CHAPITRE X
Madame Pasteur'.
Rien n'est plus touchant dans l'histoire de la science moderne que le culte consacré par M. Vallery-Radot à la personne de Pasteur. Ce gendre incomparahle a admiré et aimé son beau-père de toutes les forces de son âme. Il lui a servi de secrétaire, il l'a suivi dans tous ses déplacements, il l'a soigné et probablement sauve dans sa terrible maladie.
A partir de l'année 1868, le pauvre grand homme, à demi paralysé, n'a pas fait un pas sur le pavé de Paris, n'est pas monté une seule fois en voiture sans être accompagné par le fidèle René. Celui-ci le conduisait à destination et le ramenait invariablement au logis. De la part d'un homme jeune encore, c'était le don le plus complet de soi-même, le sacrifice absolu de toute volonté personnelle.
La mort n'a pas interrompu ce pieux office.
1. Par M. René Vallery-Radot. 1 vol. in-18. Besançon, Marion, 1913.
Après avoir entouré le vivant de tous les soins, le gendre a voulu élever un monument à la mémoire du cher disparu et a composé ainsi le plus bel ouvrage qui ait été écrit en l'honneur de Pasteur. Aujourd'hui, cette grande piété filiale ne se trouve pas encore satisfaite. Par le sentiment le plus délicat, M. René Vallery-Radot entend associer le nom de Mme Pasteur à toute la gloire de son mari, et après avoir élevé le monument de l'homme, il élève celui de la femme. Comme son travail sur Pasteur, celte biographie écrite par lui prend un caractère de beauté définitif.
Pour comprendre de quel métal exquis est composée l'àme de la future Mme Pasteur, reportons-nous à son origine. Elle appartient par la naissance à cette haute Université que le gouvernement de Juillet avait organisée dans tous les chefs-lieux d'académie : des recteurs de premier ordre, aussi remarquables par leurs qualités morales que par leurs qualités professionnelles, des chefs vraiment dignes de commander, et sous leurs ordres des catégories de professeurs disposés à la discipline, maintenus dans le rang par la confiance absolue que leur inspire l'autorité.
Le père de Mme Pasteur, M. Laurent, était recteur de l'académie à Strasbourg. Il comptait
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parmi les iiUMiibies les plus estimés et les plus aimés de cette élite. Comme la plupart de ses collègues, il joignait au don du commandement la bonne grâce qui le rend facile et l'esprit de famille qui rapproche les subordonnés de leurs chefs. 11 aimait à recevoir chez lui les jeunes [)rofesseurs nouveaux venus dans la ville, afin de créer tout de suile entre eux un lien de solidarité et de les mettre en relations avec l'élément local. Chaque dimanche soir, la jolie maison de l'académie, tout entourée de lierre, s'ouvrait pour une réunion simple et familiale. C'est là que Pasteur, nommé professeur suppléant de chimie à la faculté des sciences, rencontra pour la première fois les yeux bleus et le regard limpide de Mlle 3Iarie Laurent. Lui qui dans les questions de science ne se prononçait jamais qu'avec une extrême circonspection,céda cette fois à toute la vivacité d'un sentiment nouveau ; tout son cœur alla vers la jeune fille, comme s'il devinait en elle la compagne indispensable de sa vie.
Tous deux s'engagèrent alors l'un à l'autre avec la plus absolue loyauté, le jeune homme ne dissimulant pas que sa vie allait appartenir à la science, la jeune fille prenant courageusement son parti d'une association de ce genre.
Mlle Marie Laurent montra bien vite à quel
point elle prenait au sérieux son nouveau rôle en copiant les notes de son mari et en s'assimilant tout ce qu'elle pouvait comprendre de ses travaux scientifiques.
Le pacte ainsi conclu se consolida de jour en jour. Mme Pasteur ne voulut jamais être et ne fut jamais que la compagne du savant. Elle ne lui déroba jamais une minute de son temps pour une distraction ou pour un plaisir personnel : sa grande joie et son grand orgueil furent de se tenir à côté de lui dans le rayonnement de son travail scientifique, toujours prête à l'aider, n'ayant jamais la tentation de l'en distraire. Elle lui fut ainsi profondément secourable. Lorsque le mallieur s'abattit sur tous deux, lorsqu'ils perdirent des enfants, elle trouva dans son propre dévouement, dans sa propre vaillance la force nécessaire pour aider son mari à supporter la douleur.
M. René Vallery-Radot est donc absolument dans le vrai lorsqu'il rapproche ces deux destinées. M. et Mme Pasteur e'taient faits l'un pour l'autre. Nulle part l'illustre savant n'aurait pu trouver une compagne plus digne de lui, plus en mesure de le seconder dans ses travaux, d'être associée à sa gloire.