Sqq.
(1) L. c. 435. Scrifoendum est tamen, et in lucem edpnda veritas.
très , les scribes et les pharisiens. Il nous faut marcher sur ses traces contre ceux qui font des choses sacrées un objet de gain , qui substituent les préceptes de l’homme à la doctrine du Christ, changent la vérité de Dieu en mensonge , et prêchent l’asservissement à la créature au lieu de l’obéissance au Créateur; méchants dans l’enseignement comme dans la pratique, qui sont entrés dans la bergerie, non comme des pasteurs mais comme des loups, qui ont laissé la voie du Christ, voie de mansuétude et de miséricorde , pour choisir celle de la terreur et de la damnation, et nous ont ravi, par la promesse de biens futurs dont ils n’ont pas la disposition , les biens présents qu’ils enviaient! »
La seconde attaque part de l’écrivain impérialiste, gibelin , contre l’usurpation du pouvoir politique par le sacerdoce. Hutten rappelle d’abord l’origine du pouvoir temporel de la papauté, usurpation commise en des temps de trouble, légitimée par une donation prétendue qu’on mit au jour à une époque d’ignorance et de superstition. « C’est cependant sur ce fondement, continue-t-il, que les romanistes occupent la ville de Rome, siège véritable de l’empire (1); qu’ils rejettent toute soumission temporelle, affectent l’empire de l’occident, et défendent leurs prétentions les armes à la main, comme dernièrement Jules II. C’est, appuyés sur ce mensonge, qu’usurpant un droit tout nouveau , ils n’ont plus donné la couronne à l’empereur, prosterné à leurs genoux, avant de lui avoir fait jurer l’abandon de Rome et de
(1) L. c. p. p. 44 3. Occupantque co Domine Romain, romani imperatoris, si quis esset , domicilium.
l’empire de l ltalie; que l’un d’eux, plus hardi que tous les autres, a exigé de Charles IV, avant de le ceindre de la couronne , le serment de quitter l’Italie sur l’heure et , qu’après cela, ne daignant pas même se déplacer, il la lui a envoyée par un de ses cardinaux, avec défense d’approcher de la ville de Rome. C’est en vertu d’une usurpation semblable, et pour empêcher la violation d’une prétendue loi qui interdit à tout empereur allemand d’être en même temps roi de Naples, qu’à la dernière élection encore, le légat Caïetano, qui voulait imposer à l’Allemagne un empereur français, a calomnié le jeune Charles, et l’a prétendu faible de corps et d’esprit et incapable de gouverner (1). Espérons que le nouveau roi ne se laissera pas ainsi jouer et mépriser, lui et son peuple. C’en est trop que la nation allemande, celle à qui l’on demande le plus , soit à Rome la plus bafouée ; car je l’ai vu, laïques et clercs, nobles et vilains, femmes, enfants, marchands, valets, se rient de nous en face à Rome. Il n’est pas jusqu’aux Juifs, ces esclaves de toute nation, qui ne nous poursuivent de leurs épigrammes. Et ce n’est pas à Rome seulement , c’est chez nous-mêmes qu’ils nous raillent ; en pleine diète d’ Augsbourg , n’ai-je pas entendu ce même Caïetano s’écrier à l’aspect de la magnificence déployée par nos princes laïques et ecclésiastiques : Quels beaux palefreniers nous avons à Rome! Tandis que les princes frémissaient en se mordant les lèvres , seul j’ai murmuré tout haut. Mais
(4) L. c. p. 434. Nuper in concilio principum ausus est criminari Carolum, ut imperio ineptum, nonnulla illi corporis panier animi impingendo vitia
ce n’était vraiment que justice de triompher de nous après nous avoir ainsi soumis, et nous méritons qu’on raille notre honte (1). »
Passant ensuite de l’empereur, devenu vassal du Saint- Siège, à l’empire lui-même, Hutten, au nom de l’intérêt national, déclare le clergé, le peuple, l’Allemagne entière soumise à un système nouveau d’exploitation et devenue tributaire de l’Italie.
« Quoi! ces Romains dégénérés ont-ils accompli ce que n’ont pu faire leurs robustes ancêtres? Nous ont-ils donc vaincus? s’écrie l’interlocuteur de Hutten. — Non; ils ont laissé là les armes dont ils ne sauraient se servir; c’est à force d’adresse, de ruse, de perfidie, en employant habilement tantôt les caresses, et tantôt la menace , en exploitant leur mission sacrée par des jongleries superstitieuses qu’ils ont atteint leur but. Ecoutez l’histoire de cette conquête : Au commencement, tous les évêques étaient libres , indépendants , égaux , successeurs au même titre du Christ qui a toujours chéri l égalité, détesté l'ambition; mais bientôt l’évêque de Rome, sous prétexte de maintenir l’unité dans l’Église chrétienne, a voulu que tous les grands sièges épiscopaux dépendissent de lui ; de là l’usage de la confirmation ou sanction pontificale donnée par le pape au nouvel élu, et l’envoi du pallium ou manteau, symbole de l’office,
(1) L. c. 432. Sqq. Penitus nulla natio, utquos pueri, senes, viri, mulieres, opifices, mcrcatores, nobiles, ignobiles, libcri, servi, in summo quos oumes
rident, etiam captivi nationum omnium Judxi Quantos, inquiunt, sta-
bularios Romani habemus ! Hoc alii Factum fremebant , ego liberius accusabam, crebro palain susurrans, indignum esse hac nationc non vinci tantum nos, sed triumphari etiam.
délivré au prix d’un léger présent converti bientôt en impôt. Il n’y avait pas loin de la confirmation du prêtre d’abord élu à la nomination ; le pape a bientôt franchi ce pas et, h cette occasion, le sacrifice de la première année du bénéfice, l’annate, s’est joint au manteau. C’est la querelle des investitures, long sujet de guerre, où le Saint-Siège l’a toujours emporté, grâce à la division dei princes et à l'affaiblissement de l’empire (1).
» Enfin l’empereur et les princes ont voulu régler la matière d’accord avec le pape, et cru mettre des limites k l’ambition et k l’avidité pontificale par les concordats (2). Vaine espérance! O discordent concordiam! La liberté de l’élection ecclésiastique a été maintenue, dit-on , mais l’élévation toujours croissante du prix du pallium , du taux des annates, l’a rendue vaine (3), car la lourdeur de pareils sacrifices est telle que le peuple, pour s’en délivrer , fait élire par les chanoines un évêque qui puisse payer de sa propre fortune. Le prix du pallium dans l’archevêché de Mayence, par exemple, a été doublé, sans compter les présents k faire k celui qui écrit la bulle, k celui qui pose le sceau , k celui qui confectionne le manteau. Un vieillard de Mayence a vu passer huit évêques (4)-, aussi l’électorat est-il épuisé, et le peuple
(1) L. c, 457. Prima fallcndi via simulais pictas Fuisse videtur, prætendebant Ecclesiæ unitatem consmari oportere.
(3) L. c. 436. Al libcrum est, inquit, vobis episcopos digéré; at cos, inquam, episcopos esse non licel, nisi pallia emant prius hic; quæ dectionis igitur libertas 1
(4) L. c. 458. Nunc repertus est moguntinus senex, qui meminil oclnvuiu nb hoc Alberto videre se Moguntjæ episcopum, toi pallia cmi una in eedesia unius howinis ailalc contigit.
redoute- t-il la mort de l’électeur, moins par l’amour qu’il a pour lui que par la crainte d’être de nouveau mis à contribution ; car en fin de compte lorsque l’évêque est ruiné , il faut que le peuple l’entretienne et finisse par payer. La prétendue liberté de l’élection n’est donc que le droit de choisir celui qui paraît le plus capable de payer ; c’est assez dire que ce n’est pas toujours le meilleur. Il y a trois choses qui épuisent l’Allemagne et enrichissent Borne : les confirmations, les manteaux, les annates.
» Si lucrative que soit l’élection ecclésiastique, le Saint- Siège ne l’a pas toujours respectée. Trois inventions lui ont servi à l’éluder : les grâces expectatives, les réserves mentales ( reservatio pectoralis), les mois romains. En divisant l’année en mois ordinaires et mois romains, selon qu’ils sont laissés à l’élection ou réservés au pape; en délivrant d’avance la promesse de succéder à tel bénéficiaire encore vivant, ou en déclarant s’être réservé in petto le choix du successeur de tel autre bénéficiaire mort, le Saint-Siège trouve moyen de livrer chaque année, à bon compte s’entend, les biens donnés à l’Église par la piété de nos pères, à je ne sais quels Romains perdus ou à des Allemands serviles, docteurs ignorants parés de diplômes achetés , qui ont longtemps étrillé à Rome la mule du pape ou celle des cardinaux (1).
» Si Rome restait encore dans les limites des concordats, nous n’aurions à accuser que la faiblesse et l’aveuglement de l’empereur et des princes. Mais elle n’a pas
(IJ L. c. 459. Sqq.
encore trouvé assez large la brèche faite à l’élection libre. Autrefois Rome ne confirmait qu’aux archevêchés, évêchés, grands bénéfices, elle veut étendre aujourd’hui ce droit sur les décanats, prébendes , canonicats. Un grand nombre de bénéfices qui étaient indépendants des grâces expectatives y sont maintenant soumis. Pour éluder la distinction des mois, la curie romaine défend à l’ordinaire de confirmer une élection faite avant qu’un mois ait suivi la mort du bénéficiaire, ou bien elle cite à Rome, sous un prétexte ou sous un autre, les détenteurs près de leur fin ; s’ils ne meurent pas dans les mois réservés, ils meurent sur le domaine de l’Église romaine auquel cas leur bénéfice revient au Saint-Siège; ce qui est le but de la citation à laquelle il est quelquefois dangereux de se rendre (1).
» N’est-ce point assez? Le Saint-Siège peut déclarer serviteurs siens tels dignitaires qui achètent chèrement ce titre , et dont les biens à leur mort reviennent à la curie. Il peut donner en commande telle province avec le droit d’y conférer, c’est-à-dire d’y vendre les bénéfices et d’y lever les dîmes, comme Léon X a fait dernièrement d’une partie de l’Allemagne à ses trente cardinaux de création nouvelle; excellente invention qui donne lieu parfois à double collation et à double reconnaissance par le droit de retour ( per regressus).
» Tant d’usurpations, de privilèges contradictoires enfantent mille procès , — nouvelle occasion de gain ; ils sont tous jugés à Rome; si un bénéfice en litige de-
(1) L. c. 463. Sqq. Quin etiam loto post alicujus excessum mense, non licct ordinario locare saccrdolium. — Voir pour lous ces abus 407, 468.
vient vacant, il retourne à la curie; de tous procès, réclamations, oppositions, évaluations d’annates, le tribunal de la Rote est seul juge et sans appel (1). Il y a trois œuvres de miséricorde à Rome : faire une donation nouvelle, détourner un fief à la collation pontificale, susciter un procès par devant la curie. »
De l’Église extérieure, hiérarchique , le satirique, marchant enfin sur le terrain de Luther, et touchant à l’Église intérieure, trouve le pouvoir moral, le gouvernement des âmes, la direction des consciences entachés des mêmes vices, l’usurpation, la simonie, la corruption. « Là encore, s’écrie-t-il, le Saint-Siège s’est fait, par l’introduction des cas romains (casus papales), la plus large part dans la dispensation des biens apostoliques mis en vente comme les biens de la terre. Quoi de plus insensé cependant que de réserver des cas spéciaux, dans le domaine de la faiblesse humaine, à l’absolution de Rome; comme si ce n’était point ce pouvoir de miséricorde surtout que Jésus-Christ a également réparti entre ses apôtres; comme si le Sauveur n’avait point voulu que partout où naquit le péché, là se rencontrât aussi l’indulgente rémission. Mais grâce à cette usurpation, tous les pécheurs craintifs attendent leur salut de Rome qui le leur délivre à bon compte (2).
(1) L. c. Uti ne errctur, imtitutum est ut Romæ ccnseatur, quantum cuique redeat hic, sed is census a romana avaritia radiées agit ; itaque majoris plerumque æstimant, quam quid est, suo commodo, qua in re mirificæ sunt decisiones Rotæ, judicium plane irrefragabile.
(2) L. c. 471. Quasi vero ubi ægrotct quis, ibi sanarc eum non liceat, et ubi quis pro commisso impelrare veniam non possit, atque ita necessaria sit circumcursatio , aut locus prastet hoc, non sua cuique consciculia.
» Au commencement, il fallait au moins l’aller chercher en Italie, mais comme le nombre de ceux qui faisaient le pèlerinage était trop petit , le trésor a bientôt été mis a notre portée, et les moines mendiants s'en sont laits les courtiers entre Rome et nous. C’est en vain qu’ils ne veulent point que nous traitions cela de vente, et prétendent qu’ils délivrent aussi les indulgences au pauvre sans rien recevoir. Qui ne sait que les pauvres n’ont de confiance que dans les indulgences achetées? Qui n’a vu les femmes surtout , dociles à la voix de leurs directeurs, piller leurs maris, frauder leurs enfants et faire maison nette, pour se procurer ces précieuses billevesées? comme si ce n’était pas assez pour elles de garder leur vertu de femmes , d’élever honnêtement leurs enfants et de conserver la concorde du ménage. Mais non, mieux vaut voler pour acheter une indulgence (1).
» Ce n’était là du moins que détourner, vicier la miséricorde divine; mais quelle est cette nouveauté d’exempter les riches de la règle commune? Quelles sont ces dispenses, ces relaxations accordées à prix d’argent? Bien plus, quelles sont ces permissions et facultés de pécher (condonationes , facultates,) qui ne se contentent pas de soustraire le chrétien à l’obligation d’observer la loi, mais donnent aussi l’autorisation de la violer; denrées précieuses qui n’innocentent pas seulement le passé, mais absolvent l’avenir ; qui n’effacent pas seulement l’injure , mais autorisent l’offense? C’est une étrange contradiction
(1) L. c. 483. Non tantum est matronalem conservasse pudicitiam , non tantum probe et sanctc instituisse liberos, ac minus est conjujçium lidelitcr coluissc et concordiam marilalem conservasse. Omnia vincit, vel furari , quod pro indulgculüs detur.
de [faire une loi et de vendre le pouvoir de la violer. Ou la loi est mauvaise, ou la dispense est mauvaise. C’est ainsi que les contrats sont brisés, les alliances dissoutes, les vœux relevés, les serments rompus, la foi violée, et tout ce qui est contre Christ, permis, autorisé à beaux deniers comptant. Trois denrées spirituelles emplissent le trésor pontifical : les pardons, les dispenses, les facultés; trois instruments servent cette avarice : la cire, le parchemin, le plomb. »
Après avoir prouvé qu’une pareille simonie des choses de la terre et du ciel, loin d’être cachée, clandestine, s’étale effrontément ; que l’exploitation du trésor des indulgences en Allemagne a été affermée dernièrement aux frères mendiants; que le pape a acheté de l’électeur de Trêves les produits de l’exposition de la tunique sans couture, et que Rome et les bénéficiaires allemands traitent par l’entremise des Fugger, qui sont devenus les banquiers de la terre et du ciel , Hutten indigné enfin s’écrie : « Arrière Rome ( Apagesis Roma ) , arrière , toi qui as perdu la foi du Christ et qui es devenue la racine de toute iniquité et de toute corruption ; arrière , indignes successeurs des apôtres; plus dangereux que le Turc, c’est avec votre or que vous avez assiégé le temple, et maintenant votre avarice y règne en maîtresse, et fait du sanctuaire de la prière une caverne de voleurs. Si Christ revenait, il vous chasserait plus honteusement qu’autrefois les marchands du temple, car ceux-là ne se livraient qu’à un commerce profane, et vous, vous trafiquez des choses les plus sacrées (1) !
(1) L. c. p. 437. Nam illi profanarum tantum rerum mcrcatum institueront! tos sacrorum Ecclcsia', Cbristi , et spiritalis gratis forum agilis.
» Mais, reprend l’interlocuteur, l’empereur est donc méprisé; toutes les lois sont donc impunément violées? — La papauté agit avec plus de précautions : contre l’autorité et les lois impériales, contre les saintes prescriptions de l’Évangile même, les papes ont élevé le droit canonique, tissu merveilleux de ruses, qui leur permet d’échapper à tout et de tout confondre , arsenal de toutes les usurpations et de tous les abus. Si on leur oppose la loi de Léon qui défend de vendre un bénéfice, ils vous objectent impudemment celle de Gratien qui ordonne d’enlever l’or aux barbares. S’ils ne trouvent point à détourner le sens d’une vieille loi, il suffit qu’un pape ait élucubré dans l’ombre, avec quelques cardinaux, une sentence nouvelle pour que celle-ci ait force de loi dans toute la chrétienté , comme si elle avait reçu l’assentiment de toute l’Église (1).
» Et les conciles? — Tombés en désuétude, interdits même. On dit qu'avant de confirmer les évêques, les papes exigent d’eux le serment de ne point en demander la convocation; dernièrement encore, Jules II a confirmé la bulle de Pie II qui interdit l’appel au concile général (2).
» Il faut en appeler alors aux chevaliers, au peuple; c’est à eux de faire élire des évêques honnêtes qui s’engagent à ne point payer d’impôt, et à arrêter l’exécution de
(1) L. c. 460-474-480. Quid jus civile per conslitutiones has oppressum
jacet..... praferunt Evangelio canones Episcopus romanus quoties novam
molilursanctionem, advocatis uno aut allcro ex cardinalibus....
(2) L. c. 449. Sed concilium in tantum adversantur, ut audiam episcopus romanos rogi nunc in conlirmatione ut jurent , numquam futurus se concilii autores.
toutes ces mesures financières de Rome, au risque de laisser mourir de faim ces scribes et ces protonotaires ! — A quoi bon? il se trouvera toujours quelque noble assez riche pour payer le manteau et se faire donner la consécration pontificale; et, comme cela s’est déjà vu, la guerre naîtra d’un double choix (1).
» Mais que faire cependant? La Germanie n’a-t-elle point du fer, des armes pour secouer ce joug comme autrefois les Bohémiens? » — Chose singulière, Hutten, malgré toute sa fougue, hésite sur le point débattre en brèche l’édifice spirituel. Au moment où Luther, qui a rompu définitivement avec la papauté après le colloque de Leipsick, s’écrie en rejetant l’autorité pontificale ; « Nous sommes tous hussites; saint Paul et saint Augustin sont hussites ; » Hutten n’approuve point entièrement les Bohémiens, et ne pense pas que ce soit un moyen de guérir le corps entier que d’enlever la tête de l’Église (2); il veut qu’on enlève seulement ce qui est gâté pour sauver le reste; or, ce qui lui semble surtout compromis , c’est moins la papauté même que l’endroit où elle réside, Rome, la capitale de l’Italie dégénérée. Il n’attaque point tant l’autocratie pontificale, la hiérarchie, la constitution ecclésiastique, surtout l’édifice spirituel qui leur sert de support, que la terre italienne , l’air romain dont la corruption a vicié le siège de l’unité chrétienne, et ,
(1) L. c. 459 et Sqq. Quod si rebellet populus et ordo equitum eligi velit frugi episcopum , nihil proficietur ; erunt enim ex principibus qui empto pallio designabuntur episcopi , etc. , etc.
(2) L. c. 46t. Non vivit sine capite corpus; neque auferre caput ncccsse est ; tantum inde resecarc qux vitiosa sunt
par là , toute l’Église. C’est toujours le patriote allemand qu’on retrouve sous le réformateur , avec toute la haine gibeline de ses ancêtres contre l’Italie , même avec tout le mépris et la haine des anciens conquérants sortis, au ive siècle , de la Germanie.
Lisez pour vous en convaincre les triades accusatrices que Vadiscus accumule contre Rome et l’Italie (1) : « Selon lui, les vrais dieux de Rome ce sont la luxure, l’avarice et l’orgueil; ses citoyens, Judas, Simon et le Gomorrliéen ; les Romains d’aujourd’hui ne sont occupés qu’à se promener, à faire bonne chère et à paillarder; s’ils pensent, c’est pour frauder, mentir et se parjurer; les riches y vivent de la sueur du pauvre, de l’usure et de la dépouille des chrétiens; les pauvres, d’herbe, d’oignon et d’ail. La cherté des vivres, la perfidie, l’intempérance du ciel, rendent le séjour de Rome insupportable; on en rapporte une mauvaise conscience, un estomac gâté et sa bourse vide. Dans ce caravansérail, où l’on trouve des hommes de toute nation, des monnaies de tout genre, des conversations de toute langue ; où l’on ne rencontre que des courtisans , des prêtres et des scribes; où l’on erre au milieu des lieux saints, des vieilles ruines et des lieux suspects, il est impossible de conserver la foi aux choses saintes , la fidélité aux serments et la sauté. On y travaille perpétuellement à trois choses qu'on ne termine jamais : la sanctification des âmes, la restauration des églises, la croisade contre le Turc. Car rien n’y est plus ouvertement moqué que l’exemple des ancêtres , le pontificat
(d) Voir la Triade. Passim.
de Pierre et le jugement dernier ; rien n’y obtient moins de créance que l’immortalité de l’âme , la communion des saints, les peines de l’enfer. Il y a encore quelque piété chez les femmes, mais, sur cent hommes, on trouverait avec peine un croyant. Or vieux, femme jeune, courte messe, c’est tout ce qu’on y désire. Mais quoi! n’y a-t-il absolument rien de bon dans la ville de Rome ’ — Si peu qu’on n’en pourrait former une seule triade ! »
La conclusion de Hutten , c’est que le centre de la chrétienté est moins en Italie, à Rome, que dans tout autre lieu. « Si Christ, s’écrie-t-il, préférait cette ville pour sa capitale, il la conserverait pure. Ce ne peut être en considération du lieu que Dieu fait choix d’une nation, mais bien en considération de la nation qn’il fait choix du lieu où il établit sa justice (non propler locutn, gentem , sed propter gentem, locum)( 1). En Allemagne, la ville de Mayence, ou celle de Cologne, peut aussi bien, si elle le mérite, être choisie de Dieu. Il n’est pas besoin pour opérer cette révolution de prendre les armes contre Rome; le pape nous traiterait encore d’hérétiques, de schismatiques, et appellerait pour se défendre les Français en Italie. Assez longtemps nous sommes allés nous faire décimer au-delà des Alpes. Que toute l’Allemagne s’entende d’un commun accord, empereur, princes, villes , pour se passer de Rome, pour libérer les élections du joug pontifical en les rendant aux chapitres et pour réformer l’Église. Rien ne sera changé, et toute corruption
(1) L. c. 491. Sqq. Qucm civilatein Fxclesiæ caput liabemus I Igitur ficri
potest ut a loco tam iufesto, auferamus hune principatum Quod si
Romam magis amaret Cüristus, cam a tôt flagitiis, tanta impietatc conservaret
aura disparu. Il suffira de laisser Rome à la faim, à la peste et au Turc qui s’avance. Elle verra si , comme elle le dit insolemment, scs fossés étroits, ses murs détruits et scs basses tours pourront la défendre! »
Le Vadiscus ou la Triade romaine présente ainsi le tableau le plus vif de l’état de l’Allemagne religieuse, comme le dialogue les Spectateurs et les Epistolœ obscurorum virorum nous ont offert la peinture de l’Allemagne politique et littéraire. C’est là où apparaissent, sous les couleurs vives et quelquefois, il est vrai, exagérées de la satire , les résultats de cette conduite de la papauté et de l’Église qui avaient compromis leur dignité , leur existence même, en mettant trop souvent leur pouvoir spirituel au service d’intérêts tout temporels.
La protection accordée par un prince de l’Église, éclairé s’il en fut jamais, à un ordre discrédité, mais dont il fallait ménager les services, la faveur un peu exclusive réservée à un imprimeur, à des savants italiens aux dépens des Allemands, faisaient passer, en deçà des Alpes, la cour de Léon X pour persécutrice des lettres, ou au moins pour ennemie en Allemagne de ce qu’elle patronait avec amour en Italie. La politique de Jules II qui, pour servir ses projets contre Venise , avait un instant réveillé l’ambition de l’empire en Italie, et l’avait ensuite condamnée quand ces projets étaient réalisés; celle de Léon X qui, par des moyens et des intérêts tout politiques, avait balancé longtemps le choix du nouvel empereur avant de le dicter, donnaient une nouvelle vivacité à tous les ressentiments nationaux de l’Allemagne contre la papauté. L’abus, les exigences d’un droit de confirmation sacerdotale , juste dans son principe , mais vicié dans la pratique
parce qu’il était exercé sans mesure et sans contrôle dans un pays d’anarchie , ne laissaient plus voir à l’Allemagne, qui en était la victime, que l’avarice comme mobile, et la corruption comme résultat, à la place de cette surveillance éclairée qui devait garantir la pureté de son Église. Enfin, l’exemple de violer la loi donné par les dépositaires et les ministres de la loi, la malversation introduite dans l’exercice du pouvoir religieux et dans la dispensation des biens spirituels, achevaient de miner les fondements sacrés sur lesquels s’appuyait l’autorité politique et morale de l’Église et de la papauté.
L’esprit humain, la nationalité allemande, la conscience morale, se réunissaient donc comme en un seul faisceau, pour réclamer leurs droits opprimés par tant d’abus; et Huttcn, l’un des premiers et des plus vifs organes de cette protestation, pour reconquérir d’un coup tous ces droits , et couper court à tous ces abus , ne craignait pas de proposer une révolution qui n’allait à rien moins qu’à détacher l’Allemagne de l’unité catholique , en fondant une Église indépendante , et à restaurer l’autorité de l’empire soustrait au joug pontifical, en lui donnant des bases nationales et en substituant au saint empire romain déchu un empire allemand, fort parce qu’il tiendrait au sol môme de la Germanie.
Il suffit de rappeler le caractère des principaux écrits de Luther à cette époque, pour faire voir combien les deux réformateurs, celui de Wittemberg et celui des bords du Rhin, partis d’un point de vue si différent, se rapprochaient maintenant l’un de l’autre.
Après avoir, en février 1520, attaqué, au nom de l’Évangile, la transubstantiation, les sept sacrements ,
infaillibilité pontificale, Luther, dans le courant de juin, quelque temps après la publication du Vadiscus, non-seulement publiait son livre De la Captivité de Babylone , qui contient la réforme du dogme , mais dans un second ouvrage. De l'Amélioration du Clergé, adressé à la noblesse allemande, travaillait à la réforme de l’Église dans son chef et dans ses membres ; ainsi Hutten , après avoir attaqué l’autorité politique du Saint-Siège, attaquait maintenant son autorité spirituelle; l’un né d’une renaissance toute païenne, l’autre, d’une renaissance théologique, se rencontraient sur le seuil commun des deux Églises extérieure et intérieure qu’ils avaient attaquées chacun de leur côté, prêts à communier sur le terrain de l’Évangile.
Leurs idées, leurs doctrines, leurs projets n’étaient point identiques, il s’en fallait de beaucoup. Le chevalier, qui avait su précédemment faire leur part à la providence et au libre arbitre humain , n’était point prêt à adopter la doctrine de la grâce du moine augustin Luther. Si le satirique spectateur de la diète d’Augsbourg mettait plus de confiance dans l’autorité de l’empereur pour opérer la révolution, le professeur de phi- * losophie de Wittemberg comptait plus sur les grands princes et principalement sur Frédéric de Saxe. L’œuvre de Luther, selon l’expression du chevalier même, était plus divine, celle de Hutten, plus humaine; ce que l’un attaquait avec des arguments théologiques , l’autre le combattait avec des arguments de raison. Cependant Luther et Hutten commençaient bien à comprendre qu’ils allaient au même but, et le second se sentait déjà dominé par le premier. L’humaniste frondeur, dont les
railleries hardies contre les inventions scolastiques s’étaient quelquefois égarées sur de plus saints objets, se réfugiait maintenant sous l’égide de l’Église primitive pour combattre celle du jour, et la raison humaine, affranchie par la renaissance, faible encore et peu confiante en ses forces, cherchait un appui dans une foi nouvelle et régénérée.
En même temps que les doctrines, les hommes se rapprochaient. Hutten , au moment où il publiait sa Triade , écrivait deux lettres au jeune Philippe Mélanchton , pour le prier d’assurer Luther de ses sympathies, ainsi que de l’appui de Seckingen et de la chevalerie allemande; il lui rappelait comment le héros franconien avait déjà délivré Reuchlin de ses ennemis, et lui offrait de sa part un refuge dans son château si la protection du duc de Saxe venait à lui manquer. 11 n’écrivait point encore à Luther par égard pour l’archevêque de Mayence, mais il brûlait de le voir, et lui donnait rendez-vous à Fulde, dans l’auberge de l’Ours ( zu dem Bœren), s’il se décidait à venir (1).
Rome enfin effrayée des proportions que prenaient toutes ces querelles d’humanistes, de poètes, de théologiens , commença l’attaque sur toute la ligne , et décida ainsi la réunion de Hutten et de Luther, la fusion de tous les éléments de la révolution , et l’explosion du mécontentement général. Menacé d’abandon par les dominicains dans sa lutte contre Luther, Léon X fit reprendre à Rome le procès de Reuchlin , reprocha doucement à l’archevêque , en lui envoyant une rose d’or,
(1) Op. Hutt. ni.
de souffrir dans sa résidence la publication des libelles de Hutten, et délivra à Jean Eck la bulle qui déclarait Luther hérétique, schismatique, et qui ordonnait , s’il ne se rétractait dans l’espace de soixante jours , de l’appréhender au corps et de le livrer au Saint-Siège (1).
Sur l’ordre du pape, à Mayence, l’archevêque fit saisir les libelles de llutten, et avertit celui-ci, qui aima mieux abandonner la cour que renoncer à écrire. En Allemagne, si la protection de Frédéric et la puissance de Luther empêchèrent quelque temps en Saxe la publication de la bulle, les dominicains, les archevêques et les curés, dans le reste du pays , commencèrent à persécuter les partisans des nouveautés littéraires et religieuses de Reuchlin et de Luther.
Pour Hutten, il sembla trouver dans sa rupture avec le cardinal électeur de Mayence l’occasion qu’il cherchait depuis longtemps. « Vive la liberté! s’écria-t-il comme s’il sentait tomber ses chaînes; le sort en est jeté, c’est maintenant qu’il faut agir. Vive liber tas, jacta est aléa, nunc perrumpendum est, perrumpendum, » et il écrivit immédiatement k Luther pour entrer en communication avec lui : « Le bruit court que tu es excommunié , lui dit-il; que tu es grand, Luther, si cela est vrai! » et après l’avoir conjuré de veiller k sa sûreté dans l’intérêt de la chrétienté, il continuait : «Jean Eck m’a dépeint k Rome comme un de tes partisans, il n’a pas tort; j’ai toujours pensé comme toi. Mais en prétendant que nous nous sommes entendus d’avance, il en a menti. Quoi qu’il en soit, en toute occurrence je suis k toi. Con-
(1) Op. H. ni. La lettre du pape et celles d’Albert à Léon X et à Hutten.
tiuuons à tra Tailler à la délivrance de noire patrie, toi avec succès , moi selon mes forces. Si nous avons contre nous les conciliabules diaboliques de Louvain et de Cologne, Dieu est pour nous, c’est assez (1). »
Ses écrits nous le montrent en effet maintenant dans la plus étroite union avec le réformateur.
Quand l'Allemagne, tremblante sous le coup de la bulle pontificale et sous les menaces des dominicains , commence à brûler les écrits de Luther qu’elle avait d’abord dévorés avec avidité, il proteste contre cette faiblesse par une poésie intitulée : Exclamatio in ineendium Lulheranum , et par un commentaire de la bulle. Après avoir dans son exclamation latine, qu’il devait bientôt traduire en allemand , souhaité que Rome impie fût consumée par le feu qu’elle avait allumé coutre Luther, il met la bulle au pilori de l’Allemagne, en l’accompagnant phrase par phrase, mot par mot, d’un commentaire qui dévoilait tout ce que la cour pontificale y cachait de froid égoïsme, d’orgueilleuse tyrannie et de motifs intéressés sous la pompe de la forme , la mansuétude du langage et les dehors pieux. Léon X avait invoqué les apôtres Pierre et Paul et tout le cortège de l’ancienne et primitive Eglise , exalté la foi antique et la fidélité orthodoxe de l’Allemagne, dénombré et condamné les erreurs contenues dans les livres de Luther, essayé de ramener l’hérésiarque par la douceur en lui montrant l’Église prête encore à le recevoir dans son
(1) Op. H. iii. 575. Eccius me detulit, ul (ccum habentem, in quo falsus non est. At quod idem dixil, conspirasse prius nos, hoc mentilus est in gratiam episcopi romani.
sein } Hutten rappelle les vertus des apôtres opposées aux vices de leurs successeurs, plaint l’Allemagne d’avoir été si tristement récompensée de sa fidélité à l’Église , se fait théologien pour combattre le pape même avec les Écritures , et enfin démasque la cruauté cachée sous l’habit de pasteur, en dénonçant d’avance les rugissements du lion (1).
Quand Luther fait brûler publiquement à Vittemberg la bulle et les décrets pontificaux, dans un dialogue intitulé Bulla ou Bullicida, sorte de Fastnachtspiel latin d’assez mauvais goût , tel que les étudiants aimaient assez à en jouer, Hutten tue moralement la bulle en enseignant au peuple à sonder ces messages romains sous lesquels il avait jusque-là reçu aveuglément la vérité ou l’erreur, U peser leur contenu au poids de la libre raison, et il enhardit l’Allemagne à fouler aux pieds ces foudres pontificales qui , grondant du haut des Alpes, avaient si longtemps fait courber sa tète (2).
« La bulle pontificale et la liberté (liberté de croire et de penser, sans doute), hardiment personnifiées, sont aux prises. La bulle, sur l’ordre de Léon X, veut enchaîner la liberté dont le bavardage l’incommode. La liberté demande quel est son crime? — Elle se mêle trop de ce qui ne la regarde point; que lui importe le sort de Luther? — C’est que la cause de Luther est la sienne même , celle de l’Allemagne , et elle ne cessera de le proclamer. — La bulle pontificale insistant néanmoins pour exécuter les ordres de Rome, la liberté appelle au
(1) Op. Ilutt. iv. In LuUierum bulla Leonis.
(2) Bulla Tel bullicida, dialogus Lulhericus. iv. 7i.
secours. Hutten l’entend, accourt, s’informe du sujet de la querelle et prend la défense de la liberté. — Quel est cet insolent qui ose demander raison de sa conduite à la bulle pontificale, au représentant de Sa Sainteté même?
— Un chevalier qui ne laissera pas arracher un cheveu h la liberté. — Mais où est écrit ce droit qu’il s’arroge insolemment de commander à la bulle ? — De par un droit qui n’est pas encore écrit mais qui le sera bientôt ; d’ailleurs , qu’est-elle pour parler ainsi? — Ce qu’elle est? la fille aînée de l’Église, l’envoyée de Léon X. — Oui, c’est-à-dire quelque chose de vain, qu’un souffle fait naître et qu’un moment détruit. — Lui-même, qui estil? — Il s’appelle Bullicida, le tueur de bulles; il a pour ami Seckingeii; et il va mériter son nom, car il a juré la mort de la bulle pour venger la liberté. — La bulle à ces paroles reconnaît un luthérien. — Luthérien, je ne le suis point, dit Hutten ; mais je suis plus encore que Luther ennemi des bulles et de Rome impie; je laisserais encore toucher à Luther, mais à la liberté, jamais (1) ! »
Après quoi Hutten commence à mettre à exécution les menaces qu’il a d’abord faites à la bulle. Celle-ci à son tour appelle au secours ; elle promet des indulgences, des pardons , des dispenses à qui veut la délivrer et la venger.
— Hutten se moque de ses promesses et de sa monnaie qui n'a plus cours. — Elle en atteste les canons , les décrétales. — « Qu’elle en atteste plutôt la justice et l’équité, æquum et justum. » Arrive enfin l’empereur avec une foule de chevaliers parmi lesquels se distingue
(1) L. c. Atqui non sum Lutbericus , verum magis quam Luthems bullis iniinicus, et hostili adversus impiam Romani animo.
Seckingen. Celui-ci vient terminer le dialogue, c’est le deus ex machina; il démontre au jeune empereur Charles que les bulles sont la peste de l’Allemagne. La bulle essaie en vain de se défendre. Elle est condamnée et crève d' elle-même aux yeux des spectateurs, répandant à l’entour les miasmes putrides de la corruption, de l’hypocrisie, de la superstition et de l’avarice. Les spectateurs s’éloignent avec dégoût. Hutten fait encore un distique pour lui servir d’épitaphe :
Hic jacet Etrusci teraeraria bulia Leonis ,
Quæ, cum alios vellet, se dédit ipsa neci (1).
Ce dialogue nous montre à qui Hutten prétendait remettre la défense de la liberté contre l’autorité pontificale, en même temps qu’il atteste le cas fait alors en Allemagne de décrets autrefois si respectés. Ce n’est plus en effet une querelle à vider, comme celle de Reuchlin, dans l’enceinte des écoles, ou, comme celle de Luther, dans les murs d’un cloître. Il ne fallait rien moins que l’intervention de Charlcs-Quint pour terminer un débat dans lequel toute l’Allemagne était intéressée; et c’était cette intervention de l’empereur et de l’empire que Hutten était décidé alors à solliciter.
Mais maintenant que Hutten voulait faire l’Allemagne arbitre entre Rome et lui, la langue latine ne lui suffisait plus (2). Il fallait parler un langage que tous com-
(2) Voir la lettre à tons les hommes libres de Germanie. C’est là qu’il annonce pour la première fois son intention d’écrire en allemand. — Sempcr tumiiltum fugi : seditionis autor esse nolui; atquc ut inteliigatis, quant non fuerit uieum consiüum, publicam isti statui eversioncm moliri, latine
prissent. « Jusque-là ami de la paix, dit aussi Hutten, il a parlé le langage des doctes pour ne point mettre le peuple dans la eonlidence ; mais on dénature ses écrits, on calomnie ses intentions; il est temps que le peuple soit éclairé, qu’il connaisse le pape, les romanistes, et sache pour quelle fiancée on veut le faire danser. »
Hutten laissant donc les humanistes continuer seuls, dans la langue latine , la guerre contre les dominicains et les romanistes, plaida désormais la cause de la liberté politique et religieuse de l’Allemagne dans la langue nationale. Tandis que le fugitif de Rome Pasquillus faisait remettre, par son ancien collègue Marforius, au Saint- Père, une supplique à l’effet de rendre plus savant et plus traitable le parti des théologiens; tandis que Eoban Hesse, Grotus Rubianus, Pirkheimer et quelques autres, dans les Conciliabules des Théologistes à Louvain et à Cologne, dans le Eccius dedolatus, et le Hogstratus ou Erostralus orans (1), dévoilèrent les petites conspirations, les trames secrètes des théologiens contre leurs ennemis, Hutten abandonnant la période de Cicéron et la prosodie d’Ovide, devint l’émule de Luther en prose et de Murner en poésie, et vulgarisa à l’usage de tous les principales idées politiques qu’il avait émises, et ce que les innovations théologiques avaient de plus simple et de plus accessible.
scripsi , quasi sécréta admonens ; neque vulgus Uabcre statim conscium volui ,
aut populares inox contingcre aures Neque enim adkuc autor esse volo ,
licet tôt modis lacossitus, ut quia male fecerunt, punientur : tantum ne posthac faciant, caverc volo.
(1) Voir la collection de tous ccs écrits faussement attribués , ainsi que le Julius exclusus , à Hutten, dans le 6e vol. de l’édition des œuvres de Hutten , par Müncli.
Après avoir d’abord traduit en allemand plusieurs de ses anciens écrits, il fit connaître, dans une préface en vers , son inébranlable résolution (1) : « La vérité vient de naître, s’écrie-t-il , le mensonge est à découvert. Je viens vous le dire, il y a des siècles qu’on vous trompe. Mais Dieu nous a rendu les sens. Je ne sais comment je me trouve de la partie , mais maintenant j’y veux rester jusqu’à la fin. J’en atteste le ciel, aucun intérêt ne me pousse. Je ne cherche dans cette affaire ni gain ni récompense. Celui qui dirait le contraire en a menti comme un courtisan ; mais il me pèse de voir que le monde soit ainsi trompé. Quel mal cela me fait-il à moi que celuici ou celui-là commande, et que Dieu ait ou non donné au pape l’empire du monde? la vérité seule m’a fait ouvrir la bouche; je l’ai fait pour le bien du pays. La persécution a été ma seule récompense. Mais cette cause maintenant je ne veux plus l’abandonner; ni pape, ni empereur , ni bulle , ni ban ne sauraient m’en détacher. Quand j’ai commencé, ma pieuse mère a bien pleuré;
(1) Op. H. v. 161. Zu dcra Léser dieser nachfulgeuden Büchlin Ulrich von Hutten.
Die wahrheit ist von neuem g’born.
Und hat der betrug sein schein verlom.
Von wahrheit ich will nimincr lan,
Das soll mir bilten ah hein mann ,
Audi scliant zu stilleu midi hein wclir,
Kein Ilann, kein adit, wie fast und sehr Wenn midi darmit zu schreken incint.
Wie wohl mcin fromme millier weint Da ich die sacli hait g’fangen an (loti will sic trœslen , es mus gahn.
que Dieu veuille la consoler, c’en est fait. Dieu et la vérité me poussent en avant. »
Puis, se sentant en possession d’une langue encore un peu rude, il est vrai, et entachée de dialecte franconien, qui n’a point l’harmonie, la puissance et l’éclat de celle de Luther, mais prend dans sa prose quelque chose de la majesté de la phrase latine, et conserve dans la poésie toute sa verdeur et toute sa sève, il publia, dans le but d’éclairer l’empereur , les princes , les laïques , par l’expérience du passé , et de compromettre le sort de l’Église par le tableau de son état présent, trois petits opuscules en prose sur l’origine et l’histoire des rapports de l’empire et du sacerdoce, et une nouvelle diatribe en seize cents vers contre la papauté, contre Rome, la corruption et la décadence de l’Église.
A la lecture de ces nouveaux ouvrages en langue allemande, on s’aperçoit aisément que l’humaniste, en prenant une nouvelle forme, tombe de plus en plus sous l’influence théologique de ce génie profond et hardi qui a su précipiter la révolution de la réforme, en la faisant partir du fond même de tout grand mouvement social, de l’idée religieuse. Si en effet Hutten a précédé Luther sur le terrain de la réforme politique et de la rénovation de l’Eglise extérieure, il se met à la suite du moine augustin dès que celui-ci a levé le drapeau de l’Église intérieure et prononcé le mot sacré de la foi. On voit encore Hutten , comme autrefois , invoquer la raison , l’intérêt, le passé politique de l’Allemagne, pour enlever l’empire au joug de la papauté et réformer l'Église, mais le poète païen s’efforce maintenant d’étayer l’intérêt et la raison par la foi , de corroborer les griefs de l’Aile-
magne et la révolte de l’esprit par des citations tirées de l’Écriture , de combattre Rome enfin sous le drapeau de la théologie. 11 confirme lui-même les paroles d’Érasme, qui se plaint amèrement à cette époque de voir le monde tourner de nouveau à la théologie et tomber sous le joug d’une nouvelle scolastique. Il n’est point luthérien comme il le dit lui-même; il n’embrasse point, il ne comprend point même toutes les subtilités théologiques dii moine; mais, comme celui-ci, comme tant d'autres, il se place sur le terrain de l’Évangile pour attaquer l’Église avec plus d’autorité. Le chevalier conserve seulement quelques traits distinctifs; le poète gibelin, l’écrivain impérialiste est toujours préoccupé du point de vue politique; c’est par l’empereur et à son profit qu’il veut opérer la réforme religieuse comme la réforme politique, bien différent en cela de Luther qui sut de bonne heure s’appuyer au contraire sur la force vive du pays , sur les États et sur les princes. Le fils des chevaliers enfin anime , à la fois , ses recherches érudites et ses arguments théologiques , d’un souffle de révolte et de guerre qui ne pouvait tarder d’embraser bientôt toute l’Allemagne.
Dans les deux premiers opuscules : Que Us empereurs ont toujours eu le droit de faire et de déposer les papes, et Comment les papes se sont toujours conduits à l'égard des empereurs allemands (1), Hutten rappelle et commente avec plus de force qu’il ne l’avait fait jusque-là
(1) Op. H. v. Dass die kaiser allwegen Gênait die Bœpst auf-und abausellel gebabt; Zeugniss aus der Ilapsi chrouica 127. Wic die ilapst allneg nider die Teulsclicn Kaiser gewest.
1 il
l’histoire du passé de l’Allemagne. Du point de vue exclusivement germanique et impérialiste où il se place, il représente l’Allemagne, comme toujours, dupe de l’ambition des pontifes, et comme victime continuelle de l’alliance scellée au moyen âge entre l’empire et le sacerdoce. Oubliant, dans son orgueil et dans son égoïsme national, les services que la puissance du Saint-Siège avait plus d’une fois rendus à l’indépendance de l’Italie contre le despotisme gibelin, il met seulement au jour les fautes où les calculs de l’intérêt personnel et les excès d’une ambition démesurée l’ont aussi entraînée. Au nom de ces souvenirs, présentés avec partialité, exploités avec passion , il excite l’Allemagne à prendre sa revanche sur l'Italie, et l’empire à tirer vengeance du sacerdoce, au moment où une décadence véritable semblait justifier toute entreprise contre l’un et l’autre.
Il cherche d’abord en effet à montrer comment l’évêque de Rome est parvenu peu à peu à transporter le droit d’élire les pontifes de l’assemblée de tous les fidèles au clergé seul; et le droit de les confirmer, de l’empereur d’Orient à Charlemagne, puis des héritiers italiens de celui-ci aux rois de Germanie, pour parvenir toujours à s’y soustraire , comme sous les faibles successeurs de Charlemagne et d’Othon-le-Grand ; prouvant par des faits cette politique lente, mais sure, qui, pas à pas, opposant une puissance à l’autre, appelant un maître éloigné et plus commode contre un maître trop voisin et trop dangereux , a fait peu à peu sortir le pouvoir spirituel de la tutelle du temporel et lui a frayé, par l’indépendance , une voie à la domination.
De là , passant à l’histoire des rapports de l’empire et
de la papauté pendant le moyen âge, il rappelle ce serment de fidélité à l’Église que le Saint-Siège , après avoir obtenu de Charlemagne la donation de Rome et des environs, a fait prêter à Othon 1er, en le couronnant, et qui est devenu , par l’interprétation que lui a donnée le Saint-Siège, le principe de la servitude de l’empire. C’est de là qu’il date les progrès de la papauté vers la domination. « Depuis, Hildebrandt, le plus téméraire des papes, selon Hutten, en accusant du crime de simonie un véritable héros, Henri IV, a soulevé contre lui les vassaux qui lui devaient fidélité, et, après lui avoir accordé la paix au prix de la plus dure humiliation , a fait élire le premier anti-César. Plus criminel encore, Urbain II a suscité le fils contre le père qui est mort en prison. Tenu en respect par Frédéric Ier, le Saint-Siège s’est vengé sur ses fils, et a juré la ruine de la maison de Souabe ; il a disputé Naples à Henri VI, élevé contre Philippe Othon de Saxe, contre Othon Frédéric II ; mécontent encore de celui-ci parce qu’il avait réuni Naples à l’empire, il a suscité une révolte contre lui tandis qu’il soutenait la cause du Christ en Terre-Sainte; enfin il l’a excommunié , déposé , et ne s’est arrêté qu’après avoir vu le dernier de ses descendants porter sa tète sur le billot.
» Mais ce n’est pas une seule famille que le Saint- Siège a poursuivie, c’est l’empire. Henri VII est mort empoisonné dans une hostie que lui a présentée un moine. Les papes ont suscité pendant trente-deux ans à Louis de Bavière compétiteur sur compétiteur. Charles IV n’a obtenu la paix qu’en promettant à son couronnement de ne point mettre le pied en Italie, et en cédant au pape plusieurs villes de l’empire. Sigismond ménagé pen-
üant l’affaire des liussites, a été éconduit à Constance et à Bâle dans ses projets de réforme, et moqué par Eugène qui , après lui avoir fait attendre pendant six mois sa couronne à Sienne, a envoyé contre lui le dauphin de France en Alsace. Sous le pacifique Frédéric III, le pape Pie II, le plus fourbe de tous les hommes, longtemps secrétaire à la cour de l’empereur, évêque par la protection de celui-ci, cardinal, puis pape, n’a pas eu plus de gratitude ; une fois maître , il a mis à profit sa longue connaissance de l’Allemagne pour la piller à son aise, en haussant les annates, les manteaux et les taxes, et cherché à assurer sa tyrannie en défendant par une loi tout appel au concile. Est-il besoin pour terminer de rappeler le mot de Maximilien trahi par Léon X : « Celui- » là aussi s’est conduit envers moi comme un fourbe; je » puis dire que de ma vie je n’ai vu aucun pape me tenir b sa parole. Dieu veuille que Léon soit le dernier (I)! » Etrange conduite des successeurs de saint Pierre dont Hutten cherche à faire ressortir le contraste avec la doctrine évangélique, dans une sorte de dialogue entre Jésus-Christ et le pape (2), où il oppose les paroles de l’Évangile aux décrets et aux bulles pontificales : « Si Jésus-Christ couronné d’épines, pauvre et persécuté, mettant sa joie à laver les pieds aux pauvres, a refusé le royaume de ce monde qui n’est pas le sien , le pape, couronné d’or, riche, persécuteur, donne ses pieds à
(1) L. c. Ma\imi!ian’s spricliwort. Nun Lst der Bapst auch zu eincm B<rswicht an mir geworden, und mag sagen, das kein Bapst, solang icli gclebt, ic treu und Glauben gehallen liât. Iloff, ob gott vil!, der Soll der letzt soyn.
(2) T. v. Vergleicliung der Bapst satzung gegen der Lehr Jesu Christi.
baiser, fait des rois ses serviteurs, de l’empereur son bailli, et affecte l’empire du monde. Si le Christ, souffleté sur une joue a tendu l’autre , donné son pardon au pénitent et fait remettre l’épée de Pierre dans le fourreau , le pape repousse la force par la force , vend l’indulgence au riche et s’arme de deux épées. Si le Christ a placé la sanctilication dans le cœur de l’homme , laissé libre l’usage de toute viande , permis le mariage , versé son sang pour que tous boivent à sa coupe de douleur , et recommandé l’observation de sa parole, le pape met le salut dans les pratiques extérieures, commande le jeune, impose un célibat officiel aux clercs , se réserve pour lui et les siens le sang du calice, et fait déposer la Bible à ses pieds pendant le saint sacrifice avant de la poser sur le pupitre , de telle sorte que le Christ est méprisé maintenant comme un laïque et un paysan , et que la prophétie de saint Paul qui voit l’Antéchrist dans celui qui s’élève au-dessus de Dieu , se trouve accomplie. »
Comment enfin la papauté a-t-elle justifié cette usurpation continue qui a commencé par déposséder l’empereur et maintenant dépossède le Christ? C’est ce que Ilutten a dessein de montrer dans la fameuse pièce de vers intitulée Doléance et Exhortation contre les papes, où il résume, en un langage plein de nerfs et de muscles et dans des rimes serrées et rapides, la substance et, pour ainsi dire , la moelle de ses anciens écrits , et trace un tableau de l’Église qui est l’acte d’accusation le plus vif qu’eût encore entendu l’Allemagne contre elle.
« Je l’ai imprimé d’abord en latin , dit-il , pour que cela ne fût pas connu d’un chacun 5 maintenant je le crie
à toute la patrie allemande (1). La nation est opprimée, le pays pressuré, les mœurs perdues; mais les hommes sont si aveugles qu’ils ne reconnaissent pas la vérité et mettent la superstition au-dessus de l’enseignement divin. O Dieu! c’est à toi que je m’adresse, rends l’homme plus clairvoyant et la vérité plus visible (2) ; par la force de ton Esprit saint qui a fait autrefois de semblables miracles , éclaire tes oints pour qu’ils distinguent l’hypocrisie de la vraie religion ; fais au moins que je puisse confesser la vérité , rendre l’erreur manifeste et le crime patent; écoutez , princes , chevaliers , ma parole nouvelle ; les clercs ne doivent point placer les honneurs mondains et le soin des affaires temporelles avant la sainte parole de Dieu, car les choses qui regardent le corps ne sont point leur affaire (3). La vie chrétienne, c’est là leur lot, leur devoir. Jésus a dédaigné le gouvernement du monde et n’a rien poursuivi qui fût charnel, parce que le ciel est son seul royaume; et voici cependant que le pape a mis sous sa main villes, gens et pays, appelant cela le pa-
(1) oP. H. v. 59. Klag und Vermahnung wider den gcwalt des Bapsts.
Latein ich von geschrieben hab Das was eim iedem nit bekandt JcU schrei icb an das Vaterlandt.
(2) L. c. Ach! Gott 7.u dir ich ruf und schrei
Das Mcnschen sinn wolst geben ein.
(5) L. c. 60. Die Priestcr sollten weltlich Ehr Und das iciüich Régiment Nit setzen vor den Testament.
Und was da wœr des Kœrpers Sacli Da sollten sie nit denken nacli.
üfi
trimoinc de Pierre (1); et, qu’à son exemple, après avoir reçu de nos pères quelques biens, tous les clercs, archevêque, évêque, prieur, doyen, prélat, curé, chanoine, official, abbé, provincial, ont commencé, par tous moyens, captation, fraude, usurpation, usure, à s’arrondir, à s’étendre, à enrichir l’évêché , l’abbaye ou la cure, à tenir les caves et les celliers pleins, pour le plus grand honneur du saint. Et maintenant nul ne s’inquiète plus de la cause de Dieu. Le pape, ceint d’une triple couronne , chargé de poupre et d’or, armé des deux glaives (2) , laisse pendre les clés au croc ; les évêques et les abbés, couverts de martre et de zibeline, parés de rubans, amollis dans la ouate, mangent, boivent et se tiennent dans la joie (3), tandis que quelque pauvre diable à gages s’acquitte de leurs fonctions ecclésiastiques et que les clercs, savants et pieux, languissent dans le besoin.
» Mais si Dieu est loin de leur cœur, il est toujours sur leurs lèvres. Son nom est le rocher sur lequel ils bâtissent leur fortune, et le pouvoir spirituel entre leurs mains n’est plus qu’un instrument de lucre. Souverains de la terre, du ciel et des enfers dont ils ont usurpé le
(1) L. c. 61. So bat jetzund der Bapst kein Rub Wie cr mit g'waltiglicher Hand Drückt tinter sich Stœdt, I.cut und Land.
(ï) L. c. Drum anch rwci Schwcrter meinl iu han Und lœsst die Schlussel hinten gahn.
(3) L. c. Und essen trinken was wohl schmeckt Mit Zœbe), Marier, werden g'deckt Mit Frauen Scherzen, niüssig gahn,
Und allet Lusts sich nehmen an.
pouvoir, Us vendent la grâce divine et le pardon, l’offense et le parjure; parés du titre de pasteur, au lieu de paître le troupeau, ils tarissent son lait, et tondent sa laine jusqu’à lui enlever le poil et la peau. Chef-lien de cette exploitation , Rome afferme tous ces biens temporels et spirituels, par l’entremise des Fugger, aux évêques et aux abbés nationaux qui ne sont que ses tenanciers, de telle sorte que nous achetons des Romains les biens de nos ancêtres, et que l’Allemagne se prive de tout pour que ce peuple efféminé goûte toutes les joies.
» Arrêtez, compagnons, il y a trop longtemps que le jeu dure ; vous avez assez enlevé d’argent à l’Allemagne , vous avez assez corrompu ses mœurs. Non, non, la véritable Église n’est point à Rome. Quoi! cette ville, où se croisent en plein jour, avec les cardinaux et les moines, les femmes à vendre et les spadassins U louer, où les chars, les chevaux, les mules et les ânes menacent d’écraser un chacun, serait la capitale de la chrétienté (1)! Quoi! cette tourbe de clercs de toutes couleurs et de tous habits, ces avocats, ces auditeurs, ces notaires, ccs procurateurs, ces scribes, ces tabellions, qui passent leur vie à nous sucer le sang et la sueur, et nous renchérissent chaque année le royaume du ciel , ce serait là l’Église! L’Église, c’est l’ensemble de tous les chrétiens (2). Quoi ! cet homme que douze valets portent sur une litière dorée pour donner sa bénédiction, comme
(1) L. c. 72. Sonst kabc ich g’scbcn grosse Schaar
Die Gasscn treten h in und dar Vicl Esel und viel stolzer Pferd.
(2) L. c. 73, Dann nit zu Rom die kirch allein
Ail Cliristen scind das ingemcin.
s'il ne pouvait plus marcher, serait le successeur des apôtres (I); celui-là serait le chef de la chrétienté que quelques prêtres élisent en secret dans les murs de Rome, et qui a dernièrement manqué la réunion de l’église russe pour avoir voulu exiger, du grand duc de Moscovie, un tribut annuel (2)! Non, je vous le dis, vous qui vendez ce que Christ a donné, et qui avez honte de votre ministère puisque vous ne le remplissez plus, vous n’ètes pas l’Église. En vain vous fondez ordre sur ordre, comme si l’habit faisait l’homme pieux et non la foi; en vain vous augmentez le nombre des prêtres et des fainéants (3), réformez- vous au lieu de vous multiplier. Pratiquez ce que vous enseignez au lieu d’être semblables à ces poteaux immobiles qui montrent une route où ils ne vont jamais. Le vrai ordre où il n’est pas besoin de vêtement particulier, c’est la chrétienté; prendre soin de son âme, e’est la vraie religion, l’incomparable vêtement; quoi! François est le dieu de celui-ci, Dominique, le dieu de celui-là , Augustin , le dieu d’un autre , et vous oubliez que le plus grand honneur, le plus beau nom que vous puissiez mériter , c’est celui de chrétien , et que Christ est le vrai rocher sur lequel doit être bâtie l’Église universelle (4) !
(1) L. c. 72. Don trugen zwcelf Trabantcn hcr
Als ob cr inœcht nit gehen melir.
(2) L. c. 68. Do wollten die ans Iteussen Land, elc.
(3) L. c. Doch stiften Ordnung mannichfall.
(4) L. c. 69. Francisais ist des einen Golt
Dominicus des andern Ilot Ein Orden ist die Cbristenhcit
Da dai f nian haben zu keinen Klcid.
» C’est 'pourquoi, Charles, je t’en conjure, écoutemoi favorablement. C’est pour ton honneur, pour le bien de la patrie que j’ai parlé, non pour exciter du trouble dans l’empire. C’est à toi d’être le chef, de commencer et d’achever cette noble œuvre. Jour et nuit je suis prêt à [te servir de la parole et de l’épée , ne demandant d’autre récompense que de voir le pays délivré, et de mourir après dans l’indigence et privé de tout (1). Prends un peu de cœur, je te susciterai maint brave chevalier; un grand nombre sont déjà préparés, l’ordre seulement est attendu -Allons, puissant empereur, il est temps; fais déployer les ailes de tes aigles. La vigne du Seigneur est remplie de mauvaises herbes. Et vous, brave noblesse, bonnes villes , prenez pitié de la patrie ; armez-vous pour la liberté. Dieu n’a pas versé son sang pour que nous soy ons les esclaves de prêtres efféminés. Mais vous craignez les foudres du Saint-Siège? Ecoutez, je ne suis point de ceux qui méprisent la colère divine; mais comment celui-là aurait-il le pouvoir de punir qui est si lourd de péchés (2)? Comment celui-là pourrait-il me repousser du trône du ciel qui en est lui-même si éloigné? Non,
(1) L. c. 83. Doch bitt ich vor Küng Karlen dicii
Wœllst dieser sach genœdiglich
Dcss sollst ein 11 auptmann du allein So will mit allern das ich mag Zu dientz dir kommen nacht und tag.
In Armuth wollt ich sterben gem Auck ailes cigen Nuti’s cntbekrn.
(2) L. c. 86. Dann wie kann andre strafen der
. Ist selbest von den Sünden schwer.
IJnd stossen midi von Himmcls Throu Dcr selbest ist so weit darvon.
pareille puissance ne peut être l’apanage d’un méchant. Ils pouvaient nous persuader cela quand ils étaient seuls instruits et que les laïques n’avaient point de lettres, mais aujourd’hui que Dieu a mis la Bible entre les mains des laïques, ils ne peuvent plus faire que la vérité soit l’erreur, et, en criant à l’hérésie, brûler ceux qui élèvent la voix , comme autrefois Jean Huss, au mépris du saufconduit de Sigismond. Levons-nous donc tous, et au lieu de prendre soin seulement de nos femmes et de nos enfants, songeons un peu au bien public. Cessons d’entretenir le luxe et la débauche, et gardons notre argent en Allemagne. Respectons, honorons les bons prêtres, donnons les évêchés à ceux qui sont vertueux et savants (1); pour les autres, il est temps de courir sus et, sans respecter un caractère sacré qu’ils déshonorent, d’en débarrasser l’Allemagne; c’est Le seul moyen de déraciner la superstition, de restaurer la vérité et de purifier la doctriue que Jésus-Christ nous avait promise inaltérable, et qu’il nous ont gâtée. Eu avant, nous avons beaucoup d’armures et beaucoup de chevaux , assez de de lances et d’épées. Nous avons le droit et la bonne cause. Et toi, Seigneur, prends pitié de ta doctrine, ne laisse point opprimer ta vérité; fais que ceux qui témoignent en ton nom triomphent de leurs ennemis, car tu as la puissance et tu es le Seigneur. En avant, Dieu le
(1) L. c. 83. lind die seind guter G’schrifs gelerht Ich bitt, das keiner werd vorsehr, Und wer ein gcistlicli l.ebcn fuhrt lu dieser Sach bleib imbcrùbrt.
veut. Qui pourrait à ce cri rester encore chez soi. Je l’ai osé, voilà ma rime (I) :
Wer wolt in solcliem bleiben d’heim ,
Ich habs gcwagt, das ist niein Reim ! »
(1) L. c. 100. Wnhlauf ilir frommen Teutschen nun
Viel Harnhch han wir und viel Pferd.
Vicl Ilallebarden und a «ch Schwerdt Wir liabcn allen Saclien Fug Gut lirsacb und derselbcn g’nug Wohl auf, wir baben Goltes Gunst Wer wolt in solchcn bleiben d'heim ,
Ich habs jcwagt, das ist mcin Reimi