‹ Ultima verbaChapitre 21 sur 32 · Par M. Henry Cochin. 1 vol. in-8°, Paris, Pion · texte numérisé non relu

Par M. Henry Cochin. 1 vol. in-8°, Paris, Pion

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pour une obligation de conscience ; il conseillait aux honnêtes gens de sacrifier chaque jour sans hésiter leur repos, leurs intérêts, leurs études au labeur social : a Ma vie de poète, disait-il, n'a jamais été qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. » Il abandonne au rêve les soirs et les nuits ; le jour appartient aux réalités. Si par hasard on lui reproche, comme on ne manque pas de le faire, de délaisser la partie divine de son œuvre pour une besogne de qualité inférieure, il répond qu'il le fait non par plaisir ou par vanité, mais pour remplir le plus impérieux, le plus sacré des devoirs. Il y attache une importance presque religieuse.

Il ne suffit pas cependant de vouloir exercer une action politique pour y réussir. Encore faut-il trouver un terrain favorable. C'est le service que le pays flamand rendit à Lamartine. M. Henry Gochin, qui représente aujourd'hui à la Chambre des députés la plus grande partie de la circonscription qu'a représentée le poète, nous fait le récit piquant de la première campagne électorale engagée par son glorieux

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pre'décessour. Une vieille famille du Nord y joue le principal rôle. La peisonne qui a attiré Lamartine en Flandre et qui lui a préparé une candidature n'est autre que cette charmante Eugénie, celte sœur préférée qui lui ressemblait et dont il parle avec une si tendre affection. Eug^énie de Lamartine avait épousé en 1816 Bernard de Coppens, bon officier d'origine flamande qui, après avoir obtenu le grade de lieutenant-colonel, s'était retiré dans sa province natale. Très nombreux et très unis, bien apparentés, les Coppens jouissaient en Flandre d'une grande considération. Ayant fait leur fortune dans le commerce maritime, comme la plupart des commerçants de Dunkerque, amoureux des propriétés territoriales qui leur permettaient de placer sûrement les bénéfices acquis en mer, ils groupaient autour d'eux une clientèle étendue d'alliés, de fermiers, d'obligés.

La séduisante Eugénie était l'âme de ce monde spécial. Sa beauté, sa grâce, le désir de plaire ((u'elle possédait au plus haut degré comme son frère avaient conquis les cœurs. Ce fut elle sans doute qui conçut Tidée de choisir le moment où la gloire du poète était à son apogée où son nom était dans toutes les bouches, où il venait

d'être élu à l'Académie française, pour le désigner au choix des électeurs flamands. Quant à lui, non seulement il se laissait faire avec joie, mais telles étaient sa confiance dans la popularité de son nom et la force de son optimisme naturel, qu'avant même de commencer la campagne il se croyait déjà élu. Il annonçait la victoire à ses amis en termes dithyrambiques. A l'épreuve, il fallut en rabattre. Le candidat s'aperçut que les choses n'allaient pas toutes seules, que de nombreux obstacles se dressaient sur sa route, et que pour les vaincre il était nécessaire de payer de sa personne. Il le fit très bravement du reste, il s'y prêta de la meilleure grâce du monde. Visites personnelles, réunions publiques, articles de journaux, il ne négligea aucun des détails de ce qu'on peut appeler la cuisine électorale. Le grand homme se donna autant de peine [qu'aurait pu en prendre le candidat le plus obscur.

Il échoua néanmoins, non par sa faute, mais par suite d'une série de circonstances qui nous font comprendre l'état des esprits à cette date dans une des régions les plus conservatrices de la France. Nous sommes en 1831, au lendemain de la révolution de Juillet. Les élections sont les premières auxquelles ait à présider le nou-

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veau gouvernement. Les prt'fels, désireux, comme les préfets de tous les temps, d'aider à l'éleclion des candidats gouvernementaux, interloiieiit l'horizon et y découvrent deux dangers, suivant la partie de la France qui leur sert d'observatoire : ici l'élément révolutionnaire, là l'élément légitimiste. Nulle trace en Flandre des partis avancés ; aucun péril ne viendra de ce côté-là. Mais en revanche, ces cultivateurs enrichis, ces commerçants qui composaient la grande majorité du corps électoral, hommes d'ordre par excellence, accepteraient-ils franchement le nouveau régime ? Ne se souviendrai(mtils plus de Taccueil enthousiaste qu'ils avaient fait à Charles X trois années auparavant ? Dans la clientèle des Coppens, parmi les amis personnels qut* Lamartine avait conquis par sa bonne grâce figuraient un certain nombre de légitimistes avérés. Lui-même, que pensait-il ? Xavait-il pas donné sa démission en 1830 pour ne pas servir le gouvernement de Juillet ? Son passé, ses traditions de famille ne le rattachaient-ils pas aux Bourbons ? Lne fois élu, ne prendrait-il pas nécessairement place parmi les membres de l'opposition ?

Lamartine seul aurait pu trancher la difficulté en se prononçant formellement. Sa conscience ne lui permettait pas de le faire. Il ne songeait certainement pas à débuter dans la vie parlementaire par une déclaration de g"uerre au gouvernement ; il reconnaissait qu'il serait impolitique d'ébranler un pouvoir déjà bien précaire, et qu'après tout la royauté de Louis-Philippe demeurait encore une garantie de l'ordre. Mais ce gouvernement n'était pas celui de son choix. Il ne pouvait oublier que son père avait été blessé le 10 août aux Tuileries en défendant Louis XYI, que lui-même, en 1814, s'e'tait fait inscrire aux gardes du corps, qu'il avait servi la Restauration dans la diplomatie, qu'il avait chanté la naissance du duc de Bordeaux, le sacre de Charles X, et qu'il recevait une pension sur la cassette royale.

Ces souvenirs, dont il ne rougissait pas, dont il était même fier, l'empêchaient de se rallier publiquement au gouvernement de Juillet. 11 ne prenait pas une attitude d'hostilité, mais il voulait encore moins prendre celle d'un courtisan. 11 ne se décida pas à prononcer les

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paroles d'adliesion que la piéreclure altrndait «le lui, ot quoi(jiril se défendît d'être un adversaire de parti pris, il tut traité comiiik^ s'il l'était, combattu par tous les organes oflicieux, et (inalcnienl évincé. A une délégation d'électeurs (jui lui di'iiiandait d'aflirnier au moins son dévouement à la dynastie, il avait répondu par un refus catégorique.

« Dire que j'étais dévoué au maintien de la dynastie nouvelle, écrivait-il, c'était dire implicitement que j'étais dévoué à l'exclusion de l'ancienne, chose qui ne m'allait pas et que je ne ferai jamais. »

S'il perdit la partie ce jour-lk par atlachement pour la légitimité, quoi d'étonnant qu'il n'ait pas proposé en 1848 la régence de la duchesse d'Orléans ! 11 ne faisait que rester conséquent avec lui-même, indifférent au sort de la dynastie de 1830.

Un des épisodes de cette bataille électorale fit sortir du cerveau de Lamartine quelques-uns des vers les plus beaux et les plus vigoureux qu'il ait écrits. Barthélémy venait de publier dans la Némésis une ode outrageante pour le poète, qu'on avait imprimée à part sur une feuille volante et qu'on distribuaitpar centaines d'exemplaires sur la place de Bergues. Enfermé dans

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sa chambre d*auberge, Lamartine entendait les cris de la foule excitée contre lui. Il raconte luimême que sous l'impression du sentiment d'indignation qui l'agitait^ il prit la plume et écrivit dune seule Iialeine l'ode admirable qu'il a intitulé : Réponse à la Némésis.

La Liberté, ce mot dans ma bouche t'outrage. Tu crois quun sang d'ilote est assez pur pour moi Et que Dieu de ses dons fit un digne partage, L'esclavage ])Our nous, la liberté pour toi. Détrompe-toi, poète! Et permets-nous d'être hommes IS'os mères nous ont fait tous du même limon. La terre qui vous porte est la terre où nous sommes, Les fibres de nos cœurs vibrent au même son. Patrie et liberté, gloire, vertu, courage, Quel pacte, de ces biens, m'a donc déshérité ! Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage, Essaû de la liberté !

Rien de plus touchant, dans la langue française, que la fm de la pièce, oii il accable son adversaire sous le poids du plus dédaigneux

pardon.

L'échec électoral de Lamartine à la fin de 1831 fut suivi d'une prompte et éclatante revanche. Le concurrent heureux que l'administration lui avait opposé ne tenait pas démesurément à

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son mandat. II avait cîuW' aux instances a<liniiiistrativçs, mais au forid il [)n'IV'rait la vif de province, son foyer domesticjue, ses aflaires, ses relations aux ag-itations et aux tracas de la polili(jue parisienne. On le r«'p<''lait partout autour de lui ; lui-même ne s'en cachait pas. Aussi les partisans de Lamartine, un instant déconcertés, reprenaient-ils courage.

Un revirement de l'opinion publique se dessinait en sa faveur. Parmi ceux qui avaient voté contre lui, quelques-uns commençaient à regretter d'avoir préféré un candidat obscur à une gloire telle que la sienne. On attendait, on escomptait la démission prochaine du député de Bergues. Lorsqu'elle se produisit, un courant irrésistible porta le poète au siège devenu vacant. L'administration désorientée cherchait un candidat à lui opposer et, sur vingt noms prononcés, n'en trouvait pas un qui parût avoir des chances de succès.

En janvier 1833, la popularité de Lamartine, soigneusement entretenue par la famille de Coppens, était devenue telle qu'il n'eut même pas besoin de se présenter devant les électeurs. Au moment où Ton votait pour lui, il accomplissait ce voyage d'Orient qu'il a raconté avec tant de complaisance. Les électeurs, de

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plus en plus conquis, ne lui demandaient pas de presser son retour et se passaient de leur député pendant toute une année.

Ce fut ensuite une lune de miel délicieuse, comme un pacte d'amour conclu entre les électeurs et l'élu. Lui, toujours gracieux, visitant volontiers sa circonscription, ne disant que des choses aimables, bon pour le pauvre peuple, se consacrant en même temps à la défense des intérêts du Nord, étonnant la Chambre des députés par sa connaissance des affaires, prononçant sur la question des sucres un discours mémorable. Eux, pénétrés de reconnaissance, fiers d'être représentés par un homme célèbre^ voulant même lui donner le spectacle d'une renaissance littéraire et composant, pour lui faire plaisir, des sociétés poétiques. Jamais la Flandre n'a produit tant de poètes que sous le consultât de Lamartine. Celui-ci les remercia de leur fidélité et de leurs attentions en optant pour Bergues après avoir été élu également en Saône-et-Loire. Partout où il passe^ il laisse un souvenir de bonté et de cordialité dont M. Henry Cochin retrouve la trace dans les correspondances du temps. Ce n'est pas, comme on serait tenté de le croire, un dieu qui descend de l'Olympe et qui daigne converser avec les humbles mortels. C'est un homme

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