‹ Ultima verbaChapitre 12 sur 32 · LES AMIES DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LES AMIES DE ROUSSEAU

Bien (lilFérenlo de Mme de Warens, — (jui n'était guère sortie d'un milieu modeste, — Mme d'Epinay appartenait au contraire à la société parisienne la plus raffinée. C'était un bel esprit dans toute la force du ternie. Elle se piquait de littérature, elle causait bien, elle tenait à réunir dans son salon des hommes de lettres auxquels elle témoignait une bienveillance générale. L'accueil qu'elle fit à Rousseau, peu de temps après l'avoir reçu chez elle, atteste une parfaite disposition à la bonne grâce. On connaît l'histoire de l'Ermitage et la délicatesse du procédé. En ce temps-là, M. d'Épinay faisait faire des réparations au château de la Chevrette, près de Montmorency, Mme d'Épinay amenait ses amis voir les travaux. Un jour, elle avait conduit Rousseau à la lisière de la forêt où se trouvait un joli potager avec une loge toute délabrée. En arrivant à cet endroit, le philosophe, plein du souvenir des Charmettes, n'avait pu s'empêcher de s'écrier : « Ah ! madame, quelle délicieuse habitation ce serait là! » Puis il était parti pour Genève. A son retour, que lui montra la châtelaine de la Chevrette, au lieu de l'ancienne masure ? Une

petite habitation presque entièrement neuve et fort agréablement distribuée. « C'est pour vous, dit Mme d'Épinay; mon ours, voilà votre asile. C'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'oifre. J'espère qu'il vous ôtera la cruelle envie de vous séparer de moi. » S'il se mêlait à cet acte de générosité une arrière-pensée de confisquer un grand homme, le geste était du moins d'une extrême élégance.

On sait comment se gâtèrent des relations commencées sous de si heureux auspices. Ce n'est pas que Mme d'Épinay ait manqué de patience ou d'indulgence. Elle fit longtemps les plus grands efforts pour calmer les susceptibilités de son ours,, elle employa à son égard toutes les ressources de la diplomatie la plus fine et la plus affectueuse. Elle crut même plusieurs fois avoir gagné sa cause en le réconciliant avec Diderot et avec Grimm : réconciliations passagères, bientôt suivies de nouvelles ruptures. Peut-être à la rigueur Rousseau eût-il pu s'entendre avec Diderot, qu'il ne pouvait accuser que d'intempérance de langage ou d'indiscrétion. Mais ses griefs contre Grimm étaient beaucoup plus sérieux. C'est lui qui l'avait présenté à la maîtresse de la maison, et il voyait son protégé d'autrefois tenir maintenant le premier rang.

LKS AMIES DK IlOUSSKAi; 71

saisii" loulcs les occasions de le l'air<^ saNoir, parler en maître et en oracle sans ménager personne, sans le ménager lui-même. Ce sont là (les torts (ju'une nalun? susceplihh; et orgu«Mlleuse était incapable de pardonner, (^r (jui r<'ridait d'ailleurs toute concession impossible, c'est le fond du cai-actère de Rousseau. Convaincu de très bonne foi qu'il était le meilleur des hommes, il ne s'imputait jamais k lui-môme l'échec des négociations. Des âmes noires, des âmes criminelles pouvaient seules méconnaître la pureté de la sienne.

La querelle de Rousseau et de Mme d'Épinay prit les proportions d'un événement littéraire lorsqu'elle inspira aux deux adversaires deux œuvres de valeur inégale, mais toutes deux importantes pour l'histoire des lettres françaises. Rousseau exposa ses griefs dans les Confessions; Mme d'Épinay, aidée de Grimm, exposa les siens dans ses Mémoires arrangés pour la circonstance et que nous ne devons lire que sous bénéfice d'inventaire.

Avec son étourderie et sa myopie accoutumées, la délicieuse Mme d'Houdelot se trouva engagée dans la bataille sans l'avoir prévu, sans avoir pu par conséquent se mettre sur ses gardes. Assurément, Mme d'Épinay, maîtresse

72 l'LTIMA VERJ3A

lioureuso do Grimm, n'aimait pas Rousseau d'amour et ne méditait aucune entreprise sur son cœur. Mais tout de même, après lui avoir offert une si gracieuse hospitalité, elle croyait avoir acquis quelques droits sur lui. 11 semblait qu'on empiétât sur son domaine quand on lui prenait une partie de son ours. Aussi lorsque les longues promenades en tête à tête de Rousseau et de sa belle-sœur commencèrent à devenir la fable du pays, lorsqu'elle apprit que le philosophe passait quelquefois la nuit à Eaubonne, dans la maison où Mme d'Houdetot vivait seule, séparée pour lé moment de son mari et de son amant, elle en conçut le plus vif dépit. L'ami qu'elle avait cru s'attacher par ses bienfaits l'abandonnait pour une autre.

Est-ce Grimm, est-ce Mme d'fipinay qui avertit Saint-Lambert, alors à l'armée, du danger que courait son amour ? En tout cas, ils unirent leurs efforts pour séparer les deux nouveaux amis. Saint-Lambert, discrètement, galamment, mais sans biaiser, témoigna quelque inquiétude. Mme d'Houdetot, qui l'aimait plus que tout, fut effrayée de le savoir averti et sur le quivive. Elle comprit alors d'elle-même l'imprudence qu'elle avait commise en laissant naître une passion à laquelle elle ne voulait pas répondre.

r.KS AMIES DE llOUSSEAU 73

Les familiarités qu'elle avait permises à Rousseau, l'ardeur avec laquelle il lui témoig^nait son amour l'exposaient à des périls dont elle avait eu le sentiment très net, un soir, au clair de lune, dans le bosquet célèbre où ell»» avait failli succomber, où elle n'avait été sauvée que par un incident fortuit. Dès qu'elle se rendit compte de la situation, elle n'eut plus qu'un désir : éloigner un amant si passionné, le tenir à distance tout en le ménageant par amitié et par pitié pour lui.

C'dst ainsi que Rousseau finit par être séparé des deux belles-sœurs qui avaient tenu tant de place dans sa vie. La rupture avec la première fut brutale et sans ménagements. Il ne rompit pas précisément avec la seconde ; c'est elle (jui se détacba, un peu lasse d'avoir h contenir un amant si enflammé et un caractère si ombrageux. Les Confessions indiquent bienle souvenir que l'écrivain conservait des deux femmes. A l'égard de Mme d'Épinay, c'est de la colère et de la rancune aggravées par la maladie de la persécution. A l'égard de Sophie d'Houdetot. c'est un regret doux et tendre, sans récriminations, les étincelles d'une vieille flamme à peine apaisée qui réchauffe encore le cœur. En réalité, la seule chose qu'il reproche à Sophie est de n'avoir

74 ULTIMA VEIIBA

pas compris les délices du ménage à trois. Pour sa part, il s'en serait parfaitement contenté, comme du temps de Claude Anet. 11 aurait laissé l'essentiel à Saint-Lambert en ne demandant que quelques menues faveurs. Tout cela était excellent pour le discours, un peu plus compliqué dans la pratique. Ce régime, Sophie le connaissait; entraînée par la parole ardente de Rousseau, elle en avait fait l'expérience de bonne foi etcetteexpérienceavaitfailli la conduire à sa perte. De plus, il aurait fallu l'agrément de Saint-Lambert qui se serait peut-être fait prier, tout en protestant de sa bonne volonté. Lui non plus, ayant le beau rôle, ne déclinait pas absolument la perspective d'une douce intimité à trois, à condition que Rousseau fût moins entreprenant. Et c'est là précisément ce que personne ne pouvait lui garantir.

Malheureux en amour, le philosophe aurait trouvé de grandes compensations dans l'amitié très sincère de quelques-unes des femmes les meilleures et les plus distinguées de son temps si son ombrageuse susceptibilité n'avait créé entre elles et lui de fréquents malentendus. NiMmede

LES AMIES DE IKJUSSEAi; 75

Verdclin, ni la marëcliah^ «le Luxeriiljour*i;, ni Mme «le Boufllers, ni Mme de Créqui, ni Mme de la Tour n'ont eu une seule fois l'intention de l'oHenser. Mais «ju'elles commettent l'imprudence de lui adresser un cadeau, (ju'elles offrent une robe à Thérèse le Vasseur ou qu'elles entretiennent les plus innocentes relations avec les gens qu'il considère comme ses ennemis, le voilà qui prend la mouche et qui répond aux marques d'affection les plus touchantes par des reproches amers. Elles l'aiment toutefois si profondément qu'aucune d'elles ne se décourage ni à la première ni à la seconde rebuffade. Elles lui cherchent des excuses, elles prennent la peine de se justifier comme si elles avaient des torts qu'elles savent bien qu'elles n'ont pas. Ainsi se continuent des relations marquées, chez elles, par des ménagements infinis, par le souci constant de lui être secourable ; chez lui, par des retours de tendresse, par des élans de reconnaissance, mais trop souvent aussi par des récriminations sans motifs.

Pourquoi l'aiment-elles à ce point, malgré l'apparence d'ingratitude dontillespaye?se demande M. Emile Faguet, justement préoccupé d'aller au fond des choses. Elles l'aiment, parce qu'il a du génie, parce que la lecture de la Nouvelle

Héloïse les a transportées^ parce qu'il a créé dans le portrait de Julie un idéal qui glorifie la femme. Elles l'aiment aussi par un sentiment bien féminin, qui fait honneur à la nature humaine, parce qu'il est malheureux et traqué, parce qu'il cherche en vain un pays oii il puisse vivre en paix. Chacune d'elles cherche aussi et voudrait découvrir un asile sûr pour l'homme qui leur a procuré des émotions si fortes, qui a écrit sur l'amour des pages si brûlantes. Et puis un instinct secret, instinct de charité et de pitié, les avertit qu'elles ont affaire à un malade qui n'est tout à fait responsable ni de ses actes ni de ses paroles. C'est pour cela que toutes elles font la cour à Thérèse, à la vulgaire Thérèse, en qui elles voient non la compagne, mais la gardomalade du grand homme. Comment ne s'apercevraient-elles pas que , comme le dit finement un des meilleurs biographes de Rousseau, M. Auguste Rey, avec les années la folie grandit à coté du génie ?

Page 1