CHAPITRE Mil La Comtesse de Provence
Au mois de mai 177 1, une jeune fille, non sans agréments, mais sans beauté réelle, entrait en France par Pont-de-Beauvoisin, escortée d'une suite nombreuse, et y recevait dès son arrivée l'accueil qui était dû à la liancée d'un prince français. Elle s'appelait Marie-Josépliine-Louise de Savoie et allait épouser le comte de Provence pour lequel le roi Louis XV avait demandé sa main, en continuant ainsi une tradition chère à la Maison de France. La duchesse de Bourgogne, si aimée de Louis XIV et de Mme de Maintenon, avait laissé à la cour de Versailles un souvenir lointain, mais si présent encore, que les vieux coui'tisans se demandaient s'ils allaient retrouver dans la physionomie de la petite-nièce quelque chose des grâces souveraines de la grand'tante.
1. Par le vicomte de Reiset. l vol. grand in-S". Paris, Éinile- Paul, 1913.
La nouvelle venue ne répondait qu'en partie aux espérances qu'avait fait naître l'histoire de sa famille. Son air de jeunesse et la franchise de son regard prévenaient en sa faveur, de beaux yeux noirs éclairaient sa figure; mais il ne fallait pas la regarder de trop près, l'ovale du visage paraissait trop allongé, le nez trop gros, les lèvres trop épaisses. Très brune avec un soupçon de duvet à la lèvre supérieure, elle se rapprochait plus du type masculin que de la beauté féminine. Une gaucherie inévitable soulignait ces imperfections. Ce n'était pas chose facile de passer sans embarras de la cour austère et dévote de Turin au voisinage de Mme Du Barry. La comtesse de Provence trouve aujourd'hui en M. de Reiset un historien plein de bienveillance pour elle, toujours disposé à prendre son parti. Elle lui doit surtout de sortir de la demiobscurité 011 les Mémoires du temps la laissent. Comparée à la séduisante Mme Du Barry et à la triomphante dauphine, elle passait un peu inaperçue. M. de Reiset la recueille et lui réserve un petit coin bien à elle dans le couchant de la monarchie.
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A celte cour partagée entre les plus vilaines intrigues et l'amour affecté de la nature mis à la mode par Rousseau, il y a un rùle que la princesse de Savoie joue supérieurement, peutêtre avec plus de conviction et de sincérité que les autres; le rôle hucolicjue. Prend-elle part aux espérances qu'éveille chez son mari la longue stérilité de Marie-Antoinette ? Entrevoit-elle en rêve le trône de France comme l'apanage inévitable du frère cadet d'un roi sans enfants? Tous deux s'en expliquent sans doute quelquefois dans leurs confidences intimes. La vie de la reine n'a pas d'observateur plus attentif et plus malveillant que le comte de Provence. Si la comtesse reçoit la confession des visées hostiles et ambitieuses du comte, elle n'en laisse rien paraître au dehors.
Une intimité apparente règne entre les deux ménages.
Joséphine-Louise de Savoie ne se pique de faire concurrence à Mari«-Àntoinette que sur le chapitre de la bergerie.
Pendant que la reine fait la bergère à Trianon, sa belle-sœur, installée à Montreuil,dans un parc de vingt hectares, y habite une maison vaste et commode, près de laquelle, pour suivre la mode du jour, on a construit un hameau de douze
maisons avec une laiterie en marbre blanc, une vacberie couverte en cbaume, un pressoir toujours prêt pour la vendange et un colombier rempli de pigeons. Des eaux limpides et abondantes, un lac, une rivière, des îles complétaient l'illusion en donnant au domaine l'apparence d'un paysage champêtre.
La vie qu'y mène Josépbine-Louise de Savoie est beaucoup plus rapprocbée de la nature que celle des autres princesses. Elle prend au sérieux les travaux rustiques et s'occupe de sa propriété, non en dilettante, mais en campagnarde, comme si elle avait besoin d'en tirer parti. Elle augmente chaque année ses plantations d'arbres fruitiers, arbres à hautes tiges, en plein vent, en espaliers, en cordons ou en palissades. Elle surveille elle-même, suivant la saison, la taille, la floraison, la récolte. Elle met son amour-propre à faire pousser les meilleurs légumes et à récolter les plus beaux fruits. Dans un angle protégé par des murs, à l'abri des vents du nord, elle a installé une figuerie et une melonnière. Sa suprême coquetterie est de faire figurer sur la table royale les produits qu'elle a obtenus.
Elle a aussi ses poussins, ses vaches qu'elle trait elle-même jet ses moutons qu'elle mène paître.
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Plaisirs essentiellement passagers ! Un jour vient où le comte et la comtesse de Provence ont quitté Paris, où Montreuil est ventlu comme bien d'émigrés. Cette compagne si facile à vivre, (|ui s'est si bien accommodée des mœurs et des habitudes de la cour de Versailles, conserverat-elle en exil la même sérénité ? Tout galant et indulgent qu'il soit pour elle, M. de Reiset n'oserait pas le prétendre. Bien des éléments de bonheur vont lui manquer d'ailleurs : la jeunesse qui s'enfuit ; la gêne, presque la misère succédant au luxe; l'infidélité d'un mari qui, après avoir témoigné un grand attachement, affichera désormais sa liaison avec une autre femme. Une fois éloignée de France, Joséphine-Louise de Savoie, qui ne brille pas par le talent de la conversation, que la supériorité du comte de Provence a toujours un peu déconcertée, qui se sent vaincue auprès de lui par une rivale pétillante d'esprit, renonce à lutter contre la destinée. Plus disposée naturellement à réfléchir et à méditer qu'à communiquer ses pensées au dehors, elle se replie sur elle-même, elle parle de moins en n^oins, et elle oppose aux tentatives de
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rapprochement une sorte d'inditrérence lassée. Une seule personne s'est emparée de son esprit, une aventurière, Mme de Gourbillon, dont M. de Reiset, d'après des documents inédits, retrace l'existence jusqu'ici fort mal connue. On a cru et l'on a dit que les relations de la princesse avec sa lectrice avaient quelque chose d'inavouable, qu'il s'agissait entre elles d'un « vice secret ». C'est là une pure calomnie. La princesse, comme toutes les âmes sensibles du XVIII® siècle, accable Mme de Gourbillon de protestations exagérées, mais il n'y a entre elles d'autre secret qu'une infirmité de la maîtresse combattue et corrigée autant que possible par la suivante. Joséphine-Louise de Savoie, qu'une série de malheurs ont déprimée, cherche dans le vin de Chypre ou de Malvoisie l'oubli de ses maux. Lorsqu'elle se réfugie à la cour de Turin, on la voit plus d'une fois dans un état d'exaltation qui touche à l'ivresse. Pour la calmer, les médecins lui ordonnent des infusions de simples que prépare secrètement sa lectrice. Il doit en coûter cruellement à M. de Reiset, mais c'est lui qui établit le premier, pour la défendre contre un reproche plus grave, que sa noble cliente buvait volontiers un coup de trop. Quelle chute après l'éclat du début?