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CHAPITRE X\I

Le Général Lyautey Écrivain ^

N'avcz-vous pas rencontré par hasard, comme je l'ai fait moi-même, quelque mauvais plaisant qui vous a demande en clignant de l'œil d'un air malicieux quels sont les titres littéraires du général Lyautey à l'Académie française ? Comme si l'Académie française n'était qu'une société de gens de lettres, uniquement composée d'écrivains, comme si sa véritable fonction n'était pas au contraire d'ouvrir ses rangs à toutes les gloires. Elle n'a pas demandé à Dufaure, k Lesseps, à Pasteur comment ils écrivaient. Elle n'a songé en les nommant qu'à l'honneur que leurs travaux faisaient à la France, à la place qu'ils tenaient dans l'admiration de leurs contemporains. Comme l'indiquait si justement 3L Poincaré dans sa lettre à TAcadémie^ l'action a aussi sa beauté littéraire, il y a des actes qui sont des poèmes. Celui qui fait l'histoire n'est-il pas le

1. Le rôle social de l'officier. Le rôle colonial de 1 armée. Dans le sud de >radagascar.

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meilleur des historiens? Le général Lyautey n'aurait pas écrit une ligne que les services rendus par lui au Tonkin, à Madagascar, dans la province d'Oran, au Maroc auraient pu lui mériter les suffrages de l'illustre Compagnie. Mais il se trouve précisément que ce soldat sait tenir la plume aussi bien que l'épée. L'académicien qui aura la charge fort agréable de le recevoir sous la Coupole ne sera pas embarrassé de faire valoir ses titres d'écrivain en même temps que ses titres militaires.

11 n'était encore qu'un obscur capitaine de cayalerie en garnison à Saint-Germain, dans le régiment que commandait le colonel Donop, lorsqu'il appela l'attention sur son nom par un article de la Revue des Deux Mondes. Ce fut comme une révélation. Le jeune officier y abordait hardiment, avec une netteté, avec une fermeté singulières, un des problèmes les plus délicats du moment. Dans l'armée nouvelle, transformée par le service obligatoire pour tous, les rapports entre les chefs et les subordonnés resteraient-ils les mêmes qu'autrefois : purement militaires ? L'unique ambition, l'unique

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souci (le chaque officier seraient-ils de dresser les hommes en vue de la guerre, d'obtenir d'eux la discipline, l'obéissance, la docilité, la souplesse, toutes les qualités qui font du soldat français un soldat de premier ordre ? Le capitaine Lyautey attendait quelque chose de plus de l'admirable corps d'officiers qui allait désormais encadrer l'ensemble de la jeunesse française. 11 ne suffisait plus de porter au plus haut degré Tinstruction militaire de cette armée ; il fallait exeicer sur elle une action morale par le contact de tous les jours. S'il était nécessaire de se faire obéir, il ne l'était pas moins de se faire aimer. Sans se donner beaucoup de peine, comme il serait facile, avec un peu d'attention et de sollicitude, de conquérir les cœurs de ces grands enfants qui s'appellent les hommes ! Une bonne parole, une marque d'intérêt données à propos, dans un jour de découragement ou de tristesse, créeraient entre le chef et le subordonné un lien durable. En choisissant avec discernement les sousofficiers, qui vivent plus près du soldat, en les mettant dans son jeu, l'officier bon et intelligent verrait se grouper autour de lui une clientèle de braves gens dont beaucoup le suivraient au delà du régiment.

Cette action morale compléterait d'ailleurs et

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fortifierait l'action militaire. Le général Lyaiitey ne se payait pas de mots, il ne se représentait pas la première bataille possible à travers les illusions de son imagination ; il la voyait telle qu'elle sera, dans son épouvantable réalité. Si la guerre éclate en Europe, l'immense majorité des soldats qui y prendront part verront le feu pour la première fois. « Et quel feu ! Le feu le plus meurtrier, lancé d'une distance inconnue par une main invisible. » N'est-ce pas, ce jour-là, l'autorité morale de l'officier qui plus que tout autre chose retiendra les combattants dans le rang ?

(( Devant une telle violence faite à tous les instincts naturels, l'instruction professionnelle, la discipline matérielle, les moyens répressifs feront triste figure si l'officier n'a pas d'autre secret au service de son autorité et si son regard, sa parole, son cœur n'ont pas su, dès le premier jour de leur rencontre, trouver le chemin de ces yeux, de ces oreilles, de ces cœurs d'enfants soumis brusquement à l'horreur d'une telle épreuve. »

Après avoir attendu et espéré la revanche. Lyautey reconnut que pour se battre il était nécessaire de sortir d'Europe. Il demanda à servir aux colonies, et il a dit bien des fois à son

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li'cTc (jij il n'avait commencé à vivre (|uc le jour <tù il mettait le pied sur le bateau qui l'emportait au Tonkin. Là, il rencontra l'homme qui allait exercer une influence «lécisive sur la direction de ses idées et dont il se réclame depuis lors commode son maître, le général Galliéni. C'est à celte école qu'il apprit la méthode coloniale (jui lui a si bien réussi partout oii il a passé et (ju'il expose lui-même dans un résumé magistral, il commence par protester contre l'antinomie que les esprits systématiques essayent d'établir aux colonies entre l'élément civil et l'élément militaire. L'important n'est pas que le commandement y soit exercé par un civil ou par un militaire, mais que celui qui commande possède les véritables qualités d'un chef, qu'il soit, comme disent les Anglais, the right man in the right place. 11 ne sera complet que s'il joint à l'esprit de décision, à l'énergie du soldat la prudence, la mesure, la patience, la largeur d'idées qui permettent d'organiser la conquête, ^non pour un moment, mais pour toujours.

Il peut être nécessaire de frapper tout de suite un grand coup pour ruiner toutes les forces de l'adversaire. On procède alors en colonne et par masses. Mais sauf ce cas exceptionnel qui se produit surtout au conmiencement d'une conquête.

à la marche rapide avec retour en arrière, le général Galliéni, comme Armand Rousseau, l'ancien gouverneur de l'Indochine, comme le général Duchemin, préférait l'occupation progressive.

Dans le système adopté par lui, rien de plus contraire au véritable esprit de la colonisation que de foncer sur un point du territoire pour en revenir en laissant derrière soi des ruines. Celui qui veut coloniser ne doit rien détruire ; il organise le pays à mesure qu'il l'occupe, et une fois qu'il Ta occupé, il s'y établit solidement. Trois organes essentiels concourent à cette œuvre de longue haleine, aussi administrative que militaire : le secteur^ le cercle, le territoire. La circonscription la moins étendue, qui est le secteur, correspond à la région que peut tenir une compagnie dont le capitaine est en même temps le chef du secteur. Le cercle comprend plusieurs secteurs, par conséquent plusieurs compagnies, et représente l'action d'un officier supérieur. Le territoire est l'organe principal d'action politique et militaire. 11 domine l'œuvre des cercles en les faisant concourir à l'ordre général. Il a pour commandant un colonel ou un administrateur de même rang placé sous le commandement du gouverneur général, chargé par lui de mettre en

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liaison des régions qui s'ignoreraient entre elles, de les faire entrer en relations éeonorniques les unes avec les autres, de faire converger vers un but commun aussi bien les opérations militaires que les travaux de premier établissement.

L'originalité de ce système consiste dans la préparation à longue échéance. Le général Galliéni et ses lieutenants ne procèdent pas par une série de coups de main heureux à la suite desquels ils étudieront le moyen d'organiser la conquête. Dans leur pensée, tous les éléments de l'occupation définitive et de l'organisation sont assurés d'avance. Chaque chef d'unité, chaque soldat connaît le pays auquel il est destiné et où il restera. L'occupation successive dépose les unités sur le sol comme des couches sédimentaires. C'est bien une organisation qui marche.

Cette manière de comprendre la colonisation ne plaît guère aux aventuriers à la recherche des coups d'éclat. Elle ne provoque pas de grosses affaires, mais elle amène des résultats qui durent. Une fois en possession du sol, le colon français ou l'indigène qui accepte notre domination s'installe pour n'en plus sortir.

Telles sont les idées que le colonel Lyautey a fait prévaloir lorsque le général Galliéni lui confia le commandement supérieur du sud de Madagascar. Il y avait là un noyau de populations pillardes, habituées à se battre entre elles et à vivre de rapines. Essentiellement mobiles, elles échappaient à l'étreinte des troupes françaises en passant d'une province dans les autres. Le premier soin du nouveau gouverneur fut de leur fermer toutes les issues et de marcher vers elles par un mouvement concentrique qui les acculerait à un territoire déterminé. Il leur donnait ainsi la double impression de notre force et de notre résolution. Il ne les laissait pas seleurrei* de l'espoir qu'après avoir fait un pas en avant nous pourrions nous retirer un jour. Il leur montrait nettement qu'il s'agissait d'une occupation raisonnée sur laquelle nous ne reviendrions jamais. L'indigène peut tenir peu de compte d'un conquérant qui passe, mais il ménage nécessairement le maître qui s'installe, qui manifeste l'intention de rester ou d'être remplacé par un autre lui-même. La solidité de notre assiette n'empêche pas les coloniaux d'avoir l'œil toujours ouvert; trop d'optimisme et de confiance ne seraient pas de saison. Le nouveau gouverneur fait merveilleusement comprendre aux

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officiers et aux fonctionnaires sous ses ordres le danger permanent de la situation par cette note pittoresque et saisissante, destinée à se g^raver dans leurs mémoires. « N'oubliez pas, leur dit-il, que la fidélité des indigènes n'est faite que de notre force. » Celui qui trouve des mots de ce genre — et il en trouve à foison — n'est-il pas un écrivain de race^ de la même famille que nos plus brillants écrivains militaires?

C'est ainsi que nommé dans le Sud Oranais, sur les confins du Maroc, le général Lyautey inventa ou popularisa, pour caractériser sa méthode de pénétration pacifique, l'expression de la tache d huile qui peint si bien ce qu'il a fait et voulu faire : lentement, progressivement, à coup sur, pénétrer dans l'intérieur du Maroc, n'entreprendre jamais une marche en avant sans avoir assuré l'étape précédente, ne laisser s'ouvrir à aucun prix entre les postes successivement occupés la moindre solution de continuité, faire bloc partout et partout montrer la cohésion de nos forces. Œuvre de patience, œuvre de longue haleine. Dans tout essai de colonisation, il y a un facteur d'une importance

capitale, dont le général Lyautey tient le plus o^rand compte, qu'il serait souverainement imprudent de négliger : le temps. La pratique réfléchie de cette méthode l'a conduit peu k peu d'Aïn-Sefra k Berguent, k Metarka, k Oudjda, jusqu'à la rive droite de la Moulouïa. Parmi les moyens daction et de pénétration qu'il aime k employer, n'oublions pas la collaboration du corps médical. Il considère les médecins comme ses meilleurs auxiliaires dans son travail de pacification. Les Arabes, sujets k des maladies épidémiques et en général mal soigne's, sont infiniment sensibles aux soins intelligents qu'ils reçoivent dans nos infirmeries ou dans nos hôpitaux. C'est un des rares bienfaits de la civilisation qu'ils ne contestent pas. « Envoyez-moi quatre médecins, disait un jour le général à un député de l'Algérie, et je pourrai tenir le pays avec deux compagnies de moins. »

Le commissaire général du Maroc ne nous a jamais dissimulé la longueur et les difficultés de l'entreprise. Il ne nous a jamais promis, nous ne lui demandons pas de faire vite, nous savons qu'il fera bien. C'est Ik l'essentiel. Nous savons aussi, par ce que nous connaissons de son caractère, qu'il est aussi capable d'énergie que de patience. S'il convient en général de temporiser,

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à d'autres heures, dans d'autres circonstances, il est indispensable d'agir. Le général Lyautey agira. Il vient do nous en donner la preuve par sa marche foudroyante sur Marrakech.

Ce jour-lk il a montré qu*il savait se servir avec une égale maestria de la manière forte et de la manière lente. Le moment était venu où il ne suffisait plus de maintenir dans l'obéissance les tribus du nord. Une force nouvelle s'organisait dans le sud avec tous les mensonges du charlatanisme religieux, avec le prestige que lui aurait donné l'impunité. Le général comprit la nécessité de frapper tout de suite un grand coup et il frappa. Les gens à courte vue se demandèrent alors s'il conserverait ou s'il abandonnerait sa conquête. Aucun doute ne subsista dans l'esprit de ceux qui ont étudié sa méthode. Le point essentiel de cette méthode, telle quil l'a définie à plusieurs reprises, telle qu'il l'a constamment appliquée, est précisément de ne jamais revenir en arrière. Quelle bonne fortune pour nous d'avoir là-bas, dans ce pays nouveau à conquérir et à organiser, un homme qui a des idées générales, des principes, une doctrine, et qui joint aux qualités d'un esprit philosophique toute la vigueur d'un homme d'action !

Le public tout entier paraît le comprendre. Nous

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assistons en ce moment à un spectacle touchant. Plusieurs écrivains d'un grand mérite étaient candidats au fauteuil de Henry Houssaye. Dès que le nom du général Lyautey a été prononcé, ils se sont inclinés devant lui comme pour témoigner, par l'unanimité de leur déférence, des sentiments de la France à son égard. Bien peu d'élections se sont faites dans des conditions aussi honorables. Le général sera non seulement l'élu des académiciens, mais aussi l'élu de ses concurrents, ce qui ne se voit guère. L'unité du patriotisme français se fera sur son nom. Ce sera la légitime récompense d'un grand cœur et d'une noble carrière.

Lettres à Françoise Maman'.

Si Françoise ne devient pas une maman accomplie, ce no sera pas la faute de M. Marcel Prévost. Il l'a prise toute petite, il l'a conduite jusqu'au mariag"e ; il a laissé passer la première maternité sans rien dire ; mais lorsque la seconde s'annonce, Françoise elle-même lui demande des conseils ; c'est pour la satisfaire quil prend la plume, et voici sa réponse. Pendant les mois de g-rossesse oii les jeunes femmes ont en ge'néral besoin de repos, elle aura sans doute des stations à faire sur sa chaise longue. Qu'elle ne les consacre pas à des rêveries stériles, qu'elle songe à l'enfant qui va naître et aux destinées qu'elle lui prépare. Ce petit être si attendu n'a pas demandé à venir au monde. La joie qu'il apporte dans la famille doit avoir comme contre-partie son propre bonheur à lui. Les parents qui lui ont donné le jour lui doivent quelque chose en échange. Françoise comprendra donc tout de

1, Par M. Marcel Prévost. 1 vol, in-lS, Paris, Fayard, rj^g,

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suite qu'il ne s'agit pas uniquement pour elle do savourer d'avance le bonheur d'être mère. Il faut que dès le début elle travaille au bonheur de son enfant comme au payement d'une dette sacrée. Le point de vue de la mère doit être celui-ci : mettre l'enfant en état d'être le plus heureux possible. C'est le contraire de la théorie des Spartiates et des Romains qui élevaient l'enfant non pour lui-même, mais pour la communauté. C'est aussi le contraire des mœurs de l'ancien régime oiî l'on s'occupait beaucoup plus d'obtenir l'obéissance que d'assurer le bonheur de l'enfant.

Examinons la formule moderne en elle-même sans la comparer au passé et voyons ce qu'on en peut tirer. D'abord le conseil déjà donné par Rousseau de l'allaitement maternel, parce que le lait de la mère est mieux approprié que tout autre au tempérament de l'enfant. Avec une nuance cependant que Rousseau ne pouvait pas connaître et qui est due aux progrès de la puériculture, avec la possibilité de substituer peu à peu, si la mère est fatiguée ou empêchée par les circonstances, l'allaitement artificiel à l'allaite-

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