CHAPITRE V
Rousseau artiste ' .
Il y a quelque temps, j'aurais considère comme une corve'e l'oblig^ation de relire la Nouvelle Héloïse. Aujourd'hui, cette pénitence se transforme pour moi en un plaisir très vif, g^ràce à la rencontre d'un compagnon de lecture aussi attachant que M. Emile Faguet. Avec ce diable d'homme on ne s'ennuie jamais. Il est alerte et subtil, volontiers combatif ; il met de la vie, du mouvement, du feu dans tous les sujets qu'il traite. Quelquefois même, au milieu de raisonnements les plus abstraits, sa pense'e éclate comme un explosif avec un jet de lumière qui éclaire le paysage. A Toccasion du bicentenaire il s'est attaqué à Rousseau, et il fait le tour de ce puissant esprit. Après avoir étudié en lui l'homme privé et le penseur, il consacre un dernier volume à l'étude de l'art de la composition et du style chez Jean-Jacques. Sans diminuer le
1. Par Emile Faguet. 1 vol. in-18. Paris, Société française dimpriinerie, 1913.
mérite des autres écrits de Rousseau, c'est surtout dans la Nouvelle Héloïse et dans les Confessions que se déploient ses rares qualités d'écrivain. Nous voici donc amenés par M. Emile Faguet lui-même à refaire connaissance avec Julie, avec Saint-Preux, avec M. de Wolmar.
Ici une première observation s'impose. Ces personnages popularisés par le roman sortentils de la réalité, l'auteur les a-t-il pris dans la vie réelle pour les transporter delà dans son œuvre ? Rousseau n'observait pas d'assez près ni assez exactement les caractères des autres pour trouver chez eux des héros à mettre en scène. Il est le contraire de l'auteur dramatique et du romancier dont le premier mérite paraît être de ne s'incarner dans aucun de leurs personnages^ d'exprimer par leur bouche avec une impartialité souveraine les sentiments les plus opposés. Rousseau, absorbé par ce goût de la rêverie qui lui fait passer des moments délicieux, ne connaît bien au fond dans l'humanité que lui-même. S'il crée des personnages romanesques il les tirera non du dehors, mais de son moi intérieur. Julie, Saint-Preux, Wolmar ne sont en effet que des
IlOUSSEAT AriTISTK
(exemplaires dilléreiiLs de Rousseau, ils nr pensent et. ils no disent en g^énëral que ce que pense et ce que dit Rousseau.
Une seule chose est observée directement d'après la nature : le cadre dans lequel se meuvent les acteurs, cette Suisse et surtout ce lac de Genève qui rappellent à Rousseau tant de souvenirs de sa jeunesse vagabonde. Les promenades que lui-même a faites et qui ont enchanté son imagination, iJ les fait faire à ses personnages. Lorsque Saint-Preux raconte k Julie son voyage dans le Valais, il voit et il décrit les aspects de la contrée qui sont familiers et chers à Jean-Jacques : les rochers suspendus audessus de sa tête, les cascades enveloppées de brouillaM, les torrents qui se brisent avec fracas, le jeu de la lumière sur les hautes cimes, le contraste perpétuel du soleil et des ombres, la variété infmie des horizons qui tient constamment en éveil l'attention du voyageur.
Le jour oii, après une longue absence, après avoir fait le tour du monde, Saint-Preux rentre dans sa patrie, on dirait qu'il écrit une page des Confessions. C'est le même enthousiasme, la mêmejeunesse, la même fraîcheur d'impression. (( Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant oii des hauteurs du Jura je
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découvris le lac de Genève fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri oii des torrents de plaisir avaient inondé mon cœur, l'air des Alpes si salutaire et si pur; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l'Orient, tout cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire. »
Si du cadre qui les entoure nous passons aux personnages eux-mêmes, chez eux nous trouverons plus sensible encore la marque personnelle. Qui sont-ils à l'origine? Des gens de condition morale et sociale moyenne dont la vie se passerait sans heaucoup d'incidents si une passion corrosive ne mettait aux prises deux d'entre eux. Représentons-nous la petite ville de Vevey dans le canton de Vaud. Là réside une famille de vieille noblesse vaudoise, la famille d'Étange, aimée et considérée de tous. Pendant l'absence du chef de la maison, retenu au loin par de grands intérêts, Mme d'Étange confie l'instruction de sa fille unique, Julie, à un jeune professeur de bonne mine et de bonnes façons, nouveau venu dans le pays. Le professeur étant à peu près du même âge que l'élève, l'aventure d'Héloïse et d'Abélard se renouvelle. Les deux jeunes gens deviennentamoureux l'un de l'autre, et après avoir tenté de se contenir, après une
IlOUiSSICAU ARTIS'IK .'.T
hahiilN' rpiijuo cnlrr lo «lovoir cl rainour, ils liriissciil par succonilHT. L'Iionnèto Julie toinix: mi soir dans les l)r*as rie son amant. Si ollo le Taisait sans phrases, elle ne serait pas de la lignée de Rousseau, mais comme Rousseau luimême elle a constannnent dans la bouche les grands mots de vertu et d'honneur. Au tond, personne n'a l'àrne plus vertueuse que cette fille séduite. C'est en môme temps une àme peu commune, c'est-k-dire une fille ou une sœur de Rousseau. La grande prétention du philosophe est en effet de se considérer, malgré les fautes (ju'ilavoue, comme le plus vertueux des hommes. Les Confessions nous révèlent de sa part de vilaines actions, même des actions basses et honteuses. Peu importe ! Pour lui le repentir efface toutes ces tares. Si les autres hommes se confessaient complètement et à fond comme luimême, ils auraient des aveux bien autrement humiliants à faire. Il sort donc satisfait de son examen de conscience.
La délicatesse de Julie ne lui permet pas de prendre cet air de triomphe. Elle reste dolente et humiliée de sa faute. Mais vienne une circons-
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lance qui lui permette de montrer une àme peu commune, elle ne restera pas au-dessous de sa réputation de femme vertueuse et elle sortira même de l'épreuve avec une auréole. Voici comment l'événement se produit. Un de ces personnages extraordinaires que crée l'imagination des romanciers optimistes et dont l'unique fonction paraît être de trouver un dénouement pour les situations sans issue, mylord Edouard, a pris Saint-Preux et Julie en affection et il leur offre en Angleterre un domaine où il leur sera possible, après s'être mariés, de vivre libres et heureux. Ce serait parfait si le père de Julie, vieux gentilhomme, féru de préjugés, donnait son consentement. 3Iais il refuse dédaigneusement toute proposition d'alliance avec un homme sans naissance, qu'il méprise d'ailleurs et qu'il accuse d'avoir suborné sa fille. A cette heure décisive, à la suite de beaucoup de combats intérieurs, Julie se trouve placée entre son devoir et sa passion. Si elle suivait l'élan de son cœur elle irait vers le mariage. Mais peut-elle acheter son bonheur au prix du désespoir de ses parents ? La piété filiale Femporte sur la passion de l'amoureuse.
Une fois engagée dans cette voie de sacrifice, Mlle d'Étange ira plus loin encore. Pour payer
nOrSSKAT AIITISTR T.O
une «Icltr (le son père (jui a été sauvé pai* M. île \Volmar, elle consentira à épouser un homme plus âgé qu'elle, qu'elle a à peine entrevu, au moment même où son cœur appartient encore à un autre. Non seulement elle se résigne k la rupture dun lien si cher, mais elle l'impose à son amant en l'éloignant d'elle. Le roman pourrait se terminer là par la Faillite de la passion, si Rousseau, toujours é()ris des grandes vertus, n'avait voulu nous montrer ses trois personnages principaux dans une attitude héroïque. Une fois le sacrifice accompli, que Saint-Preux et Julie se séparent pour ne plus se revoir, c'est un dénouement trop simple, à la portée même des âmes ordinaires. La conception de Rousseau est dun ordre beaucoup plus hardi. 11 entend faire vivre ensemble en paix et en harmonie la trinité : le mari, la femme et l'ancien amant. Le ménage à trois ainsi composé est un des rêves de la vie du philosophe. Il en a connu les douceurs lorsqu'il partageait avec Claude Anet les faveurs de Mme de Warens. Plus tard, il a proposé k Saint-Lambert de vivre chastement entre lui et Mme d'Houdetot. Seulement Saint-Lambert s'est défié et plus encore Mme d'Houdetot, qui avait failli être prise au piège. Ce qu'il est si difficile de réaliser dans la vie ordinaire, on l'organi-
sera du moins dans le domaine de la fiction.
Cette fois, c'est le mari lui-même qui prend l'initiative de l'aventure. Wolmar, qui connaît tout le passé, qui sait qu'il a épousé une fdle amoureuse d'un autre, se sent au bout de six ans de mariage assez assuré de la vertu de sa femme pour installer chez lui, auprès d'elle, l'homme qu'elle a aimé, auquel elle s'est donnée. Il écrit délibérément à Saint-Preux : « La plus sage et la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son cœur à son époux. Il vous croit digne d'avoir été aimé d'elle et il vous offre sa maison. » M. Emile Faguet s'égaye aux dépens de ce quinquagénaire confiant dont la naïveté touche au ridicule. L'aveuglement de Wolmar lui semble d'autant plus grand qu'à certains indices on s'aperçoit bien que Julie et Saint-Preux sont encore amoureux l'un de l'autre. Il suffira peutêtre d'une étincelle pour rallumer le feu qui couve sous la cendre.
L'ironie serait de saison si la situation n'était pas sauvée par l'admirable caractère de Julie. Il y a chez elle tant de droiture, un accent de loyauté et de sincérité si pénétrant qu'elle dissipe tous les nuages. Personne ne lira ses lettres sans se sentir subjugué par la beauté de son àme. Rousseau, dont elle est la grande favorite.
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Elle a ('Oiiiniis une taule, il est vrai; mais dans la théorie philosophique de Rousseau, cette faute est un titre de plus. I^ui-nièrne, qui se considère sérieusement comme le plus vertueux des hommes, n'a-t-il pas aussi quelques péchés sur la conscience? Comme lui, elle est régénérée, ])urifîée par le n'pentir. Rouss«'au aime à opposer le portrait qu'il trace d'elle à celui de quelques femmes du monde, particulièrement de Mme d'Épinay, pour la<]uelle le mépris a remplacé Faffection et éloutié la reconnaissance. Le côté artificiel des grandes existences parisiennes lui laisse un souvenir amer. Trop de conventions, trop d'étiquette, pas assez de contact avec cet élément populaire (jue le philosophe connaît si bien, et auquel, en définitive, il appartient. L'insistance avec laquelle il parle de la maison de Clarens, habitée par M. de Wolmar, indique que c'est là le genre de vie qu'il aurait adopté s'il avait été riche. Par cette construction idéale, il se console et il se dédommage de ce qu'il
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a souffert au château de la Chevrette. Chez Mme d'Épinay, on fait constamment de grandes phrases sur la liherté, mais au fond personne n'est libre, personne surtout ne vit sur le même pied. Les gens riclies, qui ont un valet, s'en tirent encore. Mais lui, qui n'a pas de domestique et qui est grugé par la valetaille, subit par-dessus le marché l'obligation de cirer lui-même ses souliers tous les matins.
Quelle différence entre ces mœurs factices et les mœurs de la Suisse ! Les maîtres de la maison de Clarens ne viennent pas dédaigneusement passer quelques mois à la campagne en tenant à l'écart les habitants du pays. Au contraire, leur vie quotidienne se confond avec celle de leur entourage. Aucune cloison étanche ne sépare les classes. Les serviteurs sont moins des domestiques que des associés. Le moindre d'entre eux sait d'avance que s'il se conduit bien il sera traité comme un membre de la famille, et que sil trompe les espérances qu'on a mises en lui il sera tout doucement écarté pour toujours. Facilement accessibles, d'humeur généralement aimable, les propriétaires de la maison ne traitent pas de haut leurs voisins. Ils ne tiennent pas rigueur, môme aux mendiants, avec la conviction qu'il vautmieux les secourir à tort que de faire d'eux des voleurs.
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Clarens est bien l'habitation rusli(jiie. (|uel(jiM' chose comme les Charmetles en plus gran<l «4 avec plus d'aisance, qui serait la résidence préférée de Rousseau. S'il n'a {)as eu le bonlieui- de la rencontrer en réalité, il l'a du moins rêvée avec le décor d'un beau pays et d'une mag^nilique nature.
En commençant la lecture de la Nouvelle Ifrloïse, j'étais encore sous l'impression des vers célèbres d'Alfred de Musset.
Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène. Kst-ellc si vivante et si vraiment humaine. Qu'il semble qu'on l'ait vue et que c'est un portrait ? Et pourquoi l'Héloïse est-elle une ombre vaine Qu'on aime sans y croire et que nul ne connaît?
Ce n'est pas tout à fait exact. Si les traits de Manon Lescaut sont plus accusés, on peut très nettement se représenter Julie comme une jeune Suissesse, fraîche et rose, avec des dents et des cheveux superbes, accueillante pour le pauvre monde, un peu prêcheuse, mais si foncièrement bonne, si occupée du bonheur des autres qu'on lui pardonne de s'y appliquer avec quelque indiscrétion.
CHAPITHK \l
Les Amies de Rousseau '.
L'attrait quo J.-J. Rousseau éprouva toute sa vie pour le conirnerce des femmes remonte à soti enfance. Il n'était encore qu'un gamin de treize ans lorsqu'il rencontra chez son père, à Nyon, deux jeunes filles, Mlle Goton, à peu près du même âge, et Mlle Vulson, âgée de vingtdeux ans. Avec la première, curieuse et à demi vicieuse, il eut de légères familiarités dont le souvenir hanta son adolescence. Avec la seconde, au contraire, il demeura dans le domaine purement platonique, très amoureux, très jaloux, mais aussi très réservé. Ainsi se dessinent déjà les deux courants qui, suivant lui-même, vont se partager sa vie amoureuse : la sensualité et l'idéalisme. Les deux courants ne sont pas si séparés qu'il le croit et surtout qu'il le dit. Excepté peut-être Mme de Warens, comme le remarque finement M. Emile Faguet, nous
1. Par M. Emile Faguet. 1 vol. in-18. Paris, Société française d'imprimerie, 1912.
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aurons de la peine à trouver une femme qu'il ait aimée sans la désirer. Lorsqu'il n'aspire pas à la possession, c'est qu'il n'est que très médiocrement amoureux.
Sa rapide aventure avec Mme de Larnage sur la route de Montpellier lui révéla tout le plaisir qu'un homme peut éprouver dans les bras d'une femme. Il avoue qu'il n'a jamais retrouvé des sensations aussi aiguës. Chez Mme de Warens, c'est tout autre chose. Dans un sujet si scabreux il est difficile de tout dire sans manquer aux bienséances. Il semble bien que la femme qu'il appelle « maman » l'ait mis dans son lit, non par amour, mais pour le soustraire à d'autres influences et peut-être pour le guérir de fâcheuses habitudes contractées à Turin. Elle lui parut froide; elle l'était en effet pour lui et il ne fut pas non plus fort amoureux d'elle. Connaissant ses relations avec Claude Anet, il en prit son parti philosophiquement; l'idée d'un ménage à trois ne lui parut pas déplaisante. 11 s'y habitua même si bien que plus tard, quand des circonstances analogues se présentèrent, il n'en fut ni surpris ni déconcerté.
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En revanche, il éleva à Mme de Warens un autel dans son cœur. A travers toutes les vicissitudes de son existence, au milieu de ses passions les plus fortes, il ne songe jamais sans attendrissement à la femme excellente qui lui a ouvert sa maison, qui pendant des années a pourvu à ses besoins, chez laquelle il a trouvé un désir si sincère de lui être utile, une compassion si tendre pour sa pauvt-eté et pour son isolement.
Le séjour des Charmettes reste dans sa mémoire comme un point lumineux de sa vie. 11 reconnaît que Mme de Warens n'a pas le sens commun, il prévoit qu'elle se perdra par ses entreprises chimériques, et il voudrait l'arracher aux intrigants qui l'exploitent. Mais quel cœur généreux, quelle bonté native, combien il est impossible de vivre sous son toit sans l'aimer! Dans les Confessions il revient à plusieurs reprises sur le portrait qu'il trace d'elle en y ajoutant chaque fois des retouches délicates, en homme amoureux de son sujet. Le sentiment mixte, plutôt filial, qu'elle lui inspirait lorsqu'il vivait auprès d'elle, se transforme en un culte idéal. Aucune femme ne lui a laissé une impression si forte et si durable. Peu de temps avant sa mort, cinquante ans après sa première ren-
contre avec Mme Je Warens, il célébrait encore cet anniversaire dans la dixième promenade des Rêveries du promeneur solitaire^ comme si c'était le moment même oii son àme inde'cise, ballottée en sens divers, avait commencé à se former.
(( Il n'y a pas de joiir où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de nia vie où je fus moi, pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu... Aimé d'une femme pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être, et par l'emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme, encore simple et neuve, la forme qui lui convenait davantage et qu'elle a gardée toujours. »
Le travail qui se fait alors dans l'ardente imagination de Rousseau ne laisse subsister que les qualités du modèle, sa tolérance, sa largeur d'esprit, l'optimisme bienveillant de sa philosophie. Il a certainement mis quelque chose d'elle dans la Profession de foi du vicaire savoyard.