‹ Ultima verbaChapitre 13 sur 32 · CII.UMTKi: Ml Correspondance de Gœthe · texte numérisé non relu

CII.UMTKi: Ml Correspondance de Gœthe

Lorsque Gœlhe se décida à publier ses souvenirs il intitula son travail : Poésie et vérité^ comme pour bien indiquer qu'il ne serait pas toujours scrupuleusement exact, qu'il pourrait lui arriver d'embellir la réalité.

Il ne s'en fit pas faute en effet, non pour déguiser le fond des choses et pour nous donner le change, Fiiais par le désir d'atténuer des passages trop crus, de ramener toujours ses confidences aux proportions d'une œuvre d'art. Il se surveille moins dans sa correspondance qui, n'étant pas destinée au pubHc, n'a pas besoin de parure. Si nous voulons chercher limage exacte de sa vie, c'est là, dans les cinquante volumes qui contiennent ses 18500 lettres que nous la trouverons. Nous y, trouverons du même coup le secret de ses œuvres puisque, d'après son propre témoignage, elles ne sont que les frag-

1. Lettres choisies, traduites par Mlle Fanta. 1 vol. in-18. Paris, Hachette, 1912.

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ments d'une grande confession, puisqu'il n'a jamais pris la plume que sous l'impression des circonstances, pour répondre à une curiosité de son esprit ou à un mouvement de son cœur. Afin de nous faciliter cette recherche, Mlle Fanta a choisi le dessus du panier, les lettres les plus significatives et les a réunies en un volume qui contient la substance de tout le reste.

Grâce à elle, il nous sera permis d'observer en raccourci une des vies les plus pleines de pensées et d'actions qui aient honoré l'humanité. Pendant soixante-dix ans si nous y regardons de près, de sa treizième à sa quatre-vingttroisième année, Goethe nous apparaît comme un merveilleux exemplaire delà nature humaine ; toujours en mouvement, toujours en progrès, avec une énergie de volonté et une force d'ascension que la mort seule arrête. Dès son point de départ, le poète est déjà porté vers les sommets, il n*a pas à se frayer péniblement son chemin dans le monde, il appartient à une des familles les plus considérées de Francfort. Quand le grandduc Charles-Auguste lui conféra la noblesse, il fut touché de l'attention délicate du prince

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comme d'une manjue (ramitir, mais il ne se crut pas honort». « Nous autres patriciens de Francfort, disait-il à Kckermann, nous nous considérions comme les égaux des nobles. » De cette situation résulte pour le jeune Wolfgang un avantagée inappréciable : l'indépendance. Son père, bourgeois laborieux et tenace, le soumet à un entraînement de travail intense, mais après tout ne l'oblige pas à gagner sa vie. A l'université de Leipzig, à l'université de Strasbourg, il vit en lils de fainille aisé, il n'étudie au fond que les matières qui lui plaisent, il conserve intactes la fraîcheur de son esprit, la liberté de son imagination.

Il n'a encore aucun parti pris, il laisse son àme s'ouvrir aux souffles du dehors. Un instant il est tenté par l'élégance de la littérature française ; mais il subit la contagion de la tempête intellectuelle qui emporte la jeunesse de son pays ; de la France il ne conserve plus que Diderot et Rousseau, ces deux passionnés. Dans la période révolutionnaire qui commence, le prix des qualités hnes et délicates disparaît pour faire place aux émotions fortes. La puissante poésie de Shakespeare fait pâlir tout ce qui n'est pas, comme elle, original et hardi. Les deux œuvres qui du premier coup ont rendu le nom de Gœthe célèbre,

(ioelz de Berliçhingen et Werther^ sont nées de cette explosion. Une nature moins riche et moins souple se serait attachée à une forme de l'art si brillante et si en faveur. Chez Goethe cène fut que l'éclatant début d'une carrière qui devait se poursuivre sous des aspects bien divers. Pendant les premières années de son séjour à Weimar, il y eut encore des élans de passion, des violences et des exagérations littéraires. Gœthe, en compagnie du jeune duc, menait la vie assez tapageuse des étudiants allemands, et sa littérature s'en ressentait. Tous deux parcouraient à cheval les montagnes et les forêts, tous deux patinaient sur la glace de Film, ils arrosaient leurs repas de copieuses libations, à la façon des romantiques, ils buvaient le vin du Rhin dans des crânes. (( Charles- Auguste était jeune alors, dit Gœthe lui-même de cette période de sa vie. C'était un vin généreux, mais à l'état de violente fermentation. »

Les observateurs superficiels pouvaient s'y tromper. Aucun de ceux qui, comme Wieland, connaissaient à fond la nature de Gœthe, n'éprouva pour lui aucune inquiétude. La qualité dominante de son esprit, c'est l'équilibre ; rien de ce qui est excessif ne le retient longtemps. A peine a-t-il terminé Werther^ qu'il

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s'effrayt^ des conséquences (ju'erï liicnl les àrncs faibles et de la contagion du suicide déchaînée par son roman. Personne; ne ju^^e plus sévèrement (jue lui la litU'rature mélancolicjue et sentimentale à la(jU('llc Wct'thcr donna naissance. ()uand lleurit le <( werthérisme » il s'était déjà (h'barrassé par sa composition même du tropplein de sensibilité qui débordait en lui. Avec lui la raison a le dernier mot; c'est la raison qui l'emporte à Weimarcommeà Francfort.

Alors naît dans son esprit, avec les moyens dont il dispose, g"ràce à l'amitié du grand-duc, grâce à l'admiration dont chacun l'entoure et à l'indépendance qu'on lui laisse, la volonlé de composer sa vie comme une grande œuvre d'art dont chaque année augmenterait le rayonnement et l'éclat.

« La base de la pyramide de mon existence m'est connue maintenant, écrit-il à Lavater en 1780. Cette base est solide et mon désir le plus grand, qui l'emporte sur tout, c'est d'en élever la cime aussi haut que possible. Ce désir ne me quitte pas un instant. »

Avec sa mère, avec cette femme admirable

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et charmante à laquelle il ressemble tant, qui est la confidente de ses pensées les plus intimes, il expose en toute sincérité le bénéfice qu'il tire de son séjour à Weimar. Il la prie de n'avoir aucune inquiétude à son sujet et de ne se laisser troubler par personne. Il est si satisfait de son sort qu'il ne changerait pour aucune autre la situation qu'il occupe. S'il était resté à Francfort, sous la discipline rigide de son père, l'antagonisme entre cette sphère bourgeoise, étroite, cette vie mesquine, languissante, et l'élan fougueux de sa nature l'aurait rendu fou. Malgré sa vive imagination et son intuition des choses humaines, il aurait à jamais ignoré le monde et serait éternellement demeuré enfant. A Weimar, au contraire, il se trouve transplanté dans un milieu qui lui est à certains égards supérieur ; il y apprend, à travers ses erreurs et ses fautes, à se connaître luimême et à connaître les autres. « Cela est si vrai, ajoute-t-il, que les considérations les plus graves ou des événements tout à fait inattendus pourraient seuls me déterminer à quitter mon poste. Je manquerais à ce que je me dois à moi-même si, à cette heure où les arbres que j'ai plantés commencent à grandir, oii dans la moisson l'on peut séparer l'ivraie du bon grain, j'allais

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pour quelque inotit" futile me priver ainsi (h; Toniliraj^e de mes arlires et des iriiits dr ma récolte. »

La récolte, c'est le dév(doppement. vl !«' jk'ifectionnemenl coiiliFiu d ime intelligence supérieure. Les êtres et les choses doivent contribuer à cette œuvre personnelle. Mais li'S êtres et les choses s'usent eux-mêmes à la longue, un jour vient où leur vertu paraît épuisée. Gœtlx' a connu cette crise du désenchantement lorsqu'il s'est évadé de Weimar pour entreprendre son voyage d'Italie. 11 semble qu'alors il n'eut plus rien à apprendre ni à recevoir de son entourage. Après avoir vidé la coupe où ses lèvres se sont si souvent désaltérées il court à une autre source d'instruction et de plaisir. Le refroidissement que ses amis observent en lui plusieurs mois avant son départ tient à un irrésistible besoin de sa nature. Il fait si rapidement le tour des sujets qui l'intéressent qu'il atteint très vite les limites de l'intérêt que ces sujets lui inspirent. En même temps que de nouveauté, personne n'a plus soif que lui d'indépendance. AYeimar commençait à lui peser. Y retrouverait-iL jamais la belle liberté de l'artiste, les loisirs qui préparent l'inspiration ?I1 sentait le poids des chaînes qu'il avait à l'origine, si librement, si joyeusement

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acceptées : les fonctions qu'il tenait de l'amitié du grand-duc, qui lui avaient plu à l'origine comme un moyen de connaître les hommes, mais dont il n'avait plus rien à tirer ; les relations mondaines qui, après avoir été une distraction, devenaient une fatigue sans profit; son amour même, autrefois la joie et le bonheur de sa vie, mais auquel la main un peu lourde de Mme de Stein donnait l'apparence d'une sujétion et d'une contrainte.

Au bout de deux années, tout plein encore des souvenirs enchantés qu'il rapportait d'Italie, il rentrait cependant à Weimar, mais il y rentrait dans des conditions différentes, déchargé des fondions officielles qui ne représentaient plus qu'une fatigue sans compensations, libéré enfin des relations frivoles par un acte de sa volonté qui élevait une barrière entre le monde et lui. Avec un mépris absolu des préjugés mondains, il se créait un ménage irrégulier, il étabhssait chez lui une fille du peuple dont il faisait sa compagne sans l'épouser. Aucune action ne trahit mieux l'indifférence de Goethe pour l'opinion publique et ne nous ouvre un jour plus vrai sur l'état de son àme. Cet olympien, qu'on nous représente comme un poète impassible, est au contraire tout pétri de tendresse. Dès l'âge de

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quinzo ans il a v[r aiiiournix cl il ne l'a pas rh'; à la façon des fils de famille, pénétrés de leur importance sociale. Dans les libres promonades de sa jeunesse à travers les rues de Francfort il ne s'est pas attaché à une société choisie. Toutes les manifestations de la vie l'intéressaient, il a partagé tous les amusements des petits hourgeois, des juifs, des artisans, aussi bien que les distractions des patriciens. Du second étage de la maison paternelle où était située sa chambre, il aimait à voir les voisins se promener dans leur jardin et cultiver leurs fleurs, les enfants se livrer à leurs jeux, les réunions d'amis à leurs plaisirs.

Parmi les êtres qu'il a aimés dans cette première explosion de sa sensibilité, à Francfort, à Leipzig, à Strasbourg, nous trouvons des jeunes filles de la condition la plus modeste. Pour les aimer il ne leur demande que d'être belles et il conserve d'elles un souvenir si vivant qu'il les immortalise dans le personnage de Marguerite ou dans celui de Claire. Sa nouvelle compagne, Christiane Vulpius, appartient à la même famille. Ce n'est ni une servante, ni une prostituée, comme Mme de Stein et ses amis voudraient le faire croire, c'est tout simplement une ouvrière en fleurs artificielles,

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fille et sœur de deux hommes de lettres besogneux.

Comme tous les éléments de la vie de Gœthe se transforment inévitablement en œuvres poétiques, il consacra les Elégies romaines à célébrer les charmes de son amie. Il le fît à la façon d'Ovide ou de Tibulle, sans se soucier du scandale qu'allaient causer dans le monde ces peintures voluptueuses. Tout s'apaisa avec le temps. La gloire de Gœthe répandait un tel éclat sur sa résidence qu'on finit par accepter^out de lui, comme d'un être supérieur à l'humanité, placé par l'opinion au-dessus des règles communes.

Dans la correspondance traduite par Mlle Fanta, mettons à part tout ce qui concerne les relations de Gœthe et de Schiller. Nous y trouverons des pages qui font honneur à l'homme. Les deux écrivains partaient à l'origine de points de vue opposés. Il y avait longtemps que Gœthe était revenu de la période révolutionnaire lorsque Schiller écrivait les Brigands et concevait le caractère cosmopolite du marquis de Posa. Ce que disaient des personnages livrés aux chimères du sentiment et des idées pures blessait

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«'Il lui la noliotî de la incsuro et de riiarinonio (ju'il considérait désormais comme la loi du grand art. Schiller, de son côté, tout en jadmirant le génie de Gœtlie, n'éprouvait pour s(jn caractère qu'une sympathie mitigée. Il le trouvait trop distant et trop froid ; il ne pouvait s'empêcher non plus de comparer la destinée facile et glorieuse de son aîné avec les difficultés que lui-même rencontrait pour gagner honorablement sa vie. Ce fut Goethe qui fit les premiers pas en appelant Schiller à la chaire d'histoire de l'université d'Iéna, et en l'accompagnant chez lui au sortir d'une séance de la Société d'histoire naturelle. La puissance attractiye de Schiller était grande, il captivait tous ceux qui rapprochaient; Gœtlie se laissa séduire et déposa bien vite le masque olympien dont il ne se couvrait le visage que pour écarter les indifférents et les importuns. Ainsi que le disait finement un jour, dans un article du journal le Temps^ Henry Roujon, c'était au fond une àme généreuse et bonne. Une fois qu'il eut adopté Schiller, il lui témoigna l'affection d'un père.

Il commença par l'arracher aux études métaphysiques qui tout récemment s'étaient emparées de lui et risquaient de dessécher une imagination vive et charmante; puis il le ramena à

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Télude de la vie réelle un peu trop abandonnée par lui en lui adressant le premier volume de Wilhclm Meister. L'impression produite fut toute de joie et de reconnaissance. A mesure que Schiller avançait dans la lecture du volume, il ressemblait, disait-il lui-même, à un homme qui, du fond d'un lieu obscur, enveloppé de ténèbres, apercevrait tout à coup comme un point à l'horizon la lumière de la délivrance. Schiller de son côté agit sur Goethe par l'enthousiasme dont il conservait encore la flamme dans le fond de sa pensée, par l'insistance avec laquelle il réclamait des poésies pour son recueil des Heures. C'est à léna, pendant trois séjours successifs auprès de Schiller, que le poème A'Hermcuin et Dorothée a été composé. En revanche, c'est pour le théâtre de Weimar dirigé par Gœthe que Wallenstein a été terminé. C'est Gœthe qui a écrit les premiers vers de la chanson des soldats et fourni la matière du sermon du capucin, c'est Gœthe qui a organisé et surveillé les répétitions. La conception du caractère de Guillaume Tell, les descriptions des paysages alpestres sortent du cerveau de Gœthe qui met généreusement à la disposition de son ami toutes les impressions qu'il a rapportées de Suisse.

COIlIlliSPONDANCK I)K (iOKTHK S.'

La collahonition des deux amis, si honoral>l<; pour l'un cl poui* raulrc, manjuo la plus f^loricuso é[)0(jU(' du tlit'àlre germanique. Époque malheureusement trop courte, abrégée par la mort de Scliiller. Cette mort prévue depuis plusieurs mois fut le grand chagrin de la vie de Gœthe. Plusieurs jours avant le dénouement fatal, ceux (jui allaient le voir le trouvaient tout en larmes. « Ah ! disait-il, le destin est impitoyable et l'homme est bien peu de chose. » Lorsque tout fut fini, personne n'eut le courage d'annoncer la triste nouvelle. (( On me cache quelque chose, dit le grand homme inquiet, Schiller doit être bien malade. » Pendant la nuit on l'entendit sangloter. Le lendemain, il dit à Christiane : « N'est-ce pas? Schiller était bien malade hier. » Il y avait un tel accent dans sa demande que Christiane ne put retenir ses larmes. « Il est mort! s'écria-t-il. — Vous l'avez dit vous-même. — Il est mort! » Disant cela il inclina la tête, comme frappé d'un grand coup, et se couvrit le visage de ses deux mains. Sous l'impression de la douleur il écrivait à Zelter : (( Je viens de perdre la moitié ,de moi-même. » Et malgré son énergie liabituelle il demeura plusieurs semaines profondément découragé sans retrouver la liberté de penser et d'écrire.

Comme notre ami M. Henry Roujon, avec sa perspicacité habituelle, Aboyait clair, et comme nous sommes loin du personnag-e impassible qu'une légende inexacte essaye quelquefois de nous représenter!...

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