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FONTENELLE

H n'acquiert la piciiir indr-pcndancc dr sa p<»nst*L' cl le |)Ii dt'linitif de son slyl«' (jur dans une œuvrt^ beaurouj) plus sérieuse, ses iJidlogues des Morfs, donliM. Kniile Faguet a raison de dire qu'on ne les connaît j)as assez et (ju'on ne les estime pas en général à leur juste valeur. Nietzsche fut un des premiers à rendre justice à l'audace tranquille de ces rétlexions qui passaient jadis pour des paradoxes, que Vollaire et Helvétius considéraient comme de simples jeux d'esprit, mais dont la science a quelquefois démontré la justesse. Les vieilles superstitions, les vieilles idoles n'inspiraient à Fontenelle qu'un respect mitigé. Bien loin de s'incliner devant l'autorité d'Aristote, l'oracle du moyen âge, il lui oppose avec une intention d'ironie la poésie légère d'Anacréon. Ne nous y trompons pas, il n'est pas si facile que le disent les philosophes de dégager son àme des passions violentes, de prendre le temps comme il vient et de ne pas chercher le bonheur en dehors de soi. Aristote tenait à la faveur d'Alexandre, Ana créon n'avait nul besoin d'un stimulant de ce genre pour être heureux. Un verre de vin, une chanson lui suffisaient. Des deux, quel était le plus sage ?

Et cette passion pour la vérité, que les philo-

sophes attribuent aux hommes, re'pond-elle à un besoin si général de l'humanité? Le goût de l'esprit humain pour les fables n'atteste-t-il pas qu'il ne lui est point désagréable de mêler le faux et le vrai? Quoi d'ailleurs de plus relatif, de plus incertain que la vérité, « cette forme la moins efficace de la connaissance » ? Autant que Nietzsche, Fontenelle se divertit aux dépens des savants qui croient saisir au vol la certitude ; il se plaint même « de l'horrible certitude qui règne autour de lui ». Le penseur qui a la prétention d'être fixé sur quelque chose lui fait l'effet d'un homme qui joue à colin-maillard. A ce jeu, il ne suffit pas de mettre la main sur une personne, il faut encore dire son nom. Il ne suffit pas non plus de croire qu'on a découvert une vérité, encore faut-il qu'on soit sûr que c'en est une.

Avant Bayle, l'auteur du Dialogue des Morts nous offre ainsi le manuel du scepticisme sans arrogance, du scepticisme préservatif. 11 ne va pas jusqu'à nous conseiller de douter de tout. Seulement, il connaît la tendance des hommes à trop affirmer, et il leur crie : (( Casse-cou ! Prenez garde ! Ne soyez pas si sûrs ! » Ce qu'il combat, ce n'est pas l'affirmation en elle-même, c'est la facilité avec laquelle on

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afTiinir. Il iiidicjuc- lui-incrne spirilucllciiM'ul lii raison [)uur laquelle il charge les morts plutôt que les vivants de donner des conseils aux hommes.

« Les morts sont gens de grande réilexion, tant il cause de leur expérience que <le leur loisir; on doit croire pour les honorer qu'ils pens<'nt un peu. plus qu'on ne tait d'ordinaire pendant la vie. Ils raisonnent mieux que nous des choses d'ici haut parce qu'ils les regardent avec plus d'indifférence et de tranquillité'. »

Les grands esprits que fait parler Fontenelle, Homère, Socrate, Se'nèque, Montaigne, Descartes sont en effet assez détachés des contingences humaines pour ne pas flatter l'humanité. Ils l'engagent simplement à ne pas trop s'en faire accroire, à se défier de la valeur de ses découvertes. Elle a raison de chercher, à condition de ne. pas crier tout de suite qu'elle a trouvé.

C'est le conseil que donnent encore quelquesuns des plus illustres savants de notre temps. « Ne soyons pas trop affîrmatifs », disait Henri Poincaré. « Défions-nous des affirmations prématurées », répète le prince de Monaco lorsqu'il explore l^e fond des mers.

Il V a cependant des vérités scientifiques devant lesquelles s'incline le scepticisme. Fontenelle apprend à en connaître quelques-unes dans la société des physiciens, des chimistes, des mathématiciens et des astronomes, dont le rapproche sa curiosité intellectuelle. Il a assisté aux conciliabules qui se tenaient chez Varignon au faubourg Saint-Jacques, il a vu naître le mouvement d'idées d'oii est sorti le xviii^ siècle, et il veut y contribuer pour sa part. Sa tâche propre, celle qui lui fera le plus d'honneur, sera de mettre les découvertes astronomiques à la portée des gens du monde. Comme le dit justement M. Emile Faguet, il fait entrer l'astronomie dans la littérature, ainsi que Pascal y avait fait entrer la théologie et que Montesquieu devait y faire entrer le droit. Il ne se dissimule pas que son œuvre paraîtra peut-être superficielle aux savants et aride aux profanes. Il l'entreprend néanmoins pour la gloire des lettres françaises, pour montrer qu'on peut tout exprimer élégamment, fût-ce les idées les plus abstraites, dans une langue aussi riche et aussi souple que la

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H(>lr«'. 11 a inriiic la |)ivl«'iilioii drlrr compris et iiOiVé par les femmes. Que leur ({('mande-t-il au surplus? Pas plus d'ellorl qu'il n'en faut pour suivre l'intrigue et comprendre la heautt'» de la /^rinrcsse de Clèves. Ses raisonnements ne seront pas plus obscurs que ceux du roman. Il est convaincu (ju'à la seconde lecture les esprits les plus frivoles auront compris.

Ce n'est pas la partie scientifique qui nous intéresse aujourd'hui dans la Pluralité des mondes. Ce qu'enseigne Fontenelle est maintenant connu de tous. Mais nous admirons l'habi- Iclé supérieui'e avec laquelle il enduit de miel la coupe qu'il présente au public. 11 choisit pour commencer une agréable mise en scène, un parc aux environs de Paris, une nuit étoilée, et sous la pure lumière des astres, l'entretien d'un astronome et d'une marquise. Au lieu des fadeurs (jue comporterait la situation entre des personnes d'esprit moins sérieux, s'engage un dialogue à demi plaisant où l'homme pique la curiosité de la femme en lui faisant entrevoir que chacune des étoiles qu'elle observe pourrait bien être un monde avec des habitants. Chemin faisant il insinue quelques vérités scientifiques; il apprend par exemple à la dame que la terre tourne et il profite de son étonnement pour lui faire accepter

peu à peu les données élémentaires de l'astronomie. Elle résiste quelquefois, elle ne se rend pss à la première sommation — ce qui donne plus de piquant aux entretiens. Elle finit cependant par convenir qu'il serait bien étrange que la terre fût habitée comme elle l'est et que les autres planètes ne le fussent point du tout. Mais alors se posent des problèmes qui l'intriguent. Les êtres qui habitent Jupiter ou Saturne nous connaissent-ils ? Savent-ils que nous existons ? Elle ne serait pas fàche'e de savoir que la race humaine produit son petit effet auprès des autres races. Elle se sent un peu mortifiée lorsque son interlocuteur lui répond que les habitants de Jupiter doivent être assez occupés à faire des découvertes sur leur planète pour ne point songer du tout à nous. Le monde où ils vivent est si étendu qu'ils n'ont guère de temps à donner à ce qui n'est pas eux. Heureusement, a petitesse de Mercure la console. On peut en faire le tour dans une simple promenade.

L'intelligente marquise n'est pas au bout de ses étonnements. Plus se dévoilent les mystères de l'astronomie, plus pénètre en elle le sentiment de l'espace infime que tient la terre dans l'immensité de l'univers. Si la terre est si peu de chose, qu'est-ce donc que l'homme qui en est lui-

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ilirmc MiH' si jtclih' p.iilic '.' 'lOiilcs les drroin «*rh's (ju'^'llr fait r«''|i()ii\;iiil('iil et m iik'IIH' hiii|is ramriH'iil à fcl t'-lal (Irspril, où ronlnn'llr nou- (li'ail nous \ oie lous : ;m <l«'lMrli('iiirnt. U la s/'irniU', il rindillÏTcncc. Fuis(jiH' riiommo est im si miner pcrsoruia^c j)()in-<jiioi a-t-il dos drsirs <'t des ambitions si vastes ? S'il se rendait compte du peu (ju'il est, il ne s'agiterait pas dans le vide, il ne se donnerait pas tant de peines inutiles. Envisagée à ce point de vue, l'astronomie devient une erole de moulerai ion et de sagesse. L'Iioiinnr* (jui s'habitue à contempler le spectacle giandiose (jue lui oUVe l'univers attache une bien médiocre importance aux agitations dv l'esprit humain. L'infini le déborde. L'insinuant Fontenelle ne demande pas à la marquise d'aller jusque-là. Il voudrait seulement qu'elle n'oubliât jamais qu'au-dessus de nos misères et de nos vanités (die a entrevu, grâce à lui, l'immensité dun monde sans limites.

Sous son apparence légère, aucun ouvrage ne venait mieux à son heure et n'avait une signification plus haute que la Pluralité des mondes. A la date de 1680, époque de son apparition, que

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d'idées fausses, que de préjugés subsistaient encore dans le grand public sur la constitution de l'univers ! Que de fois on mettait sur la même ligne la terre et le ciel, comme s'il y avait une sorte d'égalité à établir entre l'infiniment petit et l'infmiment grand î Les idées de Copernic, de Galilée, de Descartes, de Newton, acceptées par les esprits d'élite, n'avaient pas prévalu auprès de la foule sur les croyances enfantines du moyen âge. Fontenelle arriva à propos pour détrôner les fausses hypothèses, pour rendre agréable et populaire la nouvelle doctrine. Comme le dit joliment Sainte-Beuve, il ouvrait des vues, des aspects nouveaux, même lorsqu'il avait l'air d'être frivole. Après les savants nui ont fait des découvertes, il n'a pas été inutile à la science elle-même que ces découvertes aient été popularisées, mises à la portée de tous par des esprits clairs et fermes. Leur talent d'exposition a créé une province nouvelle et non des moindres de la littérature française. La clarté de notre langue appliquée à la science a produit des ouvrages qui honorent singulièrement notre génie. La race de Fontenelle se continue pour la gloire des lettres françaises. M. Emile Faguet ne se contente pas d'exposer les idées de l'écrivain et de le bien mettre

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«lans la lillrratiirc h la place (jiii lui appartient. L'hornme rinlérosso au moins autant que Tauleur. Il s'est pris d'aflection pour lui en lisant ses œuvres et il le détend contre les reproches immérités (jue lui adressent ceux (jui le connaiss<'nt mal. On croit le juger d'un mot en parlant de son ég-oïsme. Non, il n'était pas égoïste; prudent tout au plus, circonspect, économe de lui, ce qui n'est pas la même chose. La faiblesse de sa santé exigeait qu'il se ménageât, et il se ménageait, comme on ménage un « vase d'une matière fine et d'un ouvrage délicat qui subsista longtemps sans aucun dommage, parce qu'il ne changeait pas de place et (ju'il n'était remué qu'avec précaution ». Il paraissait froid lorsqu'on lui demandait un service, mais il le rendait, au rebours de beaucoup de gens qui ne s'échauffent qu'en paroles. Jusqu'à la fin de ses jours, en tout bien tout honneur, il aima la société des femmes, qui affme l'esprit et rend les hommes plus délicats en toute chose. Il en fut récompensé par l'attachement que lui témoignèrent quelques-unes de ses contemporaines les plus distinguées, entre autres cette délicieuse Mme de Lambert, dont la maison fut peut-être la plus agréable du xviii® siècle. C'est aussi une femme, Mlle Lecouvreur, qui a laissé

de lui le portrait le plus fidèle : « Sa physionomie annonce l'esprit ; un air du monde répandu sur toute la personne le rend aimable dans toutes ses actions ; la probité, la droiture, l'équité composent son caractère ; une imag-ination vive, brillante, des tours fins et délicats, une expression nouvelle et toujours heureuse en font l'ornement... La supériorité de son mérite se montre, mais il ne la fait jamais sentir. »

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