OCTOBRE
On sait le traitement infligé le lendemain à son cadavre, écartelé par la soldatesque ennemie et brûlé par la main du bourreau. La dépouille mortelle de cette noble existence a bien disparu; le meilleur de son œuvre subsiste : à nous maintenant de reconnaître en lui le réformateur et le réformateur suisse,
Pour cela, entrons immédiatement dans la voie qui conduisit l'étudiant toggenbourgeois à la réforme. Ses études classiques furent loin de lui être inuliles à cet égard. Je ne parle pas uniquement de son style, qui y gagna certainement en limpidité. Dans le commerce des Grecs et des Latins, dans la connaissance de la belle antiquité qui lui était devenue familière, il fortifia ce besoin de clarté dont son esprit lucide fut de bonne heure pénétré,
HO) et il put traduire sa pensée toujours plus nette sous une forme toujours plus précise. Il fut un humaniste au sens le plus élevé et le plus large de ce mot.
Son âme, naturellement chrétienne, saisissait et jugeait avec une pieuse circonspection les écrits anciens. « Dans les meilleurs auteurs, dit-il, Je trouve à blâmer; dans les plus mauvais, je trouve à apprendre.» «Platon a bu à la source sacrée, mais quelque admiration que j'aie pour sa richesse et sa splendeur, j'apprécie aussi la finesse d’Aristote, sa clarté et son érudition. Sénèque est le laboureur des âmes. Dans le Catilina de Salluste, on apprend à connaître l’audace, les brigues et la corruption des grands; dans son Jugurtha, on voit ce que peut la vénalité et ce qu’osent les hommes achetés à prix d’argent. Valère-Maxime est très recommandable à cause des beaux exemples qu’il cite ; les vies de Plutarque sont au premier rang des livres à étudier. » Et quel éloge il fait du poète grec Pindare (pour l’édition de Céporin, 1526)! « Qui saurait dire si le génie de Pindare fut plus savant ou plus saint ? Sous l’apparente idolâtrie de l’art et de la pensée, Pindare jette les éclairs les plus extraordinaires et les plus divins oracles. Sa droiture est sans égale ; sa pureté telle, qu’on chercherait en vain dans ses poésies une expression lascive. Personne plus que lui n’eut un cœur incorruptible, épris du juste, du vrai, du saint. C’est de là que coule à flots limpides toute sa poésie.
ES ET ets Quoiqu'il parle des dieux magnifiquement, on sent qu’il ne croit pas à leur multitude, et souvent il s'élève jusqu’à l’unité de l’Etre divin, bien supérieur en ceci aux autres poètes. C’est Pindare dont Augustin et Origène ont dit avec raison que, tout en chantant plusieurs dieux, ilsavait bien que Dieu est unique. Aucun auteur grec ne me semble aussi utile pour l'intelligence des Ecritures, surtout des Psaumes, de Job, de ces chants divins qui n’ont pas d’égaux pour la piété, pas de supérieurs pour la beauté. »
Le même esprit de religiosité humanitaire pénèire le dernier ouvrage de Zwingli, la Brève exposition de la foi chrétienne, adressée à François [°c (juillet 1531) et qui n’a été publiée qu'après sa mort par son fidèle disciple et successeur Henri Bullinger. Ce livre classique est peut-être son chefd'œuvre littéraire quant à la précision élégante du style et à la lucidité de l'exposition doctrinale. Nous n’en citerons que ce passage sur l’admission des païens pieux à la félicité éternelle: «Je crois que les âmes de ceux qui meurent en Christ, montent au ciel dès qu’elles se sont dégagées de leur terrestre enveloppe. Là, elles entrent dans une étroite communion avec la Divinité et jouissent d’un bonheur éternel. O roi très chrétien, si dans ta carrière tu suis les traces des David, des Ezéchias, des Josias; si, comme eux, tu fais un bon emploi du pouvoir que Dieu t’a confié; crois-le, tu verras un jour Dieu lui-même, tu comprendras son
So essence, tu contempleras les merveilles de sa toutepuissance, tu Jouiras des trésors de sa bonté. Là, tu dois espérer de voir tout ce qu’il y a eu d’hommes saints, courageux, fidèles et vertueux dès le commencement du monde, de jouir de leur commerce et de leur intimité. C’est au milieu d’eux que tu verras les deux Adam, le racheté et le rédempteur; Abel, Enoch, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, Juda, Moïse, Josué, Gédéon, Samuel, Phinée, Elie, Elisée ; Esaïe et la vierge bénie dont il a prophétisé ; David, Ezéchias, Jean-Baptiste, Pierre et Paul. Cest encore là que sont Hercule, Thésée, Socrate, Aristide, Antigone, Numa, Camille, les Catons, les Scipions; saint Louis et tes aïeux qui ont marché dans les sentiers de la foi. Que diraije de plus? Depuis la création jusqu’à ia fin du monde, il n’a pas existé et il n’existera pas de cœur droit, d'âme noble et pure, qui ne jouisse du bonheur de se réunir à notre Père céleste. » Rien ne nous semble prouver mieux que cette citation combien Zwingli s'élevait au-dessus de son siècle, et avec quelle profondeur de conviction il reconnaissait dans le christianisme le règne de Dieu, la religion universelle qui embrasse les justes dé tous les temps. |
Par cette largeur. si distincte du luthéranisme et du calvinisme extrêmes, le prêtre humaniste de Glaris avait ce qu’il fallait pour devenir le réformateur des Eglises suisses, à mesure qu’au sortir de Bâle et par suite de ses lectures bibliques, il
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puisait ses inspirations ailleurs que dans la seule culture littéraire ou dans les décisions des conciles etse tournait résolument du côté de la vérité révélée. Cette résolution, qui ne se produisit pas entre les quatre murs d’une cellule ou d’un cabinet de travail, cette résolution sans secousses violentes le forma d’autant plus sainement à l’œuvre qui lui était réservée. Parlant lui-même de cette crise religieuse et morale, il écrivait en 1593 : «IL y a huit ou neuf ans, je fus amené à cette ferme conviction, qu’il y a un seul médiateur entre Dieu et nous, savoir Jésus-Christ. Je lus alors une belle et touchante poésie latine du savant Erasme, de Rotterdam, dans laquelle Jésus se plaint qu’on ne cherche pas tout secours en luï seul, la source de tout bien, l’unique Sauveur, la consolation et le trésor des âmes. Alors je pensai: Eh bien! s’il en est ainsi, pourquoi chercherais-je mon appui auprès de la créature ? Et malgré les autres hymnes du même Erasme adressés à sainte Anne, à saint Michel et à d’autres, je ne pouvais détacher mon esprit de cette idée, que Jésus Christ est l’unique trésor de notre pauvre âme. Dès lors j’examinai soigneusement la Sainte Ecriture et les Pères pour y trouver un enseignement précis sur l'intercession des Saints ; mais je ne découvris absolument rien à ce sujet. Je me consacrai donc à mon unique Sauveur Jésus-Christ. »
Voici en conséquence, avec Christ pour centre, les linéaments du système théologique de Zwingli.